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« C'est comme si...»

 

 

Pragondranoctobre1996

 

 

Il y a, juste au-dessus de Sonnaz, au pied de la Croix du Nivolet, commune de Vérel-Pragondran, un modeste alpage qui forme un replat en pente douce et bien ensoleillée, où quelques troupeaux paissent encore et où l’on trouve parfois en abondance, à la fin de l’été, les grandes lépiotes (les coulemelles) au parfum fort et fumé.

Y venir depuis Chambéry est facile – on passe par Bassens, on remonte la route sinueuse jusqu’au village, puis l’on s’engage sur le petit sentier de calcaire lisse jusqu’aux prés de Pragondran (c’est le pré de Gontran). Ce petit plateau incliné que surmontent les crêtes gris clair du Nivolet, c’est déjà les Bauges, les Bauges en miniature, avec cet équilibre poignant entre douceur et sauvagerie, ouverture et protection, alpage et forêt, activités humaines et inhumaine nature, que j’ai tant apprécié dans le massif voisin des Aravis.

J’aimais m’y promener lorsque j’habitais encore à Chambéry-le-Haut (qu’on n’avait pas rebaptisé les Hauts de Chambéry), chez mes parents, rue du Grand Champ (le champ n’existe plus), dans cet appartement qui reste à jamais le lieu de l’enfance et du rêve.

J’aimais y retourner lorsque, étudiant, je quittais Lyon pour retrouver mes parents et la Savoie avec, à chaque fois, la sensation de pouvoir respirer à nouveau après une longue période d’asphyxie.

Juste avant de partir pour un séjour ultramarin de sept ans, c’est à Pragondran que nous sommes allés faire, ma femme et moi, une ultime et pluvieuse balade (et je revois encore très bien les ombelles géantes et ce chemin perdu sous les frondaisons et l'averse...).

 

*

 

Rassembler ici des notes d’il y a vingt ans c’est remuer des cendres, je sais bien, et refaire vainement la cérémonie de la dispersion. C’est triste, c’est funèbre, cela ne me rendra ni mon enfance, ni ma jeunesse, ni rien. À parcourir à nouveau ces lignes assez insignifiantes me brûle pourtant, ici ou là, la braise d’un souvenir si vif que c’est comme si j’y étais, comme si le temps et l’espace se trouvaient un instant abolis, comme si…

La poésie, après tout, ne prétend à rien d’autre qu’à ce genre d’équivalences trompeuses : « c’est comme si… »

Faisons donc « comme si », et repartons à l’abade du côté de Pragondran (pendant qu’alentour on entend les premiers coups de fusil de l’automne et que l’orage approche…).

 

Le Villard, 13 septembre 2015

 


 

 

 

OCTOBRE 1995

 

Octobre à Pragondran.

Dans ce creux de la colline je m'endors, tête dans la mousse, sur un oreiller de feuilles mortes. Le vent souffle par ma bouche, des corbeaux roux traversent mon crâne, et sous mes paupières tremblent l’ocre roux, les jaunes d’or et le blanc grisonnant des nuages d’octobre.

 

*

 

Assis dans la paille en compagnie des vaches, je regarde la brume se dissiper. Des hommes suspendus passent dans la brume, et l’on entend le sifflement du vent humide sur les ailes multicolores des parapentes. La brume atténue ce que les couleurs d’automne pourraient avoir de flamboyant : baies rouges, paille jaune. La brume glisse, la plume crisse, et le grillon de l'automne se secoue en chantant.

Murmures dans la vallée, rires clairs.

Un cheval blanc traverse la brume, puis plus rien.

Un corbeau, pauvre idiot, s'est cogné au brouillard !

Les feuilles tombent au ralenti.

 

9 et 21 octobre 1995

 


 

 

 

NOVEMBRE 1995

 

Allongé dans le creux de mon vieux bouleau préféré, j’ai griffonné, en guise d’hommage, ces lignes un peu emphatiques, un peu exagérées, maladroitement « vascaïennes », qui sont la première ou dernière version d’un poème repris plus tard dans le livre D’un hiver à un autre… (Je n’oserais plus écrire des choses aussi confuses, je l’espère, mais je peux me retrouver dans ce désir de mêler par les mots l’arbre et le reste en quête d’une sorte de renouveau…)

 

Arbre au tronc de neige

criblé d’écriture

que jaillisse et se tarisse

ta lave obscure –

 

