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Il faut saluer la réponse qui a été collectivement apportée à la découverte effectuée en 1994 par Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire, de la grotte ornée du Pont-d’Arc dite « grotte Chauvet » : d’abord, la préservation immédiate du site, ce qui a évité la catastrophe de Lascaux ; ensuite, l’ouverture réglementée aux chercheurs, mais aussi à un certain nombre d’artistes ; enfin, la mise en œuvre de la magistrale réplique et du musée attenant. 

Nous sommes nombreux (le flot des visiteurs venus voir la réplique de la grotte dès les premières semaines d’ouverture en atteste) à sentir l’importance de cet événement, mais il nous est difficile de comprendre pourquoi il nous importe tant. J’ai vu à sa sortie le film de Werner Herzog Les rêves de la grotte perdue (en trois dimensions, ce qui est probablement, hormis l'irremplaçable expérience in situ et les reconstitutions, la meilleure manière de montrer les œuvres des grottes). J’en ai été bouleversé, et c’est ce qui m’a décidé à partir en Dordogne visiter un certain nombre de grottes (voir le texte Pariétales).

L’art des grottes nous parle parce qu’il répond à un certain nombre de critères esthétiques qui sont désormais les nôtres (il ne disait pas grand chose aux gens du moyen-âge qui voyaient par exemple les dessins de Rouffignac sans pouvoir en mesurer l’ancienneté et en leur trouvant quelque chose d’un peu diabolique ; il n’aurait sans doute rien pu dire du tout aux gens des siècles précédents, jusqu’à sa sidérante « invention » au début du XXe siècle).

Mais l’art des grottes nous dit aussi la possibilité, la nécessité, l’évidence d’une proximité à l’animal et au monde dont on mesure aujourd’hui la perte. Il nous met face à nous-même, à nos erreurs, à notre collective dérive. Il nous dit aussi à sa façon que l’art, si nous le prenons vraiment au sérieux, peut faire mieux que nous « distraire », parce qu’il procède non par dissociation et analyse mais « par sympathie » (ainsi que l’écrit Robert Hainard), seul moyen peut-être de corriger (sinon de guérir) cette « schizophrénie constitutionnelle » qui nous menace et nous mène à notre perte :

« Notre cerveau compliqué nous prédispose à l’analyse, à mettre le monde en pièces. C’est très avantageux pour intervertir les pièces, transformer le monde, cela nous gêne pour le comprendre. L’homme est affligé d’une schizophrénie constitutionnelle. Elle pourrait le condamner, comme, pense-t-on, le cerf des tourbières a été éliminé par ses bois encombrants… » (Robert Hainard, Le monde plein, p.13).

L’art pariétal nous ramène aux premiers temps du processus de différenciation de l’homme et de l’animal. L’homme est homme, pareil à nous ; la civilisation qui a produit les fresques de Chauvet est aussi sophistiquée, aussi « aboutie » que la nôtre, n’en doutons pas ; mais les hommes qui ont peint ces figures inouïes vivent encore dans cette sidération qu’on peut nous-même ressentir ici ou là (quand, par exemple, un troupeau de cerf déboule en galopant dans une clairière de montagne par un matin d’été et qu’on sent le sol trembler sous leurs sabots) mais qui a été tellement enfouie et à laquelle on accorde si peu d'importance…

 

*

 

Je ne veux pas ici me lancer dans un essai sur le sujet ; seulement dire une fois encore que la question essentielle me semble être de savoir ce que nous pouvons faire, individuellement et collectivement, à partir de cette découverte sans cesse renouvelée de l'art préhistorique (que j’ai ailleurs comparée à la découverte des « terma » du bouddhisme tibétain, ces enseignements cachés dans les grottes ou dans les rêves et qui permettent, des siècles plus tard, de soudain revenir aux sources mêmes de la transmission).

