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 Au Fort de l'Esprit

 

 

 

 

Voici de nouveau les forteresses aux tours penchées, voici de nouveau le temps des malaises, le temps du sommet des sommets, le temps du rien qui équilibre le tout. Oh ! Qui donnera un signe ? Un vrai, qui aide ? Un signe à la hauteur du trouble ?

 

Henri Michaux, Lieux inexprimables.

 

 

 


 

 

 

NOUVELLES NOTES DU VOYAGE

 

 

 

1. Anonyme

 

Anonyme

redevenu anonyme 

sur un quai de gare anonyme

 

Anonyme comme

ces gerbes d’herbes folles

entre les rails anonymes

 

Un convoi de troncs coupés

embaume la gare 

d’une senteur de résine

 

Comme une gare

comme un lambeau d’écorce

comme une herbe coupée

comme un parfum de forêt la nuit

comme un train qui s’en va

anonyme

redevenu anonyme.

 

 

2. Voiture C, compartiment 1

 

Deux jeunes filles à voix presque implorante

dans une litanie douce s’inquiètent

du regard des autres

qui les attendent dans le sud

et des futurs repas 

(« on va nous gaver comme des oies ! »)

le petit battement de leur inquiétude 

se mêle à celui du train

qui a démarré comme toujours sans crier gare

peu à peu on est pris dans ce rythme régulier

et le nœud d’anxiété se relâche

voyant ces lignes l’une des jeunes filles 

brise la glace et me lance :

« vous écrivez de la poésie ? 

— oh non, de simples notes

sur ce que vous disiez

et que je faisais semblant de ne pas écouter ! »

et l’on parle du train

du train-train de leurs vies

des aiguillages et des orientations

de Levinas et de Michel Butor

(à cause du train de La Modification)

elle, deviendra ophtalmologiste

son rêve depuis l’âge de douze ans

(la poésie, à propos, c’est aussi

une manière de mieux voir)

elles ont l’allant, le naturel

de jeunes filles épanouies

on en oublie le train

le train-train du poème

pour celui de la vie.

 

 

3. Gare de Saint-Amour

 

En gare de Saint-Amour

le père n’en finit pas de menacer avec une sorte de rage

son très jeune enfant 

pendant que l’homme au portable

casque vissé sur la tête

se livre à une envahissante et volontaire 

lobotomie

(quel homme y résisterait ?).

 

En gare de Saint-Amour

on cherche candidement

la sainteté

et l’amour.

 

 

4. Les maïs

 

La vieille poivrote chante en anglais

et beugle au fond du bus

« ouais, les maïs z’ont du mal

les maïs

les godemichés

comme y disent dans le Jura 

ouais… »

 


 

 

 

 

 

PROTÉGÉS, EXPOSÉS

(Première aube au Fort)

 

 

 

La grotte, le monastère et le fort 

nous protègent

limitant le choix des chemins

entravant

les fausses pistes du vouloir

nous exposent

à la nudité de leur

périmètre de pierres

qu’il faut tenter d’habiter.

 

Voici par-delà l’esplanade

tenus à l’écart non dans un

geste de rejet

mais dans la distance qui permet l’amour

voici le bourg aux rumeurs naissantes

le petit cimetière

le dôme doré de l’église

alentour à perte de vue

les forêts vert sombre 

la campagne claire et les 

premières trouées du soleil

de la première aube.

 

Au clocher de l’ancienne chapelle 

la flèche du paratonnerre 

perce le ciel vaste.

 

Confiance en l’espace !

confiance en cette forteresse

qui nous protège

qui nous expose

qui nous impose 

cette distance peut-être propice 

au déploiement de l’amour.

 

 

 


 

 

 

 

 

LE VIEUX PUITS

(nocturne, 1)

 

 

Ne sois pas abattu, toi, support du ciel 

Parce qu’en bas le puits te parle : 

vis dans ta profondeur !

 

Nikolaï Kantchev

 

 

Toute la nuit le rêveur

redevenu solitaire

serré dans l’étau des murs

et comme emmuré

tombe dans l’eau noire  

tombe, remonte et retombe

au fond du vieux puits

dont on a ôté l’échelle.

 

 


 

 

  

 

 

ÉQUANIMITÉ DU SOLEIL

 

 

 

Au sortir de la chapelle

les touristes s’étirent 

comme chats au soleil

et la vieille femme épuisée

qu’on a menée en fauteuil

jusque dans le jardin de l’hospice

ce jour-là s’étire aussi 

et savoure le soleil 

qui réchauffe ainsi d’une

douteuse, cruelle ou indifférente

équanimité

les vacanciers

et les mourants.

 

 


 

 

 

 

 

UNE BRAISE

 

 

 

À l’intérieur de la chapelle

de neuves bannières rouvrent

les fenêtres condamnées

et des stickers bariolés 

réveillent le souvenir 

des vitraux brisés

les souffles se mêlent

comme se mêlent au silence

les cris des enfants

et la voix des morts

on œuvre en silence 

à rouvrir, à faire battre

les portes du cœur 

les solives nous surveillent

les hauts murs protègent

nos cendres froides en lesquelles 

rougeoie une braise.

