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Le Fond d'Aussois...

Une fois encore me voici occupé à fouiller parmi les vieilles photographies dont le temps a trafiqué les cieux, terni les couleurs, flouté les lignes, jauni les ors, exhumant l'image de ce vieux bouquetin, mort depuis des lustres, les traces de ces vieux poèmes, et ces vieux murs, ces vieux chemins. 

Je fouille, je creuse, puis je mélange, je me promène comme on se promène au fond de soi sur les sentiers de la mémoire, d’un pas d’abord pesant, puis de plus en plus léger, presque insouciant, à mesure qu’on approche du col et que se lève la brume... Une présence me guide, qui tremble ici sous la glace, là-bas dans la lumière.

Je ne me souviens plus : j’avance…

 

Le Villard de La Table, octobre 2015

 


 

 

 

LA PREMIÈRE FOIS

 

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La première fois que je suis monté à Aussois c’était, je m’en souviens encore assez bien, pour préparer une semaine de pratique du haïku organisée en septembre 1998 avec des amis de la « géopoétique ». Je n’en pouvais plus de la ville. Je rêvais obsessionnellement de montagne, de forêt, de voyage, et la route assez longue qui nous avait menés jusqu’à la maison que nous pensions louer avait été une sorte d’avant-goût de la longue fuite à venir…

Arrivés à la nuit tombante nous avions visité les lieux, discuté avec le propriétaire M. Chardonnet qui nous avait permis de rester à dormir. Je me souviens d’une nuit de pleine lune très froide et très belle, du lit de camp, de la ligne pure des montagnes à minuit…

Je voudrais bien revivre cela, ne fût-ce qu’en rêve. J'en cherche des traces dans les carnets, et n’en trouve pas. Seulement des phrases, parfois peu compréhensibles et qui ne me parlent plus (des phrases comme : « La liberté réellement gagnée est proportionnelle à la part de violence assumée, de souffrance acceptée et même, assimilée, comme mode de fonctionnement éminent de la vie », sic...). Je retrouve des repères (« juin, le chaton devient chat »), des résumés (« concours, travail, enfermement »), entre beaucoup d’ellipses ; puis enfin ces quelques lignes datées du 7 juillet 1998.

 

*

 

La voiture file sur l’autoroute Lyon-Chambéry : ciel bleu pâle, nuages blancs brouillés à l’horizon, vent dans les arbres. Flot de voitures et de bitume, puis champs de maïs, de tournesol et de blé, large voie ouverte vers l’est comme un fleuve. Nuages, nuages, et cette fraîcheur parfumée de feuilles à l’ombre des premiers contreforts de l’Épine, juste avant le tunnel de Dullin. On regarde les vaches meugler en plein ciel, le vol d’un milan au-dessus de la combe chambérienne et, tout au bout du paysage, calcaire blanc sur fond de nuages blancs, la silhouette du Nivolet.

« Chambéry, suivre Albertville / Grenoble par RN jusqu’à Montmélian, N6, D906, Vallée de l’Arc… »

Ravagée par l’industrie, cette vallée encaissée de la Maurienne semble bien sinistre ; nous quittons avec soulagement l’axe Chambéry-Turin et bifurquons vers Aussois, en Vanoise.

On oublie aussitôt la ville et la vallée défigurée. Le paysage s’ouvre sur des alpages à la végétation curieusement méditerranéenne (tous ces pins cembro…). M. Chardonnet, un Mauriennais à la peau tannée et à l’accent savoyard bien marqué nous accueille et nous conduit au chalet, au-dessus du village, et l’on se dit qu’on n’aura pas roulé en vain parce que le lieu est superbe.

Vaste et rustique baraque, parfaite pour accueillir la vingtaine de personnes de notre rencontre-haïku à venir. Vue panoramique sur les montagnes de la Maurienne. Bientôt nous voici en route sur un sentier d’alpage (ces notes laconiques ne permettent pas d’imaginer l’intensité du bonheur que cela pouvait être de fouler à nouveau un sentier de montagne après plusieurs mois d’un travail exclusivement intellectuel, mais imagine, imagine…). La route non carrossable traverse une forêt aux troncs ouverts dont l’odeur de résine est un bienfait.