Le préhistorien, naturellement et avec enthousiasme (car lui-même est aux premières lignes de cette stupeur qui nous saisit tous devant Chauvet), se met à l’étude ; c’est absolument nécessaire, mais insuffisant. Un cinéaste comme Herzog vient filmer là, dans cette première salle obscure où s’invente la décomposition du mouvement et sa recomposition à la flamme des torches, les débuts du cinéma – et c'est aussi une belle façon de propager dans chacune des grottes artificielles où sera projeté le film l'éblouissement originel. Des poètes ont écrit à partir de Chauvet, des plasticiens et des peintres s’en sont inspirés, on ne compte plus (et c’est une excellente chose) les expositions tentant un « dialogue entre l’art rupestre et l’art contemporain ». Ce n’est jamais suffisant (l’idée même d’un acte qui serait assez efficace pour collectivement nous guérir relève probablement de la candeur la plus totale…), mais c'est ce qu'il convient de faire.

 

*

 

Je ne peux pour ma part agir, je ne peux écrire qu’au niveau qui est le mien. En touriste, en amateur d’art pariétal, je ne pouvais d’abord faire autrement que de m’empresser, comme quelques milliers d’autres, d’aller voir cette tant attendue réplique, sachant d’avance que ce serait sans doute une expérience décevante. En family man assumé je ferais volontiers de cette visite le prétexte d'une escapade familiale en Ardèche, escapade dont les notes qui suivent sont la trace.

Pour autant je ne voudrais pas qu’on pense que j’écris pour me raconter, ou que ce n'est qu'un pis-aller. À ma façon, que je crois humble et que j'espère aussi peu tonitruante que possible, j’essaie vaille que vaille de renouer des liens, d’explorer les frontières poreuses entre l’ici et l’ailleurs, l’homme et l’animal, la culture et le monde, le passé et le présent, l’intime et le vaste, l'enfance et l'âge d'homme. Je tente, à travers les différentes situations d’une vie ordinaire, de faire apparaître ces liens dont j’ai l’intuition. Si l’enfance est si présente ce n’est pas seulement par nostalgie, ni parce que mes enfants sont encore petits, mais parce qu’il y a dans l’enfance quelque chose d’une très ancienne ferveur, d’une très ancienne intensité dans la présence au monde, qui nous reste accessible. (J’apprécie, chez Robert Hainard, la qualité de la transmission familiale et ces va-et-vient entre les générations à travers les représentations d’enfants.)

Je cherche des passages. Je cherche à raviver en nous, en moi, les cendres du sauvage. Je ne me raconte pas, je m’explore, et je crois que ce « je » accepté peut déboucher (débouche parfois) sur un au-delà du « je » et même de tout jeu.

Voici, cela étant précisé, ces quelques notes prises comme toujours sur le vif lors du très bref séjour ardéchois du mois de mai dernier ; pour le reste : work in progress… 

 

Le Villard, 12 août 2015


 

 

 

 

BOURRASQUES SUR LA ROUTE ARRÊTÉE

 

 

 

On attend. Par milliers on attend sur la route engorgée où seul le vent circule vraiment qui ballotte les hautes herbes et les genêts en fleurs. Ciel blanc, soleil blanc, ombres dures des arbres maigres, des pylônes et des voitures sur le bitume granuleux de la Route Nationale, dont on regarde les infimes reliefs avec la lenteur et la précision hallucinées des escargots que nous sommes devenus…

Cela ressemble à un jeu d’enfants peu pressés, c’est absurde, sinistre ou cocasse comme certaines scènes du Trafic de Tati : on glisse, on se dépasse, on se perd, on se retrouve, on se jauge, on se compare, on s’accroche au moindre détail pittoresque qui pourrait atténuer l’impatience de sortir du traquenard – l’attitude de cet homme au volant, assez semblable à celle du « Penseur » de Rodin, le gros camion El Zinc dépassé déjà dix fois et qui vient de nous dépasser, le panneau démesuré qui annonce la sortie Trente-trois (et pourquoi l’écrire en aussi gros caractères ?)… On s’oublie dans la musique de Piazzolla, on s’exaspère dans la cohue des pensées parasite, on se regarde de haut depuis cet hélicoptère qui file dans le ciel blanc, et l’on se gausse (quelle idée de partir aujourd’hui, vers le Sud ?) ; et puis le vent souffle sur tout cela et plie les hautes herbes et les genêts en fleurs en de vaines mais salutaires bourrasques, et l’on repart très lentement…

 

RN7, 13 mai 2015 


 

 

 

AU PONT D’ARC

(toute la mémoire du monde)

 

 

Au bord de la rivière et de la vie des autres, peu enclin au tapage et à l’insouciance vacancière (mais pas davantage au mépris), oiseau nocturne un peu éberlué (les peintres de Chauvet ont bien saisi ma silhouette dans l’argile de la grotte il y a trente-six mille ans), je regarde et j’attends. 

