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M01

 

 

Se replonger dans les images de ce dernier voyage à Madère, c’est revenir en rêve dans un Paradis évidemment perdu mais c’est aussi, si l’on regarde bien, constater que la perte était déjà là, partout présente, comme l’ombre accrochée à la lumière.

Il n’y a pas de Paradis.

Ou, plus exactement, on ne reconnait son existence qu’après en avoir été expulsé.

On le savait très bien, et l’on vivait, et l’on regardait tout avec une folle intensité...

(Ces notes, donc, jetées ici, dans l’attente du livre à venir.)

 

Le Villard, 16 août 2015

 


 

 

 

 

33° CENTIGRADE

 

 

1.

 

33° centigrade

un voile gris ombre le vide du ciel d’été

plus un souffle et c’est

la fournaise des départs

des arrivées des envolées à grands coups d’ailes

engluées

dans le goudron fondu.

33° centigrade

les contours de la torpeur

sont précis

goûte à ce sel de l’été arrêté

le soleil 

est un jeune homme roux

étranglé.

 

 

2.

 

L’enfant attaché salue d’un bonjour les passants

qui ne l’entendent pas

il ferme les paupières et tout redevient noir –

même cette ombre grise

à l’intérieur du ciel vide de l’été.

 

La Rochette, 26 juillet 2013

 


 

 

 

 

LE NON-LIEU DE L’AIR

 

 

Le non-lieu de l’air

quelque part dans l’entre-deux

à hauteur de nuages

on s’y promène nullement

à sa place et

flottant comme en rêve

par-delà les nuages qui dessinent

mouvantes montagnes et châteaux aveuglants

comme cette lumière qu’on voit, parait-il,

juste au moment de mourir

et que l’on traverse ici

insensible étourdi distrait

filant à vive allure

d’un non-lieu à l’autre

on voit

de petits bosquets

de fines forêts de dentelle

on rêve

on rêve

inconscient de la vitesse

oublieux du mouvement

qui cependant se rappelle 

au moindre trou d’air

et déchire le rêve.

 

22 juillet 2013, Lyon-Düsseldorf

 


 

 

 

DANS LA CARLINGUE

 

 

Pendant l’attente interminable

certains bavassent d'autres jouent

les enfants dorment avec un air paisible

pelotonnés en le cocon de leur crâne

que protège du soleil insensé

l’autre cocon de la carlingue

en cet avion immobile.

 

22 juillet 2013, Düsseldorf, 13h50

 


 

 

 

 

L’ARRIVÉE SOUS LA BRUINE

 

 

Il bruine sur l’autoroute bloquée par l’accident. Il bruine sur le béton, les pins brûlés, la terre à nu. On s’enlise dans les aléas du voyage — le retard de l’avion, les médicaments qui chauffent, le type louche à l'aéroport, le prix exorbitant de la voiture de location et, bien plus inquiétante par ce qu’elle rappelle ou annonce, par ce qu'elle dit crûment de la réalité, l’ambulance qui nous dépasse et va rejoindre un peu plus loin trois véhicules plus ou moins défoncés.

Ainsi le rêve de l’île apparaît-il d’emblée comme brouillé, bétonné, saturé, maculé de gasoil et peut-être de sang. Au moins échappe-t-on à la carte postale à laquelle se résument si aisément des vacances sur l’île…

 

*

 

« Bazar tentaçaõ » dans le parking bondé du centre commercial Continente, que cernent, sur fond de pluie, les pains de sucre de montagnes chinoises. De la radio ruisselle la voix d’une chanteuse portugaise qu’accompagne un jazz triste, et c’est comme un Brésil morose où « corazaõ » et « emoçaõ » riment obstinément dans les mêmes rengaines exténuées qu'acclame néanmoins un public complaisant.

Le voyage comme chaque fois n’est rien d’autre qu’une succession d'entre-temps, d’attentes, de moments et de places intermédiaires. La musique disco qui s’échappe du 4x4 d’à côté se mêle sans harmonie avec les pleurs d’un bébé et le bruit de l’eau qui dégoutte depuis les falaises sur les bâches qui protègent le parking (c’est dire l’humidité permanente qui règne dans cette cuvette).

À l’arrivée sur l’île d’Andros, il pleuvait aussi et on se sentait perdu…

Cette langue inconnue roule comme un tambour, comme un torrent, comme une averse, puis se perd dans l’averse…

On cherche ensuite longtemps la maison, de plus en plus perdus le long de ce rivage austère.

 

Saõ Vicente, 27 juillet 2013

 


 

 

 

PETIT BOUT DU MONDE

  

M02

 

Je n’ai pas vu le soleil se lever mais ma mère le raconte, et c’est comme si on y était : le ciel étoilé qui s’éclaire lentement d’une bande de bleu très pâle, puis d'un bleu roi parsemé de nuages d’encre, et ce liseré rose qui vire au rouge pâle, et les nuages qui s’accrochent à la falaise…

Quand je me lève à mon tour, pas tard pourtant, il n’y a plus que bruine tiède et grisaille. Le hameau est un petit bout du monde un peu déglingué, dont les baraques bien entretenues ou rapidement réduites à l’état de ruines par l’humidité et le sel sont coincées entre l’océan, la plage de rochers noirs et une haute falaise qui barre le paysage. Toute la nuit on a entendu l’océan, et maintenant encore il roule, râle, houle, houle, râle, roule…

J’aurais pu faire, je pourrais faire de cette île un lieu impossible, un rêve, une utopie, et taire son nom. J’ai eu la tentation de le faire. Mais cette île existe en dehors de ma plume (d’ailleurs remplacée, en voyage, par un simple Bic), en dehors des projections de mon esprit — même si l’esprit détermine les formes, les contours, et découpe dans la réalité absolue de l’illimité et de l’inconnaissable ces petites parcelles de réalité relative qui rendent habitable et humain ce monde si peu humain. Assis à ma table d’écriture j’aurais volontiers exploré les seules ressources de la mémoire et du langage, chaque île « réellement » vécue étant ramenée, en ma cartographie mentale, à son initiale, et le voyage à un jeu de lettres ou de lettré.

Sans doute c’était aussi par souci de la vérité (car cette île entrevue a d’abord été et sera bientôt à nouveau, comme toute chose, seulement un rêve…), par peur de l’anecdote touristique (rien de plus ennuyeux, à cet égard que les pérégrinations « atlantides » d’un T’serstevens, dont j’ai lu tant bien que mal quelques pages avant de partir) et parce que j’avais dans l’idée de rassembler en un livre toutes les images lumineuses associées au premier séjour dans l’île et susceptibles de me servir de talisman pour les temps à venir.

Mais me voici sur l’île, et le voyage — merci à lui — dément les projets, avec ses anicroches, sa haute falaise noire, ses incessantes variations de temps (de météo et d’humeur). On s’écarte du projet (qu’on retrouvera peut-être en cours de route ou au bout du compte, comme un sentier de traverse ramène assez inévitablement au sommet ou à la grand-route qu’on avait perdus de vue), on oublie l’idée de s’accrocher à la douceur d’un rêve réconfortant, et on file marcher le long d’un rivage réel.

 

*

 

Fracas blanc sur les rochers noirs — quelque chose de très tranché, de très tranchant, comme pince de crabe, fil de pêche, hameçon, arêtes de poissons, de rochers, ou bec de sterne (d’une de ces sternes pierregarin qu’on pourrait sentir siffler de près si l’on s’approchait là-bas de l’îlot où elles surveillent leurs petits).

Parfum fort d’iode, d’algues, de carcasses, du vieil océan aux remugles d’enfance — et l’enfant m’appelle pour venir voir les crevettes, les puces de mer, les vives. Le fracas redouble, s'apaise, redouble, on se penche au bord du grand calme lisse des flaques pendant qu’à quelques mètres l’océan roule (sept surfeurs dansent sur ses rouleaux).

On explore ? dit l’enfant, que l’on suit une fois de plus.

Allez, viens effleurer du doigt les filaments des anémones blanches et débusquer les crabes dorés, viens !

 

28 juillet 2013

 


 

 

 

 

L’HOMME EN MILIEU HOSTILE

  

M03

 

Comme cette fine fleur jaune 

qui pousse en gerbes parmi les rochers noirs

les deux enfants sont sur la grève

deux taches de couleur, deux corps vivants

parmi les corps morts des rochers.