Nuages blancs sur les crêtes déjà sombres. Nous marchons dans l’ombre, nous retournant souvent pour admirer les jeux de lumière du couchant sur le versant encore ensoleillé.

Espacement, sensation d’intense bien-être, d’agrandissement de l’être et de tout.

Premiers parfums de rhododendron et de thym, vent froid.

La tête nous tourne au détour du premier barrage.

La linaigrette brille et se balance dans la nuit puis soudain, émerge la lune, la lune toute ronde et blanche qui nous éclaire de son fanal !

Nous sommes montés haut, sans nous essouffler. Nous regagnons lentement le chalet dans la nuit, heureux d’avoir ainsi renoué le fil des escapades. Souper à la chandelle vacillante, riz froid et fromage (un régal).

Là-dehors le vent sifflait…

 

Aussois, 7 juillet 1998

 


 

 

 

AUTOUR DU HAÏKU

 

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Vent dans les bouleaux

cris des criquets, du casse-noix

deux heures au clocher.

 

Voici maintenant trois jours que nous sommes installés ici, juste au-dessus d’Aussois. Hier nous avons marché, flâné quatorze heures, passant par le fond d’Aussois et remontant jusqu'à la Pointe de l’Observatoire à un peu plus de 3000 mètres. Départ à l’aube au cri des casse-noix – c’est le « geai des neiges » au plumage marron moucheté de blanc et au bec puissant. Bonheur extrême de la marche à travers ce paysage qui n’en finit pas de s’ouvrir, de forêt en alpage, d’alpage en rocailles. Douleur de la marche quand l’air commence à se faire rare et que je constate que, passé 3000 mètres, je peine à avancer, que je suffoque même, gagné par une étrange torpeur (les trecks himalayens ne sont pas faits pour moi, et je reste un simple promeneur, un arpenteur d’alpages en été, autant dire un touriste).

Temps superbe d’été qui se prolonge. Du haut de la Pointe de l’Observatoire, assis les jambes dans le vide, nous observons. Le vent siffle sur les ailes des chocards. Chaos de rochers, de glaciers, de lacs et de pins minuscules, bribes de ciel bleu plein la tête.

Sur le chemin du retour nous retrouvons les bouquetins. Un vieux mâle aux cornes imposantes est allongé sur un rocher, à l’écart, qui se lève, avance vers nous en broutant au passage, dérape un peu ; sans doute ne passera-t-il pas l’hiver.

 

Le vieux bouquetin

m’a regardé d’un air doux

puis s’en est allé…

 

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Dans les alpages du Plan plusieurs dizaines de grasses marmottes détalent mollement à notre approche. Nous les regardons se toiletter, faire des cabrioles dans l’herbe rase, faire mine de s’enfuir… L’hiver approche et elles sont énormes, parées pour hiberner. Ce sont, pour elles, pour nous (pour elles plus encore ?) des jours heureux, des jours d’insouciance.

À neuf heures du soir nous dévalons la dernière pente et nous effondrons devant la porte du chalet, épuisés et heureux. Je note sur le carnet la liste des oiseaux observés : accenteur, casse-noix, merle de roche, etc. On sent le vent tiède qui souffle dans les bouleaux et les pins en direction de la montagne. Une marmotte crie encore dans la nuit, la mémoire. De grandes masses de nuages gris s’amassent au-dessus des crêtes, annonciateurs de quoi ?

 

La vallée obscure

avale les derniers feux

halo de la lune.

 

Quel géant se penche

sur le village endormi ?

la montagne noire.

 

Neuf heures au clocher

mais le grillon de l’été

ne songe à dormir.

 

Tête contre épaule

ils devisent en silence

le Pic et la Lune.

 

Vent dans la vallée

mais le grillon de l’automne

ne songe à mourir.

 

*

 

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Barrage d’Amont

entre la cime des pins

la dent Parrachée.

 

Ce sont des chèvres là-bas

ou des chamois albinos ?

(La brebis répond.)

 

Aiguilles de pierre

entre les aiguilles de pins :

tu me piques, paysage !

 

Eau verte, pins verts

en septembre

fais donc provision de vert.

 

L’ombre sur le mont

alerte la sentinelle –

nuage qui passe.