Les enfants jouent dans le sable et l’eau verte, totalement pris dans les tourbillons de leur éternité enfantine. Odeur de chips et de buis, de tabac et de thym, brouhaha touristique, éclats, éclaboussures, plongeons. Depuis les anfractuosités des falaises des oiseaux nous surveillent. Un petit corvidé que je n’identifie pas (choucas des tours ou crave ?) en dégringole, file en vrille, rase la pierre, frôle le vol plus tranquille d’un pigeon puis remonte en flèche dans le ciel atone où planent deux milans royaux. Des cohortes de canoës bariolés passent, dont les occupants laissent tremper la main dans cette eau verte que je ne considère qu’à distance – et je ne doute pas du fait qu’ils sont mieux placés que moi pour vivre vivement la rivière. Quand ils arrivent sous le grand portique naturel du Pont d’Arc (que je n’ai pas vu tout de suite à cause des aulnes qui le cachaient – et je comprends enfin pourquoi il y a ici une telle cohue) ils poussent parfois de grands cris, comme le font aussi les passagers des bateaux-mouches à l’approche d’un pont à Paris…

En quarante-mille ans la vie d’Homo sapiens, à l’instar du climat, s’est beaucoup adoucie semble-t-il. Nos ancêtres aurignaciens n’en croiraient pas leurs yeux. Peut-être fallait-il cette plus rude existence qui était la leur pour atteindre la beauté absolue des peintures de la Grotte Chauvet. Nous voici à un âge où elles peuvent nous toucher : les époques antérieures n’auraient pas pu les recevoir (des textes attestent de la connaissance des dessins de Rouffignac, en Dordogne, dès le moyen âge, mais la découverte de l’art préhistorique date du tout début du XXe siècle, comme si elle correspondait à une nécessité tardive mais profonde). Ces peintures, ces gravures, ces œuvres et ces traces nous touchent parce que nous devinons en elle ce que nous avons perdu, ce qui nous manque, qui est si loin et pourtant à portée de main.

Comment renouer avec la beauté sauvage du monde ? Comment retrouver la beauté, le sauvage et le monde ? (Quel que soit l’acharnement avec lequel on tente de trouver des pistes de réponses, quelle que soit la somme de savoir et de savoir-faire qu’on a accumulée pour relever le défi, il me semble qu’il convient d’avancer pas à pas, avec une grande prudence et une humilité à toute épreuve, tant il est évident qu’on ne peut plus agir qu’à l’échelle de l’individu et que cela ne sera jamais suffisant. À chacun bien sûr de trouver sa propre façon pour, à l’instar du colibri de Pierre Rahbi, « faire sa part ».)

Je ne crois pas qu’il suffise de descendre les gorges de l’Ardèche en canoë ou en kayak comme le font tous ces gens casqués – encore que cela puisse être une étape, une façon de renouer, sinon avec le monde, au moins avec le mouvement du courant et toute une riche palette de sensations fluviales. On a paradoxalement besoin d’intermédiaires, de passeurs, et cela ne se fait vraiment, j’en ai peur,  que ponctuellement et par surprise (c’est ce que je constate si je considère honnêtement le peu que je peux vivre, et j’éprouve à l’égard des tenants de l’extase systématique une suspicion grandissante : il n’est pas si facile de sortir de soi).

Werner Herzog a fait sur la grotte Chauvet un film « en trois dimensions » qui avait momentanément brisé en moi cette distance qui habituellement nous sépare de la réalité. Emporté par ses images, ses musiques et ses mots  j’étais descendu dans la grotte, en moi et jusqu’aux confins de notre humanité où les distinctions individuelles s’abolissent. C’était sans emphase, avec humour parfois, mais aussi sans retenue, et tellement ample et grave ! Il y avait, depuis l’Aurignacien célébrant par ses fresques le mystère de la source jusqu’aux savants à l’étude et au simple spectateur du film en passant par le réalisateur du film, une évidente continuité, un même éblouissement qui passait.