Arbre aux bras de bise

cerclé de silence

que soient emportés aux vents

tes aigles blancs –

 

Arbre bien planté

dans l’être et la terre

que soient arrachées tes fibres par

les dents de l'hiver –

 

Arbre au tronc de brume

léché par le givre

que brûle la brume en toi

que chante l’hiver –

 

Arbre aux veines vides

traversé d’espace

que s’enfle et se perde en toi

le cri ultime –

 

Arbre au ventre ouvert

fouillé par les aigles

que se casse en tes entrailles

le bec ultime –

 

Arbre écartelé

calcaire éclaté

que soient projetées tes pierres

hors de la sphère –

 

Arbre dispersé

squelette incendié

que brûlent jusqu’à la cendre

tes os et tes serres –

 

Que brûlent tes astres

que brûlent tes aigles

que brûlent au feu d’hiver

l’être et la sphère –

 

Qu’alors soit pétrie

dans tes os noircis

la cendre de l’être

et que se relèvent

l’arbre originel

la sphère première

tous mots rassemblés brûlant

en la chair nouvelle.

 

Et puis, ce même jour je crois (mais d'un meilleur tonneau), l'évocation de la « rébellion hivernale » des guêpes, reprise aussi bien dans D'un hiver à un autre que, sous d'autres formes, dans Le grillon de l'automne et L'éloignement (je recycle ou je radote, comme on voudra):

 

Aux  premières bises

entre clarté et ténèbres

se sont rassemblées

assoiffées, déjà tremblantes

les dernières guêpes

tout au plus une vingtaine

volant affolées :

pas de miel dans la maison

et plus de maison –

pourquoi faire ?

il ne leur est pas permis

de passer l'hiver.

 

Elles s'insurgent pourtant

les guêpes regroupées

grondent et se grisent

au parfum de l'espérance

et puis, tous dards en avant,

elles plongent

dans le ventre des abeilles

aux portes des ruches

et meurent finalement

apaisées

dans le miel et le venin.

 

25 novembre 1995

 


 

 

 

JANVIER 1996

 

 

Prendre dans ses mains une poignée de terre noire, et la palper bien longtemps.

Caresser encore l’écorce du jeune bouleau.

Humer la mousse, écouter, marcher, respirer.

Monter sur la colline en compagnie de la brume et des trilles des mésanges.

Tremper ses mains dans l’eau froide gardée au creux du calcaire.

La brume est partout. Un chien passe sans me voir.

Tout en bas de la falaise la ville gémit dans son sommeil.

La brume s’épaissit : c’est l’hiver, dit un corbeau.

La brume monte.

Depuis la falaise tu regardes cet océan blanc, et le jeune bouleau si doux sous la paume.

Courir à travers la colline, avec la lumière pour compagne.

Les hommes qui passent par ici ont d’étranges corps de brume.

Soudain la brume s’écarte, et l’on ne voit plus que lui : un bouleau tout seul, tout nu.

Plus loin sur le sentier, je tombe nez à nez avec deux chamois. Nous nous regardons, eux soufflant, moi essayant d’imiter ce que je crois être le langage du chamois. Ils s’éloignent sans hâte : écrivant ces lignes je les entends encore marcher juste au-dessus de moi, dans le petit bois…

 

*

 

Ces notes ont finalement donné lieu, sous le titre de « Première neige », au petit poème qui conclut D'un hiver à un autre :

 

Prendre dans ses mains

un peu de la neige fraîche

qui recouvre la colline

tremper son visage

dans l'eau glacée du torrent

transparent

caresser la brume

et ce jeune bouleau qui tremble

tout au bord de la falaise

marcher dans l'hiver

avec son vrai corps de brume

se découvrir corbeau blanc,

saluer en passant

les chamois roux dans la neige

ou le lièvre qui détale

s'arrêter à chaque appel

à chaque frémissement dans l'air

à chaque trouée dans la brume

respirer

ce parfum extraordinaire

de la première neige

c'est soudain comprendre

que rien ne saurait refermer

le « chemin de neige ».

 

27 janvier 1996

 


 

 

 

MARS 1996

 

 

En ce jour de mars étonnamment chaud je remonte à grands pas le sentier qui longe les falaises pour rejoindre mon bouleau habituel (un vieux bosquet de bouleaux auquel je grimpais quand j'étais enfant). Je m’installe sur une branche basse, sort le carnet et un livre (La Promenade sous les arbres de Philippe Jaccottet, que je ne lirai peut-être pas mais qui m’accompagne quand même).