Très affairés ils jouent

à peindre d’ocre rouge les rochers

ou à jeter au loin des galets

comme pour se jouer

de toute cette inhumanité minérale.

À cent mètres de là des adultes font comme eux

qui dansent sur les vagues

avec des planches. Frêles silhouettes ils

tombent et se relèvent et 

dansent en ce milieu hostile.

 

28 juillet 2013

 


 

 

 

 

RETROUVAILLES 

 

 M04 

 

1. Une grotte sans ornements.

Sitôt franchi le seuil on retrouve cette douceur, cette légère sensation de flotter, ce vacillement, cet abandon du dormeur juste avant que le rêve ne l’emporte ou de Robinson réfugié dans l'oubli de sa grotte, ou encore du bébé serré contre le sein maternel. On s’enfonce à nouveau au sein de la Terre. Il n’y a en cette grotte ouverte aucune de ces traces humaines dont l’ancienneté et la beauté fascinent (l’occupation de l’île a de toute façon été bien tardive), mais tout de même les sculptures, les peintures, l’écriture d’avant l’écriture, d’avant la peinture et d’avant la sculpture tracées non par l’eau mais par la lave. On marche à l’intérieur des boyaux creusés puis rabotés par la lave. On est dans le ventre du volcan, force ancienne aujourd’hui endormie. On s’endort dans le ventre du volcan.

 

2. Retour dans la forêt brumeuse.

Premiers pas dans la forêt de lauriers, l’un des derniers vestiges (et le mieux conservé) de la forêt qui couvrait l’Europe il y a dix-mille ans, avant la révolution néolithique. Mémoires lointaine et proche, intime et collective se rejoignent en ce lieu où je retrouve aussitôt, marchant dans la bruine, transpirant sous la cape de pluie en compagnie de mes parents et de Nathalie (Léo est Éliton) en file indienne sur un sentier étroit, glissant, escarpé, les sensations de Guyane. Parfois un éclair perce la brume, et l’on entend au loin les rumeurs d’une fête. On célèbre, quelque part sur l’autre versant de la montagne, aussi bruyamment qu’il convient de le faire, certaines retrouvailles sans doute profondément nécessaires.

 

3. Regardant les images.

Au soir tombé on regarde les images du jour fixées à mesure par l’appareil photo numérique (tout va plus vite). On voit ainsi les souvenirs se former, se figer, on est déjà — et on le sait, et cela, dit ma mère, met mal à l’aise — dans la mémoire : cette journée, la première de notre retour à Madère est déjà passée, déjà devenue un fragment de mémoire, une image pareille à ces tombes à peine délimitées au cimetière de Saõ Vicente par une plaque qu’encadre un rectangle de fleurs. On délimite ainsi de mots, de fleurs, la tombe du souvenir — mais je m’étais promis de ne pas sombrer dans le sombre, de ne pas retomber dans des histoires de tombes et des jeux de mots faciles, alors disons plutôt pour éclairer au plus vite ce texte qui s’ombre si facilement, disons que les mots ici tracés puis, par la suite, recopiés (et modifiés) sur le clavier de l’ordinateur doivent servir de ferment pour redonner vie ou, mieux, donner vraiment vie à la ferveur alors vécue un peu voilée, trop vite envolée, toujours entachée quoi qu'on en dise de distractions, et que ces simples traces permettent alors de poursuivre le chemin avec plus d’allégresse, voire plus de nonchalance, puisque qu’on passe devant les ruines qui jouxtent la maison sans aucune tristesse ni serrement de cœur mais avec seulement le sentiment de les trouver bien à leur place, bien accordées à ce lieu rude et désolé, et d’être aussi là où il faut, bien à sa place, assis finalement face à l’océan, au carnet, à l’écran.

 

4. Océaniques.

Nuit noire. Rumeur du ressac à laquelle se mêlent des bribes de portugais. On rêvera cette nuit du Brésil ou de l’océan ; vieux goéland de retour sur son premier rivage on se réinventera une enfance, une adolescence, une existence océaniques.

 

28 juillet 2013

 


 

 

 

CÉRÉMONIE D’ÉTÉ 

 

 M05 

 

(Et bien sûr, deux ans plus tard, osant enfin relire et retaper ces notes je ne peux que constater que ce même titre de « Cérémonie d'été » sert maintenant à désigner ces sombres mélodies que je joue, seul dans ma cave, pour musicalement célébrer la mort de ma mère, et j'hésite à poursuivre, à relire, à réécrire ces histoires de vagues qui vont et viennent, de levers ou de couchers de soleil, de fleurs et d'île, qui ne me parlent plus que de si loin...)

 

 

1.

 

La vague aussi

est venue de loin

pour s’abattre là.

 

*

 

Martinets en vol :

des rochers

happés par la Grâce !

 

*

 

Fragments de pierres noires

projetés dans l’aube :

les martinets.

 

*

 

J’arrive à temps

pour l’office du soleil —

une cérémonie sans façons.

 

*

 

Un goéland

survole cela

avec un air satisfait.

 

*

 

Quel est le peintre

qui use ainsi du nuage

pour faire varier la lumière ?

 

*

 

Calligraphie du martinet

sitôt lue

sitôt perdue.

 

*

 

Que le martinet frôle sans distinction

le rocher et le scripteur

me comble d’aise.

 

*

 

Une bergeronnette

tend d’un bout à l’autre de l’aube

son fil ondulant.

 

 

2.

 

Adossé à la falaise

entre les clameurs d’oiseaux et

le fracas de la marée

on n’a d’autre choix que

l’envol et le vaste

on regarde vers le haut

vers le ciel, vers le large

on ne rêve pas d’une vie plus large

on lui cède la place

on fait derechef

place vaste

trouvant ainsi

une liberté paradoxale —

acculé

entre falaise et marée.

 

*

 

Les sternes non plus

ne se lassent du ressac

ne se lassent du rivage.

 

*

 

Pour pouvoir redire

que la joie demeure

offerte partout possible, rayonnante,

il fallait venir ici ?

— Oui monsieur.

 

*

 

Les crêtes s’éclairent d’une traînée verte

les martinets autour de la lune

font un carrousel et

tout danse.

 

*

 

Précisons,

affinons la sensation –

errer parmi les galets

en ramasser un

et tenter de respirer par ses pores –

nous sommes tous nés d’un volcan.

 

*

 

Ah ce parfum !

ce fracas !

cette dentelle blanche

jetée au ciel comme du riz

pour les noces océaniques !

 

*

 

La vague se referme

se rassemble

se contracte

se projette

éclabousse le carnet

offrant au scripteur

outre ces traces salées

un écho de la terreur joyeuse

de l’enfant mi paniqué mi exalté

par tant de puissance

par tant de beauté —

Ainsi aussi la parole

et la joie

en moi se rassemblent

se contractent

se projettent sur la page

puis refluent —

j'ai écrit ces lignes avec la marée montante

en cette première aube

du premier matin du monde

à Saõ Vicente

au nord de l’île de Madère.

 


29 juillet 2013

 


 

 

 

 

LEVADA DO NORTE 

 

 M06

 

L’extrême douceur, on la trouve ici en marchant le long de l’eau. Léo suit de près son grand-père qui chante d’une voix qu’on dirait parfois d’enfant, « La supplique pour être enterré sur la plage de Sète » : « La Camarde ne m’a jamais pardonné d’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez… ».


Sans doute c’est cela qu’on fait maintenant, en marchant, en écrivant : semer des fleurs dans les trous de nez de la Camarde. Sans doute c’est pour cela, toutes ces fleurs le long de ce chemin, et ce chemin même, cette simple et si douce balade.

Bientôt on s’enfonce dans un long tunnel (les enfants rient), après quoi tout vire au gris, au très humid, au brouillard, avec partout des cheveux de Vénus (ou de Perséphone ?), des arbres spectraux, des cascades, des mousses, des lauriers de trente mètres. Après l’adret vient l’ubac, après les fleurs les moisissures (et le grand-père explique encore : « manger des pissenlits par la racine »). En ce lent processus de dégradation-régénération végétale on se sent pourtant étrangement à son aise. On s’enfonce avec gratitude au sein de cette forêt pluvieuse, guère moins satisfait que le bourdon dans l’agapanthe.