 

Est-ce que c’est l’automne

qui a couché les tarines

dans l’herbe roussie ?

 

Tombé de la pente,

un rocher l’a remontée –

c’était un mouton !

 

Soleil enluné

sur le cirque dénudé –

tourne et tourne l’aigle.

 

*

 

Ce matin de brume

une odeur de bois mouillé

monte de la terre.

 

Ce matin de brume

la vallée et la montagne

sont même blancheur.

 

Quel oiseau fouineur

picore la brume épaisse ?

l’averse d’automne.

 

Neuf heures au clocher

mais le soleil reste au lit

bouleaux dans la brume.

 

Clarine en sourdine

d’herbe en herbe brume et bruine

ont brouté le pré.

 

*

 

Le haïku est une façon de revenir à la sensation un tout petit peu avant qu’elle ne soit interprétée, voire déformée par l’intellect qui ne cesse de plaquer du « connu » en lieu et place du bel inconnu.

D’abord, sentir. Noter pour sentir, seulement pour cela.

Ensuite, faire le tri pour éventuellement partager ce qui semble partageable – le plus important étant cette expérience même de retour à la sensation, certes pas moins trompeuse que l’idée mais peut-être plus proche de la terre, de l’arbre, du moment et du lieu dont l’idée peut aussi bien nous rapprocher que nous éloigner (et dont la pente naturelle est l’éloignement).

Voici les traces.

Yeux bandés, guidé comme un enfant, redécouvrir les proportions.

Tronc d’arbre sec, chauffé par le soleil, tout rongé d’insectes.

Crépitement d’eau de l’écorce, comme quand on marche dans les feuilles sèches.

Chaud du tronc, froid de la pierre.

Flap, flap, crô, crô, fait le corbeau en passant.

Pandas maladroits perdus dans la forêt pentue, Yvan et Serge tentent de grimper aux arbres.

Odeur de résine.

Maintenant, écoute.

Cri-cri des criquets, pressé, affolé, roulant dans l’aigu.

Rumeur générale.

Tac-tac-tac-tac-tac-tac-tac…

Silence.

Froissement d’herbes.

Rumeur de cascade.

Les travaux dans la vallée.

Un coq au village !

Une voiture, un pic, et ton ventre qui gargouille.

Quelqu’un quelque part coupe du bois.

Chant du troglodyte.

Ce que je pensais être deux sons émis par deux criquets différents est en fait le chant à deux voix d’un unique insecte, qui s’arrête, qui gratte à nouveau sa guitare, frotte son violon – un orchestre à lui tout seul.

Ce bourdonnement furtif : un frelon tout proche, une tronçonneuse lointaine ?

Frisson des bouleaux : le vent du torrent monte de la faille.

Sur la crête nue, l’ombre d’un grand corbeau – nuage qui passe.

Claquement clair. Entre mes mains s’est brisée l’écorce du pin.

À chaque coup d’aile, l’aigle devient un peu plus couleur de nuage.

Sur la poussière du chemin, sans faire de bruit – blancheur du bouleau. (Pascal)

Un trait noir ouvre le ciel : un grand corbeau passe. (Nathalie)

Si près des crêtes, l’aigle royal – et pourtant. (Jean-Marc)

Dos à dos les deux grands bouleaux regardent la montagne sombre. (Nathalie)

Le corbeau regarde sur le col le vieux glacier à la barbe mal taillée.

Halo de la lune au soir, halo de brume au matin, au-dessus des bouleaux. (Yvan)

Quel est cet oiseau sur la crête ? – Pas un corbeau – jamais je n’ai vu de corbeau. (Serge)

De l’autre versant les nuages en fumée passent la crête – il faut redescendre. (Serge)

Une fumée fuse de la montagne pelée – nuage s’étire. (Nathalie)

Juste le bruit de l’écorce, si fragile entre mes doigts, quand à l’aveugle je joue. (Serge)

À l’eau du torrent un corbeau se désaltère ; son regard guette, furtif. (Yvan)

Écorce sur le sol, la robe chue sur l’épaule – parfum de résine. (Marinette)

Derrière l’écorce, l’ombre nue. (Édith)

Un néon dans la cuisine : mais qui a mis le courant ? − L’orage d’automne.

