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RETOUR À AUSSOIS

 

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Être là de nouveau, si brusquement (on a pris la route sitôt finie l’école et mangé en hâte au pied du barrage pour arriver au refuge avant la nuit) : la brusquerie est une bonne stratégie pour briser le carcan de pensées parasite, d’habitudes, de confort, de paresse, et laisser le monde nous bousculer un peu…

Je marche sur ce sentier qui ne peut qu’être solitaire. Je remonte le torrent comme si c’était possible. Poussé par le brouillard me voici à nouveau au col. Je refais, au crépuscule de cette pluvieuse journée d’automne, le chemin parcouru, et c’est comme si deux mois seulement s’étaient écoulée au lieu de ces deux années coupées en leur milieu par la mort de ma mère.

 

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La nuit au refuge, puis l’aube sans soleil : juste le brouillard et les tables couvertes de givre qui s’allument peu à peu. Le livre d’or est plein de souvenirs d’été, de dessins d’enfants et de remerciements à la montagne, comme si, dans certaines circonstances, il devenait naturel de parler aux pierres ; mais ce matin les beaux jours semblent loin, et le brouillard efface les silhouettes du couple qui s’en va avec son enfant.

Un passereau, sans doute un troglodyte, vole en tout sens devant la baie vitrée, comme s’il cherchait à gober le brouillard. Atmosphère de repli et de recueillement, comme pour une veillée. On veille ici les souvenirs d’été : toutes ces tables sans personne.

 

On monte en silence à travers le brouillard.

 

Ici ou là brillent des flaques d’eau emprisonnées sous une mince couche de glace que les enfants s’amusent à faire craquer du bout des doigts.

 

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Ici ou là, des marmottes nous regardent passer en coin, sans siffler. Nulle menace.

 

Il y a là-haut une pierre toute droite, dressée comme une sentinelle, qui semble prendre sur elle tout le peu de lumière qui passe. On se dirige vers elle comme vers une balise ou un cairn.

 

Le brouillard.

 

Le brouillard se déchire peu à peu : une pointe apparaît – la croix du col reluit.

 

Puis soudain, au bout de l’escalier de pierre on retrouve l’été. Tout le bleu condensé dans la petite gentiane de Bavière qu’on regardait tantôt semble soudain se diffuser et colorer le ciel. On est passé au-dessus du brouillard qui forme maintenant une mer. Tout est net : je dis que c’est cela, « l’expérience poétique ». La montagne apparait, le plein ciel, l’été, la ligne de crête, le col. Une sorte de gratitude nous met la larme à l’œil et, spontanément, on remercie la montagne...

 

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Gratitude de l’été, grand ciel bleu, crêtes et cimes dégagées.

 

Remercier l’été, retrouver l’été.

 

Ici au col, juste en-dessous de la Pointe de l’observatoire, rien ne rappelle que les temps ont changé. Tout un vol d’accenteurs passe en stridulant ; l’un d’eux se pose à quelques mètres de la Croix et repart en criant.

 

En contre-bas le brouillard se déforme, se reforme, se déporte, dévoilant les méandres luisants du ru que remonte en planant l’immense gypaète, qu’on espérait tellement revoir…

 

Gypate

 

Silence.

 

Rares trilles et rumeurs du torrent.

 

Le brouillard se reforme, à l’intérieur duquel brillent les pierres claires du grand lapiaz.

 

Belle paix froide.

 

Présence.

 

On respire à pleins poumons la brève éternité des cols, avant de redescendre.

 

 

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18 et 19 septembre 2015

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.