On suit sa pente naturelle, son penchant pour l’humide et l’obscur, le long de la levada du Nord.

 

29 juillet 2013

 


 

 

 

 

MARÉE HAUTE, FIN DE JOURNÉE 

 

M08bis

 

Le pêcheur pour l’heure n’attrape que des gerbes d’écume qu’il semble soulever avec soin depuis le creux des vagues, et ses gestes admirables s’accordent sans peine avec la rude beauté qui l’entoure.

Passe un grisard que deux sternes prennent en chasse.

Le soleil perce, qu’un nuage immense ravale aussitôt.

Tee-shirt et sandales orange, l’enfant écrase un caillou orange sur l’ocre du rocher.

Un poisson traverse les airs et finit en frétillant dans le seau violet du pêcheur.

L’océan, les deux enfants et le grand-père jettent des pierres avec la même obstination, la même absence de but. La haute falaise arrête et sirote les nuages tout au long de la côte nord de l’île, et nous arrête aussi.

Malgré le fracas, on l’entend quand même, le cri de l’enfant blessé.

Et toi là-haut qui ne pêches ni ne joues, ni ne cries, ni ne lances des cailloux, qu’est-ce que tu fabriques sur ton rocher ?

— Je prends des notes et je regarde ce qui me regarde.

— Pourquoi faire ?

— C’est sans raison. Le sable aussi prend des notes à chaque marée, et la grève, la côte, toute l’île.

— C’est un peu différent, quand même !

— Juste un peu. Ça nous rapproche quand même, le rivage et moi. Je reste assis là sur la mémoire sans mémoire d’un volcan, cette coulée de lave froide. Je m’épanche aussi discrètement sur cette page bientôt figée. Vague, volcan, sterne sur son rocher, rocher même et falaise, je regarde et je suis ce qui me regarde, je suis l’ombre et la lumière, l’écume, le vent, tout ce qui bouge, tout ce qui tremble, tout ce qui se fracasse, tout ce qui avance, tout ce qui recule, et le crabe qui attend, la sterne qui guette, les deux enfants, le grand-père, la mère et la fille, le crabe qui ronge, je suis surtout (ou je voudrais être) le goéland qui attrape le crabe, le dévore, le détruit... Alors enfin plus rien ne ronge, mais tout bouge, tout tremble, tout danse...

 

29 juillet 2013

 


 

 

 

À L’HEURE DITE

 

 M11 

 

À l’heure dite

à l’heure proclamée

par tous les merles de la côte

et le fracas de la marée

au moment donné

neuf et nu comme un galet

aux premières lueurs enfin, 

je traverse le village endormi

je marche sur la route

sur la grève

parmi les restes de la nuit

rêves, confusion de filets

bois flottés blancs et lisses comme des os

bouteilles bidons brosse godasse

mêlés aux œuvres de la nature

je passe je traverse ou

je me laisse traverser

par le parfum tiède des jardins

l’odeur obsédante du vieil océan

puis je viens m’échouer

sur un tronc blanc comme un os

aux premières loges

de la marée et de l’aube

je respire

au rythme irrégulier

de la marée et de l’aube

fracas

roulis

fracas

roulis

écume blancheet galets gris

blanc

gris

blanc

gris

l’horizon aussi

s’éclaire

le monde grandit

insensiblement cela s’amplifie

parfum

plus fort

du rose dans le gris

des vagues

moins vagues

à l’heure dite

au moment précis.

 

30 juillet 2013

 


 

 

 

 

AUX RENDEZ-VOUS RATÉS 

 Rendezvous 

 

1.

 

Au rendez-vous de l’aube 

le soleil ne vient pas —

les lueurs du village.

 

Fidèle quant à lui

au rendez-vous des vagues

notre voisin le surfeur.

 

Infidèles les vagues

car l'hirondelle rase

une mer bien étale.

 

Le jour cependant s’allume.

Une vague se forme

que chevauche le surfeur.

 

Les hirondelles 

les chevaucheurs de vagues et moi

étions bien au rendez-vous.

 

La plongée en téléférique

vertigineuse pourtant

ne provoque nulle émotion.

 

À la réserve naturelle

aucun oiseau

juste l’écume.

 

Le parc d’attraction madérien

stalinien, surdimensionné

reste quasiment désert.

 

Tous ces rendez-vous ratés

sur fond de crise où rien

ne coïncide avec rien.

 

Une voiture monte lentement

une côte si raide

qu’on croirait un funiculaire.

 

Cerné par trop de silence

l’habituel brouhaha multilingue

n’apporte pas l’insouciance.

 

« Je veux m’enterrer »

déclare l’enfant boudeur

enfoui dans le sable.

 

De la plage sans mer

sans vagues et sans vacanciers

reste au moins l’ennui.

 

 

2.

 

On reste ainsi à attendre sous l’ombre miroitante d’un jeune acacia que s’achève cette journée vaine (« on n’a plus qu’à repartir », dit l'enfant déçu) dans ce parc standardisé où flotte un air de désolation qui évoque les anciens pays de l’Est (sans doute à cause de l'architecture). Ces artisans mis sur le même plan que des attractions à touristes, je n’ose pas aller les voir et poser sur leur travail et leur personne le seul regard qu’il m’est permis de poser dans de telles circonstances (il faudrait au moins connaître la langue pour ne pas se réfugier derrière ce sourire gêné, coupable, de touriste peu fier de l’être). Un coup de vent fait bouger les ombres rondes de l’acacia. L’heure tourne très lentement, cependant que les fausses pierres-transistors diffusent sinistrement et pour presque personne de la musique folklorique.

 

Barrant l’horizon déjà bien bouché, un mur rouillé « en hommage à la diaspora madérienne »…

 

31 juillet 2013

 


 

 

 

 

AU CŒUR DU RÊVE DE MADÈRE

(des jours sans Parole) 

 

M10  

 

Ainsi s'écoulent ces jours sans Parole, sans paroles autres que légères, pratiques, futiles, douces. Ainsi s'écoulent ces jours pleins d’images qu'on encadre et qu'on colle en l'album secret du bonheur où l'on revoit bien après, et presque sans y croire, les parents posant sur le perron, la mère et l’enfant lisant à la lueur du réverbère pendant que gronde l'océan (on l'entend presque, on l'entend encore), les deux petits traversant les ajoncs en grimaçant, puis riant dans l’eau de la piscine à Ponto del Gada, mon père réparant le gaz, la machine à laver, le four, et puis le pâté aux pommes de terre qu’on cuit à la vapeur à cause du four cassé et qui s’affaisse dans l’huile bouillante...

Maintenant, c’est maintenant (c’était), l'enfant prolonge la soirée pour lire un chapitre de plus. On échange encore de ces paroles qui ne pèsent pas, qui ne comptent et qu’on ne compte pas, qu’on accompagne à peine avec ce murmure intérieur des pensées ou du stylo sur le carnet, bien inaudible dans le fracas des sonos océaniques.

Ce soir je suis au cœur du rêve de Madère, dans l’un de ces interstices du temps où l’on ne respire pas encore l’éternité et pas seulement l’éphémère, mais un air assez frais qui glisse entre les deux. La conscience de vivre un moment de bonheur qu’on regrettera plus tard, à juste titre, n’en voile nullement la lumière dorée qui la baigne et fait ressembler cette scène profane à une icône (à cause de la lueur des réverbères). Ce soir on est au cœur du rêve de Madère.

De temps à autre on entend « le bruit que ça fait » (ainsi nommé par Clément): cracoucas ou oiseau de Tex Avery au cri invraisemblable de poulie électronique qui retentit dans la nuit, et que je n'arrive jamais à identifier (une silhouette, un battement d'ailes, mais quel est cet oiseau ?). 

Clément s’est couché bien heureux, épuisé par la longue randonnée, la piscine, et Léo reste avec nous à lire interminablement, et d’autant mieux avec nous qu’il est absent en son livre — « papa, c’est bien de lire ! » dit-il en bâillant discrètement. « Il faut aller te coucher ! – Je lis ! »

Est-ce qu’il y a une seule parole savante et jargonesque entendue ou lue qui vaille celle-là, qui vaille ces paroles légères, pratiques, futiles et douces qu’on ne compte et qui ne comptent pas en ces jours sans Parole mais si riches d’images ?

