LE TILLEUL

 

Lac de St Pierre

 

On voit ici de grands nuages flous, de grandes montagnes bleu sombre, de grands arbres alentour et une myriade de tout petits humains aux corps desexués d’être trop nus mais que baignent néanmoins pareillement l’eau froide du lac et le soleil ardent.

Un jeune homme élégamment se cambre pour boire une bouteille d'eau, cependant qu’un plus âgé, ventripotent, assis sur un fauteuil, déploie devant lui le Dauphiné, et qu’un autre à l’écart, venu seul en vélo, alternativement regarde un livre et le jeune homme qui, à présent, fait des figures avec un ballon.

Un père derrière moi appelle son fils : « Lionel ! », et je me cherche en vain.

Les bulles de savon lancées par une toute petite fille s’envolent et suivent la ligne des crêtes avant de retomber et d’éclater sur la tête de la grand-mère ; à chaque bulle lancée la fillette s'écrie : « Attrape-la ! Attrape-la ! »

En coulisse de ce petit théâtre lacustre quelqu’un m’appelle, mais je me cherche en vain.

Le train passe, qui m'a emporté.

Le soleil déclinant dessine des figures sur le torse doré du jeune homme, mais le soleil indiffère, la beauté indiffère, la jeunesse indiffère, la vieillesse indiffère et tout se perd dans le flou grandissant d'une indifférence cosmique.

Je m’adosse à un arbre et surveille de loin, mais vigilamment, le jeu des enfants.

L’arbre aussitôt s’empare d’une part de mon être fluctuant, peu vaillant, de mon « moi » intermittent, profitant d’une faille entre deux illusions. À présent je vois vraiment très flou, et plus feuillu, plus vert et plus large : les nuages et les bulles, les enfants et les crêtes, le grand calme englobant la cohue, le grand mouvement derrière l’immobilité du temps et du lac. À hauteur de tilleul (car je suis un tilleul) je sens glisser les crêtes sous les nuages qui s’étirent sans se déchirer.

Et puis, l’ombre s’étend, ternit les peaux les plus soyeuses, comble les rides aussi, brise les courbes et chacun s’enfuit comme vol d’hirondelles quand vient la migration, comme pris d’une panique primordiale, pour ne rien voir de la confusion, du silence, du chaos qui s’installe, de cette tristesse du lieu quand plus personne ne l'habite – mais que quelques jeunes fêtards à feu de camp tenteront peut-être, à leur façon, de maintenir à distance, protégeant à leur insu notre monde précaire.

 

Saint-Pierre d’Albigny, 14 août 2017

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.