Cet éblouissement, je l’ai peu ressenti lors de la visite de la réplique de la Grotte Chauvet. Peut-être parce que je l’attendais trop. Peut-être parce que c’était beaucoup trop rapide, trop « touristique », trop grand public pressé (il fallait laisser la place aux autres groupes, c’est normal). Peut-être parce que c’était trop parfait, trop réaliste, ou d’une perfection trop visible. Peut-être à cause de tout cela, et peut-être encore parce qu’on est rarement à la hauteur de ce qui nous est donné (comment l’être face à un tel travail ?). 

Cela ne remet nullement en cause l’admiration que je peux ressentir devant la réalisation des scientifiques, des artisans et des artistes, non plus que la nécessité d’une telle réplique. J’y retournerai, bien sûr, comme je retournerai je l’espère dans les grottes ornées véritables qu’il est encore possible de visiter.

Mais de cet outil formidable, j’ai surtout vu l’insuffisance. Tous ces incroyables efforts ne nous rapprochent pas de ce qui faisait la force de la culture aurignacienne, pas plus que la reconstitution d’un monastère tibétain du XIIe siècle avec ses tangkhas et ses bouddhas dorés ne permet d’entrer en rapport avec ce qui reste éventuellement de vif dans la tradition tantrique. On en sortirait même pour un peu dépité, intimidé – et nous, maintenant… seulement capables de copier...

Je regarde une dernière fois cette ultime fresque des lions chassant un troupeau de bisons : cette décomposition du mouvement, cette assurance dans le dessin, cette expressivité des regards, cette précision du trait, cette aisance dans l’art de tirer parti du relief de la paroi et de la mobilité des éclairages (fixes pendant la visite, et c’est dommage). 

Il faudrait repartir guetter les bêtes, aiguiser son regard, crayonner, graver, scribouiller d’autres lignes que celles que je trace ici pour dire mon dépit et peut-être le dépasser – Robert Hainard l’a fait, et d’autres avant et après lui.

Allongé sur le sable en ce paysage millénaire où le primordial pourtant devrait nous appeler à une autre, à une haute exigence, je ne vois que corps lourds ruisselant dans l’avachissement de la sieste, indifférence au monde, et chacun dans sa bulle graisseuse…

Me touche pourtant encore, profondément et au-delà des mots, le geste de ce père qui soudain soulève son tout petit bébé vers le ciel et le fait rire aux éclats, et puis comme en écho le rire des enfants que ni la foule, ni aucune de mes tergiversations n’atteignent et, partant, le trouble plus anonyme, plus inhumain, de cette odeur de buis qui tient bon face aux odeurs de frites, les jeux d’ombres des feuilles sur le sable, le flux de la rivière et le gris clair des falaises qui cachent dans leurs flancs (mais on n’en perçoit qu’un souffle, un souffle qu’il faut suivre en creusant peut-être jusqu’au trésor…) toute la mémoire du monde.

 

Gorges de l’Ardèche, Pont d’Arc, 14 mai 2015 


 

 

 

 

CHAPIAS, LE GRAND SOMMET

 

 

 

Contrairement à ce que l’étymologie pourrait suggérer, Chapias n’est pas plus un « grand sommet » que le Pic de l’Huile de ma vallée n’est un pic (à moins de donner éventuellement à ces mots une signification plus symbolique que géographique : ce serait une façon contournée de désigner la possibilité d’atteindre, en ces lieux isolés peut-être moins difficilement qu’ailleurs, un grand sommet mental ou un pic de l’esprit !). Je lis dans un petit fascicule rédigé par « un fidèle pèlerin de Notre-Dame-de-Chapias » et vendu « au profit de la restauration de l’église et de la tour » en 1972, que « Chapias est une sorte de plateau d’environ quatre kilomètres carrés » à la limite des cantons de Joyeuse, Largentière et Vallon. L’altitude y est peu élevée (250 m), mais il est entouré par les sommets du Tanargue et des monts de Lozère. 