 

 

1er août 2013

 


 

 

 

 

CE RÊVE D’ÎLE

 

 

L’aube, chaque fois différente : au-dedans ce fouillis d’images ; au-dehors ce fouillis d’images.

 

La marée laisse derrière elle le tronc blanchi qui me servait de tronc et qui ressemble maintenant à un jeune phoque endormi.

 

Un petit chien fouille la grève, chapardeur furtif que ma présence effraie.

 

Cette nuit encore on entendait « le bruit que ça fait », cet oiseau nocturne qui, sans doute, se nourrit de ressorts et de sonnettes détraquées.

 

Maintenant le chant des merles (si puissant qu’on est tenté de dire la clameur, le cri) et les trilles des martinets résonnent contre la falaise au-dessus de la grève.

 

Ce trait sombre au large : un cétacé, une barque ?

 

Puis le soleil perce, enflamme les rochers, la mer, repeint en vif tout le village et jusqu’aux ruines, et jusqu’aux rochers les plus noirs. Salut soleil ! trop tôt repris par les nuages, ce fut si bref et tout s’éteint...

 

Soleil d’août déjà un peu alangui, furtif comme un chien errant, car déjà les jours raccourcissent et le fracas des vagues ne couvre qu’à peine le glissement plus discret du sable dans le goulot du sablier. 

 

On s’accrochera à l’été. On tâchera de vivre cette journée avec toute l’intensité requise, à hauteur d’aube et de falaise — ce rêve d’île.

 

2 août 2013

 


 

 

 

 

COMME LES DÉBRIS DU RÊVE 

 

 M09 

 

Comme des débris ramenés sur la grève les rêves de la nuit refluent au hasard du jour. Dans celui-ci je pleure à grosses larmes enfantines parce que ma grand-mère est morte. Mon père ne comprend pas. J’en suis moi-même étonné, car je ne pensais pas que la disparition de cette « petite vieille femme » aux mille manies me serait si douloureuse, ni que je lui étais tellement attaché. « Éprouver et surmonter une perte » n’est jamais « une mince affaire » me souffle J.B. Pontalis !

Dans cet autre rêve, je compare l’écriture du stylo à celle, plus noble, plus déliée, plus enviable, des nuages dans le ciel, des branchages dans la forêt, des ombres ou des galets sur la plage, etc. Je dis mon souhait d’une écriture aussi « naturelle », aussi gratuite, aussi vaste, aussi anonyme, aussi précise que celles, informes, informelles, de la nature.

Les rêves nocturnes s’immiscent dans la « réalité » diurne, qui n’est qu’un autre rêve en cours d’élaboration : ainsi de ces images de Léo et Clément qui laissent soudain entrevoir avec une certaine précision les grands enfants, les adolescents, les adultes qu’ils seront. On éprouve alors une nostalgie ravivée pour leur enfance, comme si le fait d’accompagner l’enfance de ses enfants n’était qu’une manière de raviver, de redoubler, de ranimer cette nostalgie de sa propre enfance qu’on ne pensait pas si vive, qu’on n’avait même pas tellement l’impression d’éprouver — de même qu’on n’avait pas compris, avant le rêve, à quel point on aimait cette « petite vieille femme » aux mille manies dont on attendait naguère le coup de téléphone et qu’on écoutait pourtant, ensuite, trop distraitement.

 

*

 

Le séjour dans l’île cependant suit son cours, malgré les menaces qui en bordent la dérive comme une sorte de brouillard. en lequel on s’est perdus, hier, ratés de peu sur un chemin large, les voix ne portant plus, après une trop longue montée qui avait fait frôler à ma mère le malaise.

Ce moment-là me semble, sur le moment et rétrospectivement, l'un des plus significatifs du voyage.

On s'est trompé dans le choix de la randonnée, qu'on pensait sans dénivelé. La montée à travers les ajoncs, sous un soleil violent, a été rude. Il a fallu porter les enfants dont les épines déchiraient les jambes. Nathalie et moi avons pris de l'avance et atteint le col en laissant derrière nous mon père et ma mère. Le brouillard est venu qui a tout effacé. Longue attente, puis Nathalie me laisse avec les enfants et part retrouver mes parents.

Le temps passe. On n'y voit rien. Elle ne revient pas. Personne ne vient. Les enfants sont inquiets. Je commence moi-même à sentir l'oppression monter, comme si tout ce brouillard empêchait de respirer. Pour faire passer la peur je photographie le brouillard, et les enfants dans le brouillard. Personne ne passe. Que faire ? Monter, descendre ? Soudain j'entends des voix, j'aperçois des silhouettes – mais ce sont des inconnus qui me saluent en portugais. 

L'inquiétude gagne. J'appelle, personne ne répond. Je crie plus fort, et les enfants crient avec moi, mais personne ne répond. Le brouillard absorbe nos voix. « Papi ! Mamie ! Maman ! » et plus rien. Juste le grésillement du brouillard. On continue à crier en vain, sans rien voir ni entendre. Je tends l'oreille, croyant déjà entendre la sirène des secours que, sans doute, il a fallu appeler... Puis un rayon de soleil perce et l'on entend aussitôt la voix salvatrice de Nathalie, redescendue depuis longtemps avec mes parents et qui m'appelle depuis le parking en contrebas. 

Je n'avais jamais pu mesurer à quel point le brouillard absorbe les sons.

Avec la fin de la première semaine, le proche départ vers la ville, vient aussi l’inquiétude de savoir si les piqûres non réfrigérées auront été efficaces. Dans le cas contraire, ce sera l’hospitalisation et la fin anticipée du retour à Madère.

 

2 août 2013

 


 

 

 

 

LA CHAMBRE AUX VOLETS CLOS

 

 

Dans la chambre aux volets clos l’écho des voix aimées se mêle au ressac. 

 

Derrière les volets, trop de lumière, et trop de tendresse dans ces voix, trop de dureté dans ce fracas. 

 

On reste allongé. On ferme les yeux. On s'abandonne à la dérive dans cette chambre aux volets clos.

 

 

2 août 2013

 


 

 

 

 

RUTA ANTIGA

 

 

Vingt-cinq années ont été nécessaires pour creuser à même le roc, avec de pioches et les ouvriers suspendus grâce à des câbles, cette route à flanc de falaise aujourd’hui abandonnée au profit de la nouvelle voie rapide aux cent-dix tunnels. On voit encore les tronçons désaffectés barrés d’une interdiction de circuler, bombardés de rochers, et qui ne servent plus qu’aux oiseaux et à quelques pêcheurs. 

 

 

2 août 2013

 


 

 

 

 

FAIXAL

(la piscine, la plage noire) 

 

 plagenoire 

 

Au bord des piscines bondées et si peu « naturelles » de Porto Moniz, je ne savais où ni comment me mettre. Tenté en vain de m’intéresser au spectacle de la cohue estivale, pourtant ici bien plus chatoyant, exotique et neuf que ce que m’offrent ces moments d’attente à l’école de musique de La Rochette que je trouve pourtant presque toujours passionnants ; mais ces chairs flasques exhibées, ces mâles aux mamelles molles, cet affaissement général de la malbouffe et du coca à gogo me dépriment.

Je me réfugie dans une anthologie de la poésie portugaise qui ne m’inspire rien : de la poésie traduite qui ne me parle guère (je n’ai pas encore découvert les poèmes magnifiques de Fernando Echevarria).

 

*

 

La plage de sable noire de Faixal est presque déserte. J’ai posé mon dos douloureux à l’ombre d’un haut mur face à la grève et à la falaise, et les enfants jouent maintenant dans le sable au bord de l’eau.

 

À main gauche comiquement, deux hommes semblent se disputer — ils parlent en tout cas avec véhémence et moult moulinets — à propos, je crois, d’un bouledogue débonnaire qui appartient à l’un et que l’autre voudrait sans doute expulser de la plage. Le propriétaire du chien s’en va vers l’eau en pestant, puis revient, puis repart, puis revient à nouveau, puis finalement va nager en laissant son chien désappointé et l’homme avec qui il se disputait. C’est en tout cas ce que je comprends de cette scène rendue comique par son caractère mécanique et l’absence de son (on retrouve les bases du cinéma burlesque), mais je me trompe sans doute car je vois le chien qui maintenant effectue des va-et-vient entre les deux hommes, jusqu’à ce que son maître le prenne dans ses bras et l’emmène à l’eau avec lui.