Le soleil est ardent, comme s’il y avait urgence à faire fondre au plus vite les derniers névés, à repousser la torpeur de l’hiver écoulé.

Les perce-neige qui, il y a peu, s'étaient frayé un passage à travers la couche épaisse de la paille, ont déjà laissé la place aux primevères, aux pâquerettes et à quelques pousses d'herbe nouvelle. On entend monter une rumeur d’abeilles. Je m’étire. Je sens la sève du bouleau qui circule dans mon dos et le soleil de mars sur ma peau. L’hiver a été long mais maintenant je renais. J’ai vingt ans...

Sur la colline en face, côté nord, la débâcle forme de petits ruisseaux scintillants, comme des traînées de limaçons. La montagne est encore nue, d’un gris-rose de novembre ; les bouleaux y tracent à coups de craie leurs traits verticaux. De temps à autre le vent ouvre ma chemise, et c’est merveilleux de sentir ainsi cette tiédeur sur la peau.

Dans le ciel sans nuages les parapentistes sont revenus, profitant aussitôt de cette première journée de beau temps. Ils ne font aucun bruit et forment dans le ciel un étrange manège. Je ne les envie pas : de là-haut on n’entend certainement pas la rumeur des insectes, on ne peut pas sentir la sève qui circule à nouveau, ni poser sa paume sur les troncs et les mousses.

Vent dans les arbres et sur la peau. Murmures. Bruits d’ailes et trilles des mésanges au-dessus de ma tête: je les appelle en chuintant et elles descendent tout près, une mésange, deux mésanges, trois mésanges, quatre mésanges… et puis, plus de mésanges parce qu’elles ont compris que l’intrus ne présente pour elle absolument aucun intérêt. Elles reviennent néanmoins se balancer sur les fines branches au-dessus de ma tête sans plus se préoccuper de moi, et je m’exclame intérieurement que « je suis un arbre plein d’oiseaux »…

Quelques promeneurs passent sur le chemin d’en face : déjà trop de monde aujourd’hui, et les chamois sont sans doute repartis plus haut (je les croise parfois quand je marche tout seul par ici).

Trilles monotones. Les brindilles tremblent. Sous sa vieille écorce le bouleau fait peau neuve.

Un couple passe en fouillant les feuilles, à la recherche des morilles ?

Je guette, dans les lignes des crêtes, les visages indiens des guetteurs de pierre.

Le bourdon bourdonne, la feuille reverdit en frissonnant, l’araignée file ou épie, et je m’enfonce peu à peu dans une sorte de somnolence heureuse – allongé sur le bouleau, oisif, rêvassant, paupières mi-closes, voyant sans plus regarder le tronc brûlant tout luisant de lumière blanche…

J’ai vingt ans. Je ne pense pas à mon enfance, que je n’ai pas même conscience de retrouver en ce lieu et en laquelle ici je me retrouve pourtant, à mon insu, retrempé comme une lame. Quelque chose ici se retend, se détend, se dissout, me dissout – je n’ai jamais cherché que cela…

Soudain un homme braille quelque part pour que l’écho lui réponde, et cette façon grossière d’obliger le monde à répondre m’exaspère (j’ai vingt ans, et je suis sans indulgence !). Ce n’est ni les trilles des passereaux, ni le bon cri rauque du corbeau, mais juste un cri pour rien, stupide et plein de suffisance humaine, qu’amplifient, hélas, les hurlements des chiens du village…

Tout s’apaise. Une mouche sur mon orteil fait grande toilette, ici où il fait plus chaud encore que sur le tronc du bouleau…

Je repars. Je marche à grands pas entre les buissons, débusque involontairement deux lièvres dont j’admire un moment la course puissante, puis me heurte, dans la forêt, à un mur de neige. Il faut rebrousser chemin. Je regarde avec regret le sentier de la montagne, les traces laissées par les chamois, les baies rouges dans la neige…

 

*

 

Installé dans l’herbe chaude je tente de dessiner la montagne, mais je me perds dans les détails. Cela me permet malgré tout de mieux voir les liens qui unissent le nuage en forme de rapace, l’oiseau en vol, la montagne, l’arbre et le monticule d’herbe et de paille devant moi. Mêmes formes, mêmes forces.