 

*

 

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Et puis, nous avions marché, marché, grimpé jusqu’au lac du Génépy – c’était, je me souviens, par une si belle journée qu’on se serait cru encore en plein été. Cette page-là est devenue l’un des points d’orgue du Grillon de l’automne ; j’aimerais pouvoir la faire résonner à loisir, la rejouer encore comme on rejoue, dans un morceau, une mesure dont les accords sonnent divinement (mais rejouer n’est pas permis, le charme s’évente et il faut avancer encore…).

 

Fine couverture

sur la montagne frileuse

la première neige.

 

Ah ! quel bonheur !

cette eau jaillie de la roche

et le soleil dans tes yeux !

 

Une pluie d’étoiles

scintille parmi les micas

vent dans la cascade.

 

Un gros éléphant

trempe sa trompe à la gouille —

ivresse des trois mille mètres ?

 

Assis en ce lieu

vois notre amour devenu

montagne d’amour.

 

1 au 6 septembre 1998

 


 

 

 

ELLIPSES

 

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De ces retrouvailles-là je n’ai aucune trace, aucune image. Seulement quelques souvenirs (le givre sur la toile de la tente, le repas dans le froid), et ces lignes :

La pluie. Toujours la pluie, la nuit. Les bagages sont entassés dans le séjour, les préparatifs de l'escapade s'achèvent. Demain soir on repartira en Vanoise malgré le temps instable. On retrouvera Aussois. On espère ressentir par là-haut une liberté nouvelle, saluer les marmottes, les chamois, les bouquetins, enchanter le bambin, ravir les sens, gravir les cimes, respirer, savourer, écouter le crépitement de la pluie sur la toile de tente dans la nuit, retrouver la montagne baignée de soleil au matin… Qui sait ?

Et puis, plus loin :

Avant-hier on a revu les marmottes et Aussois, retrouvé le froid sous la tente, ces sensations familières, l’air piquant saturé par le parfum des rhododendrons.

Année après année Aussois restait un repère, comme un cairn laissé sur les chemins de la mémoire, et l’on se disait qu’il faudrait y retourner quand on pourrait, quand le temps… quand le temps…

 

Juin 2009

 

*

 

C’est une surprise pour mon anniversaire : monte dans la voiture – où allons-nous ? – Tu verras…

Le parking au pied du barrage. Les rhododendrons en pleine floraison, et les enfants qui courent sur le même sentier que naguère. Mes parents sont venus, ma mère est là qui marche avec nous d’un bon pas et qui regarde la Dent Parrachée prise dans les nuages, le lac de retenue, le pierrier aux marmottes. Il reste quelques névés et le temps n’est pas aussi beau qu’autrefois, mais ma mère marche bien, je m’étonne de la voir si vaillamment avancer alors que c’est, je peux le pressentir, notre dernière commune escapade en montagne.

Je ne l’aurai jamais vue comme une vieille femme (j’aurais, en un sens, préféré). La perruque masque la maladie et lui permet d’arborer en toute circonstance une coiffure impeccable. Si la souffrance est quelque part dans ces images, c’est au-delà des crêtes, du côté des orages à venir, hors-cadre. Ici l’herbe de juillet est d’un vert riche, et l’on bavarde bien paisiblement – sa voix sonne bien, sonne clair, ainsi qu’elle a toujours sonné. Le vent du col ne l’affecte pas.

On s’assoit un instant devant les ruines de l’ancienne ferme dont les pierres sont couvertes de lichen orange, et l’on regarde les marmottons. Les enfants jouent, les sommets sont barrés de nuages et le vent courbe les hautes herbes parsemées de trolls d’un beau jaune lumineux.

Promeneurs, promenez, le chemin du Fond d’Aussois est sûr, et ce cul-de-sac qui ne donne sur aucun point de vue (il faudrait monter jusqu’au col) offre ce qu’il faut de protection contre les souffrances du monde.