 

Les enfants jouent et le ressac couvre presque tous les bruits. Comme il y a peu de monde on peut voir, au lieu de l’indistinction de la foule, des visages et des scènes. Nul besoin de venir aussi loin pour éprouver le plaisir qu’il y a à s’arrêter, à regarder et à noter — mais il faut pouvoir demeurer en retrait, avec point trop de figurants dans le décor, et un coussin au moins pour le dos douloureux…

 

Parfois il me semble (et c’est assez étrange) que mon enfant ressemble à mon père enfant bien plus qu’il ne me ressemble, et c’est comme si je voyais devant moi occupé, à jouer sur la plage, mon propre père enfant.

 

Passe un jeune homme en vélo qui crie « brigad’ ! brigad ! » à l’adresse, je crois, d’une jeune fille qui se douche (est-ce qu’il la remercie du spectacle ?). Il parle haut et fort avec un autre et leurs paroles qui brisent le silence du ressac ont quelque chose d’insolent, de violent, de vigoureux et de vivant ; puis ils courent dans l’eau, se jettent du sable, s’éclaboussent, plongent, s’immobilisent, appellent sur la plage un quidam invisible…

 

Une vieille femme regarde la mer, les mains posées sur les hanches, pendant que le bouledogue de tout à l’heure repasse en suivant cette fois une femme qui est sans doute sa maîtresse. Un très jeune couple s’éloigne vers les rochers. Le temps, les gens s’étirent. Un homme fume une cigarette et de très grands nuages se forment au-dessus de lui, s’amassent, s’immobilisent en équilibre sur la falaise et couvrent peu à peu la plage de leur ombre.

 

Les jeunes gens cependant plongent tête la première dans cette réalité écumante à laquelle la femme fatiguée tourne un moment le dos. Elle ferme les yeux et, comme moi, s’absente (personne n’aura perçu cette fatigue). Les jeunes hommes plongent depuis le quai la tête la première pour épater les filles ou jouer les bravaches ou même sans raison. Une sterne plonge aussi, les enfants courent sur la plage noire, un vieux couple de Français fume une cigarette et les enfants, tout maculés de sable noir, passent devant eux.

 

Comme un très long boa sa proie démesurée, la montagne ravale lentement le grand nuage.

 

Ainsi s’écrivent seules et presque sans scripteur ces notes de la plage noire, à Seixal, île de Madère, une fin d’après-midi d’un mois d’août ordinaire…

 

 

2 août 2013

 


 

 

 

 

FUNCHAL

  

 funchal 

 

Nous voici aux loges d’honneur de ce vaste amphithéâtre de Funchal. La terrasse, la piscine, les deux palmiers royaux, les bougainvillées, le charme colonial d’une demeure luxueuse qui sent l’encens d'église et la naphtaline, la chaleur attentionnée, courtoise, cultivée, des propriétaires qui nous accueillent (elle, a écrit un livre sur l’esthétique de la fête des fleurs de Madère) — puis la course, les courses un brin cauchemardesques dans un centre commercial de la grande ville, l’errance à travers les parkings souterrains et les routes quasi verticales…

Le voyage s’arrête et reprend ici, apparemment plus doux (mais il faut se méfier de ce genre de douceur extérieure, de ce confort), plus urgent aussi car août est là et c’est la deuxième moitié du séjour, la redescente (même si on est plus haut). Après l’arrivée triomphale, ensoleillée, flotte à nouveau un malaise subtil, ainsi que les nuages.

Une rumeur de ressac urbain monte, cette fois, de la voie rapide. À perte de vue, des collines hérissées de maisons, de jardins, de terrains vagues, de palmiers amputés s’effondrant sur eux-mêmes (à cause, parait-il, de je ne sais quel insecte qui les ronge, et qui rappelle une autre sorte d’animal qui ronge aussi) — et l’océan comme une sorte de deuxième ciel horizontal. On entend, mêlés aux voitures, le son d’une flûte et la voix de quelqu’un qui chante ; parfois la musique semble s’éloigner, parfois elle semble toute proche.

Ici, c’est un peu le retour au Fort : les remparts, la vue d’en haut, mais moins séparée on espère que dans ce Fort de l'Esprit qu'on ne regrette pas. 

Est-ce qu’ici aussi on entendra « le bruit que ça fait » ?

Les lumières de la ville s’allument, on souhaite la bonne nuit à Clément, qui demande : « Quelle nuit ? » Et puis : « Est-ce qu’on est encore à Madère ? », comme il demandait au restaurant, après avoir vu la nouvelle maison : « C’est encore une autre maison ? mais je ne veux pas rester là, moi, je veux retourner dans l’autre !... »

On regarde les lumières de la ville puis on entend les hurlements de Clément, qu’on retrouve prostré dans son lit, persuadé d’être tombé, et qui s'exclame en boucle : « Le lit tournait… tournait… Je suis tombé contre le mur et… c’est quel mur ? c’est quel mur ? c’est quel rideau ? c’est quelle chambre ?... » Son affolement se mue bientôt en une sorte de spectacle dont il finit par rire lui-même, après quoi il se rendort rasséréné. On n’entendra plus rien jusqu’au premier cri du coq.

 

3 août 2013

 


 

 

 

 

JOUR TRANCHANT

 

 

Premier cri du coq

qui s’étrangle à la fenêtre

bien avant l’aube.

 

Un halo blanc bleu

aucun nuage

l’aube sur Funchal.

 

Le coq regarde à droite

regarde à gauche puis

s’étrangle !

 

Après beaucoup d’années

j’aurai quand même établi un lien

avec le coq ?

 

*

 

Le coq, lui au moins, par son cri se montre à la hauteur de l’aube (même si sa journée ne sera ensuite que hochement mécaniques de la tête pour picorer des graines, des insectes, des détritus sur ce maigre lopin de terre nue brûlée par les herbicides qui est son territoire).

Maintenant le jour est là. Qu’est-ce que tu vas faire de toute cette lumière, de tout ce luxe de vacances, de belle demeure, de beaux jardins ? Une volée de cloche salue encore l’irruption du soleil ; qu’est-ce que tu vas faire ? – Monter sur une chaise en fer forgé au dossier encadré de pointes pour photographier São João, s’y déchirer le pantalon ainsi que la fesse droite, est une manière comme une autre de commencer à faireà faire l'épreuve d'un jour tranchant…

 

*

 

Tranchante aussi l’arête de ce trottoir sur laquelle éclate le pneu de la voiture. On change la roue. C’est l’anicroche, le geste raté qui modifie la trajectoire, puis la lente dérive, les retrouvailles heureuses avec le Jardin Tropical de Monte. Les enfants auront, dans la mémoire de leur enfance, les images fragmentaires d’un très beau jardin perdu — autant dire d’un Paradis…

 

 

4 août 2013

 


 

 

 

 

PENDANT QUE LE COQ S’EXCLAME

 

 

Encore une aube qui s elève sur l’amphithéâtre de Funchal, une aube presque sans nuages mais voilée quand même par les rêves de la nuit et la peur de voir le voyage s’enliser et s'achever.

Cette maison est bien un Fort, en lequel nous sommes coincés — trop en hauteur pour pouvoir vraiment nous mêler à la réalité de la ville : mes parents, hier, sont rentrés un peu défaits d’une tentative d’escapade. Le Fort isole. Le voyage aussi menace constamment de s’ensabler, il faut le dégager. On perdra du temps encore en détours, en corvées, à cause du pneu éclaté. Puis on tentera de nouveau l’escapade, vaille que vaille…

En attendant, levé tôt comme tantôt, je mets au propre les notes du voyage, et c’est un peu comme s’il était déjà terminé. Cela confère cependant une valeur un peu moins nulle à ces traces, traces du moment, traces aussi de la distance, de l’éphémère (il y en a une posée sur la vitre) et de la durée (dure), cela creuse déjà le dialogue entre les temps et les lieux — les mots de la côte Nord récrits ainsi depuis le Fort de Funchal.

Maintenant le coq s’égosille (il s’égosillera ainsi tous les matins même après notre départ, sans distinction, comme un coq, il s'égosillera de plus belle quand les flammes du grand incendie viendront lêcher la maison).