Le soleil à son zénith fait vibrer la terre. Les herbes cassent. Dans un éboulis un peu plus loin un glissement de terrain emporte de grosses pierres qui se fracassent bruyamment et laissent un peu de fumée entre les arbres nus ainsi qu'une faille de plus dans le gris-rose de la colline.

L’hiver : la neige sur le versant nord.

L’été : ce soleil ardent sur le calcaire.

L’automne : l’ocre des vieilles feuilles au parfum piquant.

Le printemps : les chemins que rouvrent les fourmis de la débâcle.

L’herbe dessine sur la peau d’étranges messages...

 

23 mars 1996

 


 

 

 

JUILLET 1996

 

 

Bruine à peine, les corneilles croassent en s’éloignant vers les crêtes. C’est la première balade à Pragondran depuis longtemps. Une éclaircie entre deux dépressions. On s’échappe. On pénètre dans ce champ de hautes fleurs – grandes gentianes, lys, œillets – comme le ferait un bourdon ivre. L’air est si vif et si piquant, saturé de pollen et d’humidité, que je chancèle. Je me laisse tomber dans les herbes et regarde reluire et s’éteindre les perles de rosée dans la toile de l’araignée. Ondulant imperceptiblement sur la piste glissante de sa bave, un escargot traverse ce paysage régressif. Lorsque je me remets en route le ciel est entièrement dégagé.

Vent tiède, clarines et odeur de bouse fraîche. La lumière fume au-dessus des champs en fleurs. Adossé au bouleau je me laisse aller à la chanson des cloches, des trilles d’oiseaux et des stridulations d’insectes. Des dizaines de sauterelles et de criquets font du trampoline tout autour de moi dans un fracas de crécelles, et l’on dirait des jeux d’enfant.

Toutes ces fleurs, ces renoncules jaune vif, ces bouquets de trèfle blanc, jaune et mauve, ces pissenlits ébouriffés, ces coucous, et la sauge des prés, et la belle scabieuse violette sur laquelle les phalènes rouge et noir aiment tant se poser, et la marguerite, le chardon, les gentianes, toutes ces fleurs font une composition incroyablement vive et rythmée qui donne l’impression de se vautrer dans une toile de Matisse. Un papillon bleu ciel se pose sur un bouton d’or. Un papillon de nuit, brun terne, se confond avec la plante qui lui sert de refuge. Crissements monotones des criquets. Parfum chaud de l’herbe et des fleurs. Une mouche dorée aux yeux verts se pose sur le carnet. Un oiseau croque au vol un papillon blanc…

Je marche en silence jusqu’à la falaise. D’ici on aperçoit les maisons minuscules, les taches bleues des piscines, les taches rouges des toits, le lac flou et la ville qui ronronne dans la brume. Une hirondelle passe en sifflant à quelques mètres en contrebas. Les nuages s’amassent peu à peu du côté de la Chartreuse et de l’Épine…

Longue station en plein soleil : j’écris ces mots d’une encre brûlante, la plume gonflée de sang. Les insectes ont tant tourné autour de ma tête qu’il me semble (mais c’est parce que je n’ai pas l’habitude de tant de soleil) que l’un d’eux s’est glissé dans mon crâne pour me butiner la cervelle…

Je marche encore le long d’un sentier tout vert. Du vert partout, et juste un peu de bleu pour la voûte céleste qu’un rapace traverse en criant. Il fait très chaud. Des éboulis coupent régulièrement la piste, qu’il faut contourner prudemment. Pierres blanches au soleil. Silence. Très léger bruissement des feuilles. Comme s’il en avait déjà trop dit un pouillot s’arrête au beau milieu de sa phrase à la mélodie pourtant bien sommaire...

Les ombres des papillons passent sur les pierres.

La forêt peinte en bleu, et la montagne en vert, tremblent.

Allongé à l’ombre des épicéas et des hêtres au bord de ce layon peu fréquenté, je dérive dans le vert. (Naturellement je ne sais pas encore que, quatre ans plus tard, j’entamerai dans une autre plus vaste forêt un long cycle de « dérive verte » dont je porte depuis longtemps en germe le désir.) Il y a une bête qui gratte quelque part : c’est la branche d’un charme sur le tronc du hêtre contre lequel je me suis adossé (je suis donc adossé à un hêtre charmé…).

Les orages annoncés n’arrivent pas. Le temps reste doux et clair, la lumière superbe. Je lis dans la terre fraîche les traces des chevreuils, des chamois. Un campagnol traverse le sentier à petits pas pressés.