Voici d’évidence une place stratégique, et l'un de ces « beaux lieux ouverts et protégés » (plus ouvert que protégé, d’ailleurs) que j’affectionne.



On sort rapidement du village, on laisse à main droite le trou d’eau d’où les grenouilles chaque nuit font retentir leur vacarme magnifique, et l’on se retrouve à marcher à travers les hautes herbes jusqu’à un lapiaz nommé « rochers des curés » (deux curés réfractaires s’y sont réfugiés au moment de la Révolution). On s’y embusque, les enfants aussitôt partent en exploration et escaladent avec des mines farouches d’Aurignaciens en chasse l’amoncellement des blocs calcaire (tous trois viennent de se tapir dans un trou qui fait un excellent poste de guet, et tiennent leurs bâtons de marche relevés vers moi comme des javelots).

Les enfants ne jouent pas. À ce degré d’implication, d’immersion dans les scénarios qu’ils inventent (qui changent sans cesse sans aucun souci de cohérence ni de réalisme, et mélangent allègrement et sans hiatus les références paléolithiques – ils en connaissent un brin… –, Astérix, Tolkien et Star Wars…), on ne peut plus parler de jeu. On peut s’en inspirer.

Je joue de mon côté, plus silencieux et plus statique (s’inspirer de l’enfant, ce n’est pas forcément le singer ni même se mêler à ses jeux). D’abord je cherche, et je trouve, des fossiles d’ammonites que j’essaie d’extraire de leur gangue calcaire en tapant avec un caillou plus dur (ces gestes-là, je les faisais aussi enfant, avec mon père, et me revient aussi en mémoire de belles heures passées autrefois au bord du Gardon à frotter obsessionnellement deux pierres l’une contre l’autre jusqu’à en être étourdi).

Ensuite je tente de lire dans les rochers, les lichens, les ronces ou le lierre des formes animales, des formes qui me parlent, « déformation » courante chez les amateurs d’art pariétal et qui devait être chez nos proches ancêtres préhistoriques une obsession ordinaire (l’auteur des incroyables mammouths de Rouffignac était un gosse génial connu pour en avoir un dans la tête, je n’en doute pas ; dans la tribu on en avait tellement marre de ses graffitis qu’on l’a, par punition, enfermé un moment dans la grotte – et il a continué !). 

Il est facile de voir dans les lignes de ce lierre un mammouth, et des points-paumes dans ces lichens ocre rouge… 

Bientôt tout devient signe, trace à suivre, trace à lire – sinon lisible. On a, au fond tellement besoin d’un monde qui nous parle. 

Bientôt la pierre bouge. Toute pierre est vague arrêtée que le regard remet en mouvement, et ces fossiles d’ammonites, ces ripples marks figées nous font ressentir quelque chose de la danse du temps géologique… Le ciel aussi devient de pierre, d’où pendent les mamelles grises scintillant des nuages (c’est ainsi qu’on appelle cette formation remarquable que je me souviens avoir une fois observée et photographiée à Lyon : nuages en mamelles). 

Passe un coucou, dont on entend l’appel sonore. La Terre tourne d’un cran, le jeu s’affole, les enfants aussi tournent de plus en plus vite dans le labyrinthe des rochers – ils sont trois, semblent trente, et pourraient indubitablement passer ici le reste de leur enfance... 

Je continue à suivre les lignes des pierres, des nuages, des jeunes feuilles des chênes liège, des odeurs de thym.

 

 

Il y a une Tour cachée là-bas : on la cherche, traversant les hautes herbes que le vent plie. Voici une cabane en bois, fermée, fascinante ; un cerisier où nous mangeons chacun, cérémonieusement, la première cerise de mai ; et puis, après avoir tourné en rond dans les bois et être revenu finalement à la route, la Tour à la Vierge.

Que les néo-païens et les anticléricaux militants me pardonnent, j’aime (je l’ai déjà confessé) ces signes de la Chrétienté, statues et croix des carrefours ou des cols, en lesquels je vois avant tout des hommages à l’espace. J’aime cette statue qui prolonge la Tour au sein de ce paysage horizontal (que la foudre l’ait déjà frappée n’étonne pas). La silhouette d’un arbre mort lui répond à merveille.

