Barcelone

 

Avec le recul de quelques mois écoulés, on constate que ce voyage à Barcelone semble appartenir à un passé bien plus ancien, à cet autre versant de la vie qui était celui où ma mère était en vie ; ainsi le soleil qui vient de disparaître à l’horizon continue-t-il un moment d’éclairer ici ou là un sommet, le faîte d'un sapin, les martinets en vol.

Quand elle a eu compris qu’elle ne pourrait plus voyager elle-même, ma mère avait tenu, en guise de cadeau d’anniversaires ou d’adieu, à nous offrir ce voyage, parce qu’ils avaient tous deux tant aimé Barcelone... Elle avait, comme toujours, pris grand soin à tout préparer. C’est peu dire que je n’avais aucune envie de partir, que l’idée même de vacances touristiques me répugnait alors que je savais que sa fin approchait et que, dans le meilleur des cas, nous irions musarder dans cette ville inconnue pendant qu’elle souffrirait. À aucun moment pourtant ne m’est venu l’idée de refuser.

C’était sans doute sa façon de montrer que le chemin ne s’arrêterait pas avec sa disparition. Nous découvririons là-bas avec un certain étonnement qu’on peut être heureux même dans le deuil, et qu’il est bon de voyager non pour fuir la tristesse mais pour la remettre en mouvement – car le monde vu à travers son prisme gris n’est pas moins beau mais, peut-être, encore plus touchant.

On a fait, là-bas, à Barcelone, des provisions de lumière qui durent encore.

 

 Le Villard de La Table, 19 août 2015