À chaque détour du chemin, à chaque frémissement dans les buissons, à chaque chablis je me dis qu’ici, tout peut arriver.

Je chausse mes lunettes pour y voir plus clair (je portais alors des lunettes !). Rien ne change, mais les contrastes s’en trouvent ravivés. Voici, très nets, une mésange bleue perchée sur une grande gentiane, les œillets rose vif, une coccinelle noire à deux points qui traverse le carnet…

Assis en tailleur maintenant parmi les hautes herbes, je suis une plante raisonneuse qui ne résonne pas assez ; cela n’empêche pas les insectes d’escalader ma peau ni le vent d’ébouriffer indifféremment ma crinière et les feuilles. J’admire au passage une fois de plus l’excellent goût des phalènes, qui semblent savoir d’instinct à quel point elles s’accordent bien avec le mauve des scabieuses…

Je ramasse quelques lépiotes un peu rabougries qui ont poussé à travers les bouses sèches ; leur parfum m’accompagne sur le chemin du retour.

 

2 juillet 1996

 


 

 

 

SEPTEMBRE 1996

 

 

À peine rentré de ce premier séjour dans le chalet de La Giettaz (qui donnera plus tard naissance au Grillon de l’automne), la montagne me manque. Je file à Pragondran et constate qu'ici aussi l’automne a changé les couleurs de la montagne : rouge, roux, jaune, patchwork bariolé à peine terni par un léger voile.

Avec mon père qui m’accompagne et m’a conduit ici (car je ne sais pas conduire), je cueille quelques jeunes lépiotes. Beau soleil automnal et vent tiède. Je marche près de mon père comme le tout jeune garçon que je suis, au fond, tellement resté ; je suis, ce jour-là, immensément heureux de marcher ainsi avec lui.

Colchiques, noyers, tarines dans les prés jaunes : je retrouve ce que j’ai tant aimé à La Giettaz ; les montagnes sont moins hautes, voilà tout.

Pluie de lumière.

Un lièvre qui détale.

 

29 septembre 1996

 


 

 

 

FÉVRIER 1997

 

 

Le bruit sourd

de mes doigts martelant

la glace de l’ornière.

 

Soleil d’hiver

les gouttes chantent

dans l’herbe rase.

 

Le chemin de pierres

entre les herbes rases s'agitent

des silhouettes sombres.

 

Saupoudrée de grésil

la paille glacée glisse

à l’ombre de la falaise.

 

Des voix résonnent

qui rejoignent au lointain

le cri du rapace.

 

Sous la paille humide

la mousse nouvelle

et les primevères.

 

Le corbeau

questionne la brume

qui ne lui répond.

 

Message du pic-vert :

le morse, savez-vous,

n’est pas langue morte !

 

16 février 1997

 


 

 

 

SEPTEMBRE 1997

 

 

Échappé d’un carnet je retrouve ce billet daté du 22 septembre 1997 à Pragondran. Tu dis que c’était encore une belle journée, qu’il fait chaud, que tu as l’impression que ta tête va exploser, que tu as un peu le tournis mais que tu te sens « aussi légère que le petit papillon qui vole au loin ».


Je n’ai pas d’autre trace de cette journée-là, oubliée, envolée, de notre jeunesse alpine…

 

22 septembre 1997

 


 

 

 

AOÛT 1999

 

Montagnes bleues nimbées de rose, nuages pâles, étirés, immobiles. Clarines au loin. Un pic, puis le silence. Le soir tombe en silence. Encore deux oiseaux furtifs. Les vaches descendent, remarque Nathalie : on les entend de moins en moins. Depuis la dernière fois les gentianes ont fané. Les grandes ombelles rouges retiennent un peu de la lumière du couchant.

Rumeur d’un train dans la vallée. Dernier appel de la grive. Puis le froid tombe, et la nuit. Il faut rentrer. Nous ne bougeons pas, retenant notre souffle pour ne pas déranger cette poussière d’instants qui tombe, qu’on sent filer entre les doigts. « Regarde, là-bas : on dirait un lac », dit Nathalie en montrant le tout dernier nuage rose du jour.

 

1er août 1999

 


 

 

 

FÉVRIER 2000

 


Assis au pied du vieux bouleau sur la paille parsemée de neige, j’écoute le vent siffler à travers la conque claire de Pragondran. Temps superbe, quelques parapentistes sont de sortie aussi. S’il n’y avait ce vent on ne sentirait presque pas le froid. Deux promeneurs qui passent en face sur le chemin de garde font deux petites taches de couleur dans le paysage noir et blanc.