On grimpe dans l’obscurité l’escalier en colimaçon, le nez contre la pierre : lumière, obscurité, vertige finalement, comme dans les grottes. On cherche ce vertige, cette sensation du Vaste au sommet de la Tour.

C’est la Tour des Orages, d’où on ne domine rien mais d’où l’on peut voir et sentir venir le monde. Voici les Cévennes, le Tanargue, Joyeuse, et tout près le petit village de Chapias. Voici les grands nuages, le vent du monde qui chante dans les chênes. Ce n’est pas la paix, ce n’est pas l’harmonie qui sont toujours trompeuses, mais c’est peut-être plus juste que cela : une cadence parfaite à la coda et qui annonce, ad libitum, un inéluctable recommencement…

  

Chapias, 14 mai 2015


 

 

 

 

 RUE DES TOURNELLES

 

 

 

Vent dans les platanes 

ça penche, ça tangue, ça balance

vent dans les grands aulnes blancs 

ça frémit, ça frissonne, ça s’amplifie

vent dans les cyprés

ça pointe vers le ciel, ça dépasse,

ça te dépasse et, nuage,

te remet en marche.

 

C’est un moment d’arrêt où

tout bouge, et les arbres en nous

c’est un de ces moments perdus où

tout tremble et les arbres 

(quoique plus grands, plus durs, 

plus durables que nous)

les arbres comme nous.

 

Au-dessus de la rue des Tournelles,

rue des Tournis,

les Martinets à ventre blanc 

emportent avec eux des arbres jusqu’aux nuages

et des nuages au sol d’où nous les regardons

l’éclat blanc de leur ventre.

 

Ruoms, 15 mai 2015

 


 

 

 

AU BOIS DE PAÏOLIVE

 


 

 

 

…Païolive dissout et recompose le corps et l’esprit de tout curieux qui s’est laissé prendre à la toile de sa gutturale séduction…

Gil Jouanard, Le bois de Païolive.

 

 

Longtemps le Bois de Païolive n’a été pour moi qu’un nom intrigant, un livre lu naguère, une forêt de mots et de références culturelles ; mais je peux dire aujourd’hui qu’il y a vraiment de beaux sentiers au bois de Païolive (je me l’étais figuré sans balises, d’une sauvagerie quasi amazonienne…),et de beaux buis, et de beaux rochers aux formes animales qui vous surveillent et vous considèrent, en tout cas par beau temps, sans hostilité. Il est bon de se promener, de se laisser guider par le sentier, sans même la tension de savoir où aller (une telle insouciance est bien le privilège de l’animal humain). Il est bon de marcher – l’homme est fait pour cela, on le sent dès qu’on se remet en chemin.

Je me remets en chemin.

Portrait du poète en marcheur : tout tordu, zigzagant entre les chênes pubescents et les pierres, tout traversé d’odeurs de buis et de thym, mi-ombre mi-lumière.

 

*

 

Il est bon aussi de s’arrêter, de s’embusquer dans la mousse, de s’enrouler comme une vipère au pied d’un de ces chênes moins nains que nous. Le vent dans le Bois se mêle au chant des pinsons. On sent monter un souffle profond. On respire, on reprend souffle, on retend ses cordes, on poli ses hanches, on se réaccorde : on est venu pour cela.

Juché sur le chêne vert le pinson ne balise pas son territoire, mais l’agrandit. Il n’appelle nulle femelle : il répond au vent. C’est sans raison, sans direction, sans chef d’orchestre et pourtant étonnamment accordé.

Depuis ce coin de mousse à l’orée de la clairière où je me suis caché au milieu des criquets, j’entends parfois (outre le pinson, le vent et la voix des enfants qui jouent dans la forteresse des pierres) des bribes de conversations émanant de promeneurs invisibles, et ces mots-là me parviennent : « On est venu ici, tu te souviens, il y a deux ans… C’est bon de revenir ! »

Je suis venu, enfant, au Bois de Païolive. J’ai oublié cela, mais il me semble pourtant éprouver ce même sentiment de reconnaissance, comme lorsqu’on revient dans un lieu où l’on a été heureux, comme s’il y avait des lieux qui nous rendaient heureux. Il est bon que demeure encore quelques lieux comme ce Bois, qui rendent secondaires les discours et même l’art.