Maintenant les lumières de Funchal se sont éteintes. Il faut que j’éteigne la lampe à mon tour. Bientôt mes parents, Nathalie, les enfants me rejoindront.

Hier, comme nous quittions le Jardin Tropical, ma mère a dit (et c'est plutôt rare qu'elle dise ce genre de choses, la marque d'un émotion forte): « Moi, je ne le reverrai pas. » C’était sans amertume et sans tragique, un simple constat assez lucide, mais ces paroles me sont revenues ce matin au lever, et je les mâchonne depuis (six ans plus tard, relisant ces notes, je les mâchonne encore).

Ce Fort est, comme le Fort, un peu trop distant, trop exposé — on est juste au-dessus de la voie rapide, dont on entend continûment le vacarme. La douceur était au Nord, finalement — il y a ici quelque chose de plus dur, de plus amer à mâchonner. Et l’on mâchonne, pendant que les voitures filent et que le coq s’exclame.

 

 

5 août 2013

 


 

 

 

 

RETOUR À SAO LORENÇOU 

 

 Msaolorensou

 

Ont-ils vu seulement que la brume se lève

Alors qu'ils vont tous deux l'un à l'autre collés

L'un à l'autre accrochés comme on s'accroche au rêve

Dont on sait en dormant qu'il va nous échapper...

 

Dominique A, "Cap Farvel"

 

 

Vent coupant, pierres coupantes, paysage tranchant de volcan arrêté. Coulées de lave noire dans la pierre jaune, traces d’une ancienne explosion, d’une ancienne violence. On traverse ce paysage ravagé, désolé, tantôt saoulés de vent, tantôt écrasés par la chaleur. On dit : c’est le désert, la traversée du désert.

Quelques plantes forcément rares. Des chardons. De grands coups de vents (« J’aime pas le vent », répète l'enfant). Et les lézards, fidèles au rendez-vous, grouillant, n’hésitant pas à escalader jambes et bras pour grignoter ou lécher des morceaux de pastèque.

Cette fois, nous n’irons pas au bout. Trop de vent, de soleil, de fatigue. Clément cependant, par défi ou par insouciance, chante à tue-tête « Seul », « Champagne », et des compositions de son cru, avec un entrain et une expressivité qui étonnent.

Sur cette ultime montée je les vois s'épauler, s'éloigner, lutter tous deux contre sa fatigue à elle, marcher vaille que vaille « l'un à l'autre accrochés...»

 

 

5 août 2013

 


 

 

 


UNE VANITÉ 

 

 vanite 

 

 

Arpentant lentement les salles du musée d’art sacré, suis resté devant cette petite vanité attribuée à Marinus van Rymerswaele (1821-1840), qui représente Saint-Jérôme, Sao Jeronimo.

 

« Memorare novissima tua et in aeternum non peccabis. »

 

Le vieil homme avec un livre, une vieille et lourde horloge derrière lui, tient son crâne de la main droite et, de l’index de sa main gauche, de ce doigt long et maigre, il désigne d’un air las, un crâne humain. Rides, visage sombre, pas d’espoir dans ce regard, et le livre semble vain.

 

Ce qui frappe : la main droite et le crâne vivant, la main gauche et le crâne mort.

 

6 août 2013

 


 

 

 

 

L’ÎLE NOUS ÉCHAPPE 

 

 Chantier

 

Le chantier pharaonique enthousiasme Clément et secoue la moiteur, la lassitude, l’ennui des passants pris dans le faux-pas d’un trop long détour en ville. On a quand même traversé les rues du vieux quartier à l’authenticité douteuse (mais au réel délabrement) — un restaurant tous les cinq mètres.

Maintenant on regarde à nouveau le chantier. Une très grosse grue rouge racle le fond du port, en retire de lourdes pierres qu’elle dépose sur le quai où une pelleteuse jaune et une autre orange prennent le relai. Tout cela n’a aucun sens, et l’on dirait un jeu d’enfant — mais réglé au millimètre, et tendu vers la réalisation d’un projet en béton… Le béton gagne sur la mer, pour la création, mais oui, d’un « espace vert ».

Le voyage aussi est un chantier dont le but parfois se perd, un chantier peu bruyant mais avec ses lourdeurs, ses lenteurs, ses retards. Il demande une grande finesse pour être correctement dirigé, et une certaine réactivité qu’on n’a pas toujours. Il nous échappe, finalement, d’une manière ou d’une autre.

L’île nous échappe comme la ville aujourd’hui nous échappe. On se retrouve facilement enfermé dans une caricature de touriste hagard ou, pire, d’écrivaillon en quête de sa page — comme ce poète en chapeau et costume fripé blancs posé à une table d’un café littéraire du quartier touristique, et dont on se dit qu’il n’est sans doute qu’un figurant (et c’est pire s’il ne l’est pas).

« Il nous reste bien peu sur le chemin des leurres / Qu’à se creuser les yeux pour une île intérieure… » (On aimerait ne pas en arriver là, et garder quand même un œil sur l’extérieur !)

L’île ne nous refuse pas, mais se déplace à mesure qu’on pense l’approcher, l’aborder. Vient l’envie d’un faux-pas, de se saborder pour aborder en force, ou à bout de souffle, comme après un naufrage. L’île réelle s’éloigne au profit ou perte d’une île à écrire (pas à réinventer). Les lettres de l’île. Le cri du i, le l de l’eau, le e du vide qui résonne ou se tait. L’il qui rêve d’île, qui rêve ou brode autour de l’absence du il. L’ « il », le pronom de l’absence — « il s’appelle Personne et vient de nulle part… » — comme une enfance aussi qui s’échappe. Au bout du compte à rebours, mon enfant, tu te retrouves seul sur ton île déserte, et c’est probablement le seul secret de l’il.

 

6 août 2013

 


 

 

 


RECEVOIR LA BONTÉ

(Quinta do Crois)

 

 

Levé bien avant l’aube — la ville dans la nuit, illuminée, lointaine, d’abord silencieuse. Puis les bruits de voitures et les premiers cris du coq, des chiens. Des voix, de la lumière à l’étage supérieur qu’occupent les locataires italiens — présences fantomatiques.

On ira aujourd’hui à la cathédrale et au jardin des orchidées. Ce sera une bonne journée. (Comment en recevoir la bonté ?)

 

*

 

Crispation, ouverture, comme nuit et jour, comme toujours. Inspire — expire. De tensions et de détentes est fait, comme toute chose, le voyage.

Les nuages qui avaient envahi et presque occulté le ciel de l’île aussi bien se dissolvent,  et l’île est là qui émerge, plus réelle, plus douce et plus ronde que jamais. L’île est là, que l’on habite dans l’épaisseur du temps retrouvé, le temps des vieilles caravelles, le temps des échanges entre Japon et Portugal (ce magnifique « bureau » du XVIe en atteste). On traverse à pas prudent les pièces de la Quinta do Crois.

Par-delà les clichés de ces aristocrates transportés en hamacs et palanquins, par-delà le luxe de cette maison de vacances campagnardes, il y a ces pièces d’orfèvrerie, de marqueterie, qui témoignent des influences réciproques entre Orient et Occident — le Jésus représenté avec la douceur de Bouddha dans cette petite statuette indo-portugaise.

Il y a aussi ces photographies invraisemblablement travaillées (on croirait des images de Citizen Kane) où l’on voit des vignerons, des paysans figés autour de la récolte de canne, chacun à sa place comme pétrifié par la Méduse (dit Léo) — il y en a un qui a bougé quand même au fond —, vies envolées, monde disparu, présent quand même, et qui rend à notre présence son épaisseur car on se sent pris dans l’Histoire comme par un courant puissant en lequel on s’abandonne. C’est ainsi, ces hommes-là nous ressemblent.

À la cathédrale aussi, au couvent et face à toutes ces représentations religieuses, les plaies du Christ et cette vieille histoire de souffrance parlent encore : cette souffrance traversée, dépassée, à laquelle on revient cependant obstinément, ce sang qui perle aux plaies du Christ — Josette revient avec un orteil enflammé, le pied de mon père saigne aussi et Clément lui dit : « Toi aussi, on a essayé de te clouer à la Croix ? »

Puis on boit à la terrasse d’une maison de thé une infusion « aux herbes de la maison » avec pancake et cookies, porcelaine fine, belle vue, heure très douce, on se photographie là sachant qu’on n’y sera bientôt plus, emportés que nous sommes nous aussi dans l’Histoire, fantômes n’ayant laissé dans l’île nulle trace, mémoires habitées néanmoins désormais par la mémoire de l’île et ces images... ces images... toute la bonté perdue de ces images...