Bourrasque, silence.

Je marche à petits pas transis sur le chemin enneigé, attentif au moindre trille du moindre oiseau. Une mésange noire traverse. Un pic-vert. La montagne insensiblement s’effrite dans une succession d’infimes craquements, d’avalanches de feuilles pourries et de gravillons, de brindilles et de branches alourdies par la neige qui fond.

Soudain une grosse boule jaune à la tête rousse, au dos strié de noir et à la queue noire, vient se poser dans un hêtre. Je m’embusque et j’observe…

Le soleil décline vite. Un concert inattendu résonne dans la forêt : toute une troupe de moineaux, de mésanges et de tarins se sont mis à crier. Un aigle au plumage sombre lance un cri plaintif et va se poser dans une anfractuosité de la falaise. La lumière rougit, le froid se fait plus mordant et le concert des passereaux redouble.

Silence.

Plus que le dialogue obstiné de deux mésanges.

Une tourterelle.

La dentelure des épicéas enneigés sur la ligne des crêtes s’assombrit. Le roux des mélèzes nus se fait plus roux à mesure que le soir tombe, la neige parait plus blanche, la paille plus jaune.

Tout n’est plus que silence et attente du soir. Les arbres resteront là, qui ne songent pas à rejoindre la vallée qu’ils ignorent (s’ils le font un jour, ce sera les racines devant) ; et les pierres ne rêvent pas...

 

22 février 2000

 


 

 

 

RETOUR À PRAGONDRAN

 

 

AbadeBaugesPragondran2015

 

 

Le vieux bouleau, quinze ans plus tard, n’a pas changé, n’a pas vieilli, bien protégé des bourrasques et des éboulis. Je laisse les enfants y grimper les premiers, puis je reprends ma place comme si de rien n’était.

Là-haut les silhouettes indiennes des guetteurs de calcaire, autour desquelles tournent cinq parapentes bariolés, guettent encore, les traits marqués non par le temps qui a passé mais par la lumière rasante de cette fin décembre.

Fin décembre ? On entend un criquet striduler follement dans l’herbe sèche. Un pic tambourine discrètement. Les avions, les planeurs, les instants passent en laissant derrière eux un fin sillage de brume, de silence et de lumière.

 

Comètes lentes dans le ciel limpide.

 

Échos atténués d’une conversation paisible, éclats plus lointains des voix d’enfants (ils sont là-bas cachés dans les bosquets : on les aperçoit qui courent à contre-jour, on les entend fourrager dans les feuilles sèches, s’approcher à pas de fauves peu discrets, repartir plus bruyamment encore dans le sens de la pente en direction du bois…).

 

Écho des voix chères qui ne se sont pas encore tues, auquel se mêle celui des voix éteintes ainsi que, de loin en loin, les abois des chiens de chasse.

 

Clément soudain crie : « Bouh ! » pour effrayer son père resté sur le bouleau, et son cri se répercute contre la falaise ; après quoi tous deux viennent me rejoindre sur ma branche de hibou diurne, commentent la bizarre mais habituelle manie de leur père – « tu as fait un pont ! » −, réclament que je leur lise ce que j’ai ainsi tracé sur ces dernières pages du carnet, puis repartent courir après les ombres démesurées de leur vertigineuse enfance.

 

Silence, écho des voix, montagnes bleues nimbées de brume du côté de la Chartreuse, de Chambéry et de Belledonne.

 

Ici je trace, je marque l’arbre, le temps, le carnet, de l’empreinte de mon index.

Ici je m’ancre (et je m’encre), je crée un « ancrage », un lien mental avec ce lieu où j’ai été et où je suis encore si heureux parce qu'il m'y est moins difficile qu’ailleurs de me sentir délié des entraves mortifères et relié au monde, à la terre et au ciel, au grand soleil d’hiver, à la montagne, aux vivants, à la vie.

Je tente – ça ne coûte rien – et mémorise : index gauche appuyé sur l’écorce fendue du vieux bouleau rongé de lierre : éternité de l’enfance, joie avec ombres, pleine lumière de la toute fin décembre, écho des voix chères qui ne se taisent plus.

Et comme, tout de même, je n’y crois qu’à moitié, j’ajoute ces notes sans musique, avant de repartir d’un bon pas à travers les prés jaunes de Pragondran.

 

Pragondran, 27 décembre 2015 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.