On marche, l’herbe est douce, la terre est souple, le pas et le bâton s’y enfoncent souplement, tout simplement, et mon dieu que c’est bon d’avancer ainsi ensemble…

Franchis la passerelle, passe le torrent qui n’emporte pas que les eaux froides des derniers névés. Souris pour la photo devant la linaigrette et puis, assieds-toi à la table du refuge. Tu as froid, maintenant, parce que le vent s’est levé qui déchire imperceptiblement les drapeaux de prière tibétains et que c’est la dernière halte de la dernière escapade.

Tu manges une tartelette à la myrtille, pas très bonne.

Tu as froid.

C’est fini, il te faut repartir, happée par le brouillard comme tous ces jours heureux dont tu n’as pas gardé trace et qui gisent maintenant quelque part entre deux pages, entre deux failles, tombés dans les ellipses de notre histoire…

 

18 juillet 2013

 


 

 

 

RETOUR À AUSSOIS

 

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Être là de nouveau, si brusquement (on a pris la route sitôt finie l’école et mangé en hâte au pied du barrage pour arriver au refuge avant la nuit) : la brusquerie est une bonne stratégie pour briser le carcan de pensées parasite, d’habitudes, de confort, de paresse, et laisser le monde nous bousculer un peu…

Je marche sur ce sentier qui ne peut qu’être solitaire. Je remonte le torrent comme si c’était possible. Poussé par le brouillard me voici à nouveau au col. Je refais, au crépuscule de cette pluvieuse journée d’automne, le chemin parcouru, et c’est comme si deux mois seulement s’étaient écoulée au lieu de ces deux années coupées en leur milieu par la mort de ma mère.

 

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La nuit au refuge, puis l’aube sans soleil : juste le brouillard et les tables couvertes de givre qui s’allument peu à peu. Le livre d’or est plein de souvenirs d’été, de dessins d’enfants et de remerciements à la montagne, comme si, dans certaines circonstances, il devenait naturel de parler aux pierres ; mais ce matin les beaux jours semblent loin, et le brouillard efface les silhouettes du couple qui s’en va avec son enfant.

Un passereau, sans doute un troglodyte, vole en tout sens devant la baie vitrée, comme s’il cherchait à gober le brouillard. Atmosphère de repli et de recueillement, comme pour une veillée. On veille ici les souvenirs d’été : toutes ces tables sans personne.

 

On monte en silence à travers le brouillard.

 

Ici ou là brillent des flaques d’eau emprisonnées sous une mince couche de glace que les enfants s’amusent à faire craquer du bout des doigts.

 

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Ici ou là, des marmottes nous regardent passer en coin, sans siffler. Nulle menace.

 

Il y a là-haut une pierre toute droite, dressée comme une sentinelle, qui semble prendre sur elle tout le peu de lumière qui passe. On se dirige vers elle comme vers une balise ou un cairn.

 

Le brouillard.

 

Le brouillard se déchire peu à peu : une pointe apparaît – la croix du col reluit.

 

Puis soudain, au bout de l’escalier de pierre on retrouve l’été. Tout le bleu condensé dans la petite gentiane de Bavière qu’on regardait tantôt semble soudain se diffuser et colorer le ciel. On est passé au-dessus du brouillard qui forme maintenant une mer. Tout est net : je dis que c’est cela, « l’expérience poétique ». La montagne apparait, le plein ciel, l’été, la ligne de crête, le col. Une sorte de gratitude nous met la larme à l’œil et, spontanément, on remercie la montagne...

 

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Gratitude de l’été, grand ciel bleu, crêtes et cimes dégagées.

 

Remercier l’été, retrouver l’été.

 

Ici au col, juste en-dessous de la Pointe de l’observatoire, rien ne rappelle que les temps ont changé. Tout un vol d’accenteurs passe en stridulant ; l’un d’eux se pose à quelques mètres de la Croix et repart en criant.

 

En contre-bas le brouillard se déforme, se reforme, se déporte, dévoilant les méandres luisants du ru que remonte en planant l’immense gypaète, qu’on espérait tellement revoir…

 

Gypate

 

Silence.

 

Rares trilles et rumeurs du torrent.

 

Le brouillard se reforme, à l’intérieur duquel brillent les pierres claires du grand lapiaz.

 

Belle paix froide.

 

Présence.

 

On respire à pleins poumons la brève éternité des cols, avant de redescendre.

 

 

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18 et 19 septembre 2015

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.