 

 

7 août 2013

 


 

 

 

 

D’ACCORD, L’ÉCRITURE…

 

 

D’accord, l’écriture — le projet, le désir, l’acte d’écrire, et les lectures et relectures qui l’accompagnent et le prolongent — fait écran ; est-ce que le myope qui a cassé ses lunettes en les jetant par terre par mépris pour sa myopie y voit mieux pour autant ?

 

*

 

Rituel du lever — de coq, de chiens, de voitures, de soleil. En cette île fut conçu Clément, au dernier jour du premier séjour. La fin de ce deuxième et sans doute dernier séjour approche, brûle un peu, ravive l’urgence d’être là — id est d’écrire. Les unions, désormais, seront stériles – pas moins nécessaire cependant apparaît cette tristesse d’étreintes ; à charge pour l’écriture de rendre fécond le voyage ?

 

 

8 août 2013

 


 

 

 

 

LES CÉTACÉS 

 

 dauphins

 

Du vertige des rues verticales, le chauffeur virtuose s’amuse. On sort du bus comme d’un navire, en chancelant un peu, pour une plongée dans ce jardin des orchidées qui ressemble à un rêve de jungle. Puis c’est le retour au Jardin Botanique — la cloche fêlée — le repas calamiteux de pizza en bouillis à l’ananas et au cochon mort — les aras en cage que l’on regarde en pensant à la Guyane — et la redescente avec Léo jusqu’au jardin municipal de Funchal, où on attend l’heure de prendre le zodiac.

Face à nous un jeune homme et sa mère se prennent en photo. Lui, est très beau, grand, mince, visage fin, tee-shirt blanc laissant apparaître un torse imberbe et hâlé ; il me rappelle Luenderson, l’un de mes élèves brésiliens. Il minaude pendant qu’elle le photographie. On les sent complices.

Chaleur moite dans le jardin, brouhaha de ville et de sonos de bars mêlé au cri d'un coq, au chant de pinson. Léo se rafraîchit à la fontaine. On attend là, devant la statue du centenaire de S. Francisco de Assis : main gauche sur le cœur, main droite tendue vers le ciel (comme pour demander l’arrêt d’un céleste autobus), visage levé aussi vers le ciel, il semble continuer à prêcher pour les oiseaux…

On croise des silhouettes, des visages qu’on ne reverra jamais plus. On reste là parmi les fleurs, la ville, notre rêve d’île et de grande vacance, Léo avec moi — près de moi — loin de moi, avec ses préoccupations d’enfant, ses écorchures, son impatience.

On prolonge l’attente ici entre les deux fontaines pour une dernière pause. Tout va si vite, arrêtons nous un peu por favor ! Les nuages ont gagné le ciel, que traverse un pigeon aux ailes turquoise (victime sans doute d’une mauvaise plaisanterie) ainsi qu’un vol de martinets noirs. « Papa, il nous reste combien de minutes ? — Ça avance tout doucement… », tout doucement, comme ce vieillard à la canne qui passe devant nous et s’assoit sur le banc près de nous, ou comme ces nuages qui sont en train d’avaler l’ultime bande de bleu qui résistait encore au faîte du grand palmier — et soudain il fait plus frais et l’on craint presque une averse.

Bientôt on filera dans le zodiac en quête des cétacés, mais est-ce que ce sera vraiment plus mouvant, plus instable que ça ne l’est déjà ? Là-bas comme ici on essaiera de suivre la danse et d’y trouver, au bout du compte, une certaine joie — car l’intensité seule ne suffit pas, on a besoin aussi et surtout de joie, et peut-être seulement même par-dessus tout du bonheur simple des jardins, des conversations familiales autour d’une tasse de thé, de toutes ces douceurs qui ne consolent de rien mais permettent de desserrer un moment l’étau du temps et de toutes les peurs qui nous enserrent.

Ici je goûte sans impatience le bonheur simple d’être assis avec Léo, qui n’a pas encore sept ans mais qui semble, lui, si pressé soudain de grandir, de lire, de savoir, de s’embarquer dans le zodiac à la poursuite des dauphins, et qui chantonne, et qui ne se souvient pas avoir déjà traversé ce jardin (en pleurant, car il voulait qu’on le porte) il y a quatre ans. Je suis là avec Léo âgé de presque sept ans, qui a pris la place de cet autre enfant alors plus petit que ne l’est son petit frère, et qui disait à son père (c’était une de ses premières phrases et c’était dans un champ près de la maison du Villard) : « Les bras, papa, parce que suis petit ! » Léo regarde l’eau qui coule en cascade de la fontaine, condamné à la contemplation par l’absence de son petit frère, de son papi, de ses amis, et la manie d’écrire de son père.

Quelques bandes de ciel bleu cependant se dégagent à nouveau et l’on sent que l’attente se tend vers son achèvement. L’estomac brûle un peu — la peur, ou bien la mauvaise nourriture ingurgitée à contre-cœur, ou encore la soudaine absence de Léo parti aux toilettes.

Cette petite place en cercle fut notre fort d’un moment, notre pont, notre quai, le temps d'une attente. On y dépose, avant de disparaître, un souvenir de paix, de connivence, de tendresse, de complicité. On salue les souvenirs heureux ici accumulés, photographiés depuis des lustres par des générations de passants, ainsi que le grand palmier, les fontaines, la statue de Saint-François hélant l’espace et prêchant aux oiseaux…

 

*

 

La force du vent, de l’océan, du zodiac bondissant sur les vagues « comme un dauphin » (dit Léo) emportent aussitôt les dernières bribes de neurasthénie sédentaire, dans une de ces accélérations, un de ces dégagements qui sauvent le voyage et le voyageur, et c'est comme un autre départ, un rappel en fin de récital qui fait un instant oublier la fin du récital, un voyage dans le voyage.

On se laisse filer, on s’envole parfois et l’on retombe en riant.

Quand apparaît le premier aileron, on est se sent prêt à le voir — et prêt, pour un peu, à devenir dauphin (certains passagers espèrent pouvoir plonger et nager parmi les cétacés). Une vingtaine de grands dauphins sombres et luisants glissent, assez dispersés mais proches, autour du bateau arrêté, et l’on entend leur souffle, on voit leurs yeux brillants auxquels on ne peut s’empêcher de trouver un air d’intelligence, on sent leurs longs corps souples qui écartent l’eau avec douceur. Le temps de les admirer, de les saluer, on s’éloigne en les laissant à leur pêche.

Un peu plus loin c’est une troupe de dauphins bleu et blanc qui virevoltent et font de très impressionnants bonds hors de l’eau. Ceux-là n’aiment pas les bateaux, et il convient d’écourter l’approche. On les salue et l’on file virevolter à notre tour. Tout au long de la course passent de grands pétrels cendrés, qui semblent nombreux ; l’espèce, considérée comme éteinte dans les années 60, ne compte pourtant à ce jour que 60 à 80 couples. Soudain Léo me signale — là-bas à main gauche — un poisson volant, qui rase l’eau en battant furieusement des nageoires : je n’en avais jamais vu.

On rentre en longeant des côtes que je ne reconnais pas, ce non-lieu des hôtels de luxe qui ont entièrement colonisé et bétonné cette partie de la côte (ce qu’on ne voit pas lorsque l’on est dans l’île). C’est un cauchemar, naturellement, et une honte pour les politiques madeiriens qui ont depuis longtemps sacrifié les côtes de l'île au tout-béton et au tourisme de luxe, mais qu’importe. On est ravi. On sourit. On respire. On escalade les montagnes des vagues et l’on retombe en riant de plus belle.

Au soir tombé, on écoute un disque de musique traditionnelle qui est, lui aussi, une façon de prolonger le voyage. Les chants et les musiques de Madère évoquent immanquablement le Brésil, et parfois, curieusement, l’Écosse.