Paroles sans paroles, chef d’œuvre sans signature, temple sans mur ni officiants. Nous reste cependant à charge d’y trouver notre place, de nous y faufiler le plus humblement, le plus finement possible – ce qui peut rendre à nouveau utiles ou nécessaires la parole, l’art, l’ « officiant » réinventant pour lui seul des rites banals tels que : marcher ; s’arrêter, s’embusquer dans la mousse ; écouter ce qui se chante, ce qui se dit, ce qui se tait ; humer, respirer, reprendre souffle ; écrire, et repartir.

 

*

 

Les rochers du chemin dit « du Labyrinthe » tiennent les promesses associées à ce mot. Les enfants y grimpent, s’y cachent, s’y poursuivent, s’y perdent, s’y retrouvent. Ils se lancent des défis, inventent des scénarios de plus en plus compliqués qu’ils sont les seuls à comprendre, qui varient au gré des circonstances et des accidents de terrain, et qu’ils vivent avec une intensité que la seule et toujours décevante réalité ne semble pas permettre. Je ne sais pas si l’on peut dire qu’ils sont plus « présents » que nous autres adultes, tellement distraits. En un sens leur imagination fait autant écran que nos écrans. Mais elle est aussi plus poreuse, elle exige d’eux – comme la paroi sur laquelle les peintres de la préhistoire projetaient leurs rêves animaux – une participation paradoxale faite de proximité physique (ils courent, grimpent, dérapent, s’écorchent, repartent…) et de distance ou de distorsions mentales que la poésie n’ignore pas (une racine devient un serpent, toute ombre une menace, les mousses qui pendent en guirlandes sur les arbres sont les toiles d’une araignée géante et ces rochers du Bois de Païolive sur lesquels miroite le soleil filtré par les chênes le décor du Seigneur des Anneaux…). 

L’oiseau, la forêt, le lieu en tant que tels ne les intéressent pas plus que la marche, ce ne sont en aucun cas des « objets d’étude » comme pour le naturaliste ou l’historien, et ces bruyants bambins exaspèreraient n’importe quel ornithologue soucieux de faire l’inventaire de l’avifaune locale – même s’ils peuvent aussi bien cesser d’un seul coup leur jeu, écouter le naturaliste et rester à quatre pattes pendant une demi-heure à guetter le moment où le cloporte dépliera sa boule… 

Leur curiosité est imprévisible. Les voici soudain obnubilés par le puzzle que forme le sol craquelé par la sècheresse, duquel ils parviennent finalement à desceller un morceau après de longs efforts… Je ne crois pas qu’ils soient plus libres ni vraiment plus « présents » que les adultes, au fond, et leur jeu est aussi un cocon, voire une prison ; mais la membrane qui sépare le dedans et le dehors, les sensations et les émotions, la paroi du rocher et l’imagination humaine, est encore à leur âge bien fine, bien souple – plus poreuse, disais-je.

Les enfants, cependant, en bons montagnards entreprennent d’escalader tous les rochers du « Labyrinthe », cependant que père et mère restent en bas. Clément commente avec philosophie : « Les adultes n’escaladent pas parce qu’ils sont lourds ». Et River de s’exclamer : « Nous sommes sur l’Île de Pâques ! On escalade les Moai de la forêt ‘‘pâquienne’’!... » 

 

*

 

Toute la journée ainsi avons arpenté le fouillis de ces ruines rocheuses, de ces mousses (dont on a, dit-on, répertorié, plus de trois-cents espèces), longeant les falaises qui surplombent les gorges du Chassezac à hauteur de milan royal ou explorant de petites cavités en imaginant, dans la moindre fissure, un trésor pariétal encore à inventer… Dans l’herbe, sur une souche morte, avons rampé, montré les dents, grogné, nous sommes ensauvagés avec une grande conviction. Puis nous sommes repartis en laissant caché là un peu de notre commune enfance et en nous promettant de revenir, un jour, la déterrer.  

 

16 mai 2015

 

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.