Le voyage, cependant, touche à sa fin, comme un avion qui atterrit en douceur…

 

8 août 2013

 


 

 

 

 

INSTANTANÉS & PLANS SÉQUENCES 

 

 sommet 

 

À l’arrêt de bus la vieille femme se penche sur l’enfant en chantant d’une voix éraillée et en tapant des mains. Elle veut que l’enfant tape aussi. Elle insiste. Terrorisé, l'enfant se cache contre sa mère.

 

Aux premiers pas sur le col, le chapeau s’envole, qu’un passant le ramasse.

  

Deux lapins : l’un mort, écrasé sur la route, l’autre prostré sur le trottoir comme après un accident. Les enfants obligent le lapin vivant à regagner les buissons. Il zigzague un moment sur la route, forçant un bus à stopper, puis va se prostrer plus loin. Il est maigre, son œil coule, il rejoindra bientôt la cohorte des cadavres qui jonchent les chemins, emporté par les souffrances immenses de la myxomatose.

 

L’incendie de la forêt d’eucalyptus en 2010 — on se souvient encore de l’odeur !

 

De grands oiseaux blancs assemblés dans l’herbe jaune : les goélands.

 

À l’arrivée au Pic, la musique de Madère se fait celtique.

 

La boule blanche du radar, les terres nues, le roc — on se croirait aux Shetland.

 

Cette mer de nuages qui remplace la mer : un avant-goût du départ.

 

Ce voyage — quitte à en finir, autant que ce soit ici, au sommet.

 

À perte de vue, la courbure de la Terre.

 

L’île vue d’en haut : ce chaos de rochers, ces rouge, noir et jaune — cette vieille colère de vieux volcan apaisé.

  

Le Pétrel cendré de Madère qu’on observait hier en zodiac, et auquel une exposition est ici consacrée, est passé du statut d’espère éteinte à celui d’espèce fortement menacé : on se dit qu’on pourrait en finir là, sur cette note d’espoir mesuré ? 

 

Pendant qu’on s’affaire aux bagages, les enfants jouent dans la piscine au cœur de cet été aussi large que la colline de Funchal. Encore un peu de vent dans les palmes, encore un peu de vagues dans l’âme, encore le cri du coq et le parfum extraordinaire des figuiers (mêlé à celui de la toile cirée).

 

Comme les poids d’une antique et très lourde horloge vont et viennent les cabines du téléphérique, qui montent et descendent et se croisent en silence au-dessus de l’autoroute.

 

Clément chante « Fais dodo, petit frère Léo — Je suis ton grand-frère Léo ! — Oui, moi aussi : je suis ton grand frère ! » Puis Léo chante à son tour une chanson brésilienne dans un portugais très phonétique que Clément déforme encore un peu ; on pourrait aussi, il faudrait terminer ici.

 

 

9 août 2013

 


 

 

 

 

DERNIÈRES IMAGES ENLEVÉES À LA VILLE

 

 

À la nuit tombée, le chantier ne s'arrête pas.

 

À la nuit tombée, le quartier de la vieille ville semble moins hostile.

 

Aux rythmes brésiliens ne dansent que quelques enfants, un clochard.

  

Le drame, et la joie à chanter le drame : la chanteuse de fado.

 

Ainsi on ne sera plus jamais jeunes : d’autres le sont, que l’on croise, qui passent comme nous !

 

Les sonos le long du quai, la nuit douce, les lumières : on est de retour.

  

L’amphithéâtre illuminé de Funchal — un décor de fête face à l'océan.

  

La fête continuera bien après notre départ.

  

On arpente les rues nouvelles, familières et déjà de mémoire

  

Le dernier retour en bus; sur ce trajet qu’on connaît, on se sent chez soi.

 

 

9 août 2013

 


 

 

 

 

CIEL BROUILLÉ, CIEL LIMPIDE

 

 

Au petit matin, le coq qu’on a nourri déploie son cri juste sous nos fenêtres, et le chat, une fois son bol de lait lapé, me considère longuement, avec méfiance. Horizon brouillé, ciel limpide. Clément, dans la nuit, a tant pleuré qu’il a réveillé son frère — manière de protester contre notre escapade d’hier soir, à laquelle il aurait voulu se joindre ?

Ciel limpide, horizon brouillé. C’est aujourd’hui que l’on quitte l’île, en emportant avec soi, en soi, sa transposition intime de mots et de mémoire, que l’on continuera sans doute d’explorer, en laquelle il nous faudra chercher, puiser, retrouver les trésors de tendresse enfouie lorsque ce sera devenu nécessaire (et ça l’est déjà).

Il faut ainsi peu à peu se créer un archipel intérieur / extérieur, fait de tous ces lieux qu’on a suffisamment arpentés pour pouvoir, en fermant les yeux, en retrouver les courbes, les arêtes, les pics, les baies, les routes, les chemins — tous ces lieux dispersés à propos desquels on finit par dire « chez nous » plutôt que « là-bas », parce qu’on n’a pas fait que les traverser mais qu’on y a, qu’on les a, pour un temps habités. Ils sont notre vraie demeure, dont nos livres ne font que dresser la carte, cerner la cohérence, et offrir peut-être la possibilité d’une visite intime, d’un partage, à d’autres que nous — manière d’inviter, en hôte aussi attentionné que possible je l’espère, le lecteur à s’interroger (et toi, où est-ce que tu habites vraiment ? quel est ton lieu ? quelle est ton île ? est-ce que tu te souviens ?) et à faire revivre dans le silence de la lecture ces images, ces visages liés au lieu, et dont la disparition nous demeure (même si on continue à espérer un jour parvenir à ne plus s’en attrister) insupportable.

 

10 août 2013

 


 

 

 

 

ENTRE DEUX GARES 

 

 avion 

 

Dans le no man’s land du hall d’aéroport, un petit garçon franco-portugais juché sur une moto de manège pousse de furieux vrombissement en jetant sur tout le monde — et surtout sur les autres enfants, grand-frère, inconnus — susceptibles de lui prendre sa place, un regard furibard.

(Ce n’est pas de la belle maison de Funchal, ni des lévadas, ni du jardin aux orchidées, que Clément gardera une vive nostalgie — mais du camping-car de ce pauvre manège immobile, à l’aéroport.)

 

*

 

Commence ici, recommence, la longue attente de l’entre-deux, l’un de ces moments vides où on touche souvent du doigt la trame de la toile, ce « plus rien à faire » de l’hôpital, des premiers et derniers moments, des salles d’attente, de l’écriture parfois et du voyage entre deux gares.

 

*

 

Ayant crié deux fois, Clément finalement s’endort avec sa maman. Rassuré, il lui chante, en pleine nuit, « Champagne »…

 

*

 

Grand vent chaud sur la piste de l’aéroport, clarté aveuglante — bientôt on ne sera plus qu’une tache dans le ciel au-dessus de la pointe nue de Saõ Lorençou, quelques pixels blancs dans le bleu de la photo prise par quelque inconnu, une ombre sur la mer, qui n’effraie pas même les dauphins, un trait dans le ciel vite tracé, vite effacé, un peu de buée céleste évaporée comme tous nos rêves d’îles.

 

*

 

Relax area. Entre cent visages, oscillant parmi les corps lourds avachis, les visages fatigués, impassibles, impatients, les regards un peu ailleurs, déjà partis et tout noyés d’attente, derrière le paravent blanc de la « relax area », entre les tuyauteries compliquées ou le long des baies vitrées devant lesquelles glissent les cargos, les avions, aux ventres démesurés, en rouge et or, beau prince, le soleil se promène.

 

*

 

Hall d’aéroport: les passant reliés en rosace à la borne de l’Internet évoquent les lézards de Saõ Lorençou, autour des morceaux de pastèque.

 

*

 

Comme souvent, la courtoisie exquise des personnels navigants contraste avec la muflerie de ceux du sol (le loueur de voiture, l’hôtesse pas au courant, le chauffeur de bus qui abandonne les passagers sur le tarmac dans son engin surchauffé pendant vingt minutes). Formulons une hypothèse : voir partir les autres et rester soi-même à quai aggrave les frustrations ?

 

*

 

Bientôt trois heures. Clément crie, une dernière fois : « Mais où est-ce que je suis ? » — puis s’endort.

 

*

 

C'est plus tard au retour qu'on apprendra la nouvelle : tout a brûlé sur les hauteurs de Funchal et du rêve, il ne reste vraiment que des cendres...

 

10-11 août 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.