 

 


 

 

 

 

 

OÙ ES-TU ?

 

 

 

C’est la voix d’un silence

semblable à un souffle…

 

Le Livre des Rois

 

 

Un murmure de feuilles

aux premiers rayons du jour

ne disait rien, rien, rien

ne te disait rien.

 

Façade aveugle de l’ancienne chapelle

sans statues sans vitraux sans voix

pas même hostile

juste muette.

 

Le croassement d’une corneille

la cour déserte

et ce murmure des feuillages

qui ne te dit rien.

 

Puis le murmure se renforce

se prolonge, s’amplifie, se creuse

(ce n’est peut-être qu’un 

bourdonnement de migraine)

et finit par s’insinuer 

dans la caverne de ton crâne :

 

« Où es-tu ? »

 

 


 

  

 

 

 

D’UN MORIBOND ORDINAIRE

(nocturne, 2)

 

 

 

Bien au fond

ça racle entre les parois, ça accroche

ça gargouille à l’intérieur, ça renâcle

comme un ragoût de vieux rêves, ça ravale

ça prend aux tripes

ça coince au-dedans des murs

comme en un boyau.

 

La solitude

décisive

que le discours n’atteint pas

te rejette à terre 

et même plus bas !

 

Pour unique réaction

cette reptation têtue

pour seule pratique cette chute 

réitérée, monochrome

au bout de laquelle ne s’embrase 

nulle braise

nul horizon

où la plume casse

où ça racle

où ça accroche

où ça se décroche 

où ça dévisse 

jusqu’au fond du puits

et même plus bas !

 

On n’y voit plus rien ici

mehr Licht, bitte, s’il vous plaît

cessez de rire por favor

cessez cette farce

rallumez !

 

 


 

 

 

 

 

AU FAIBLE DE L’ESPRIT

(rechute)

 

 

Le poème apprend à tomber

sur toutes sortes de terrains…

 

Luiza Neto Jorge

 

 

Au Fort là-bas protégé

sur ces hauteurs il était

si aisé de se tenir 

au fort de l’esprit.

 

Au faible aussitôt jeté

du haut des remparts happé

par cette sorte de vertige

auquel tu n’as su résister

tu cesses de jouer 

les équilibristes.

 

Les tours se penchent sur la fosse

et te regardent. Voici

« le temps du rien qui 

équilibre le tout »

te voici plus à ta place

en un sens

presque rassuré

te voici jeté à terre

pas encore brisé

mais la bouche pleine de terre

mais les mains terreuses

mais abandonné 

rabaissé

au plus faible de l’esprit.

 

 


 

  

 

 

 

L’ANCIENNE CHAPELLE DORT ENCORE

 

 

 

L’ancienne chapelle dort encore

porte close

façade décidément décrépie rongée de lichens

la vieille, la grise chapelle que ne rehaussent plus

pour tout ornement

que la ligne pure de la flèche

du paratonnerre

et le fouillis des antennes de téléphonie mobile.

 

L’ancienne et désolée chapelle 

comme une bête épuisée nous regarde

comme nous regardent toujours les ruines

on scrute les façades on hante les allées

les cailloux crissent, le vent

fait trembler les tilleuls et puis

le soleil

soudain 

rallume 

dans chaque creux une braise 

et dessine une auréole 

sur la tête d’une passante

le monde

se reprend à bourdonner

un cri d’oiseau se froisse on entend

l’appel au loin du village

un quart de lune dans le ciel

s’efface et le vent

fait chanter en la mémoire 

la chorale du présent.

 

Les portes de la chapelle 

s’ouvrent.

 

 


 

 

 

 

 

L’AUBE ÉTAIT VRAIMENT BELLE

 

 

 

Ce matin là l’aube était vraiment belle

l’étoile du berger était l’étoile d’or

un feston de couleurs déjà s’entrelaçait

à la ligne laissée par le premier avion

le chant d’un rossignol et le froufrou des feuilles

te faisaient répéter

que l’aube 

était 

vraiment 

belle.

 

L’enfermement

en devenait palpable

l’étau du Fort

se resserrait encore

à mesure que l’aube 

se desserrait.

 

Comment

habiter le nulle part

de cette forteresse

nullement affable 

où même l’amitié de l’aube

se dérobe ?

 

Ce matin-là tu tournais 

en cercles égarés

à la recherche de ton centre

et allais répétant

que l’aube était 

belle

vraiment.

 

 


 

 

 

 

   

D’UN CERCUEIL

(nocturne, 3)

 

 

 

Enfermé

dans le cercueil de la nuit

occupé à 

clouer de l’intérieur

à te calfeutrer. 

 

Enfermé asphyxié si

lentement

que la respiration n’en paraît

qu’atténuée.

 

De vieux chats

perdus depuis longtemps

rôdent autour.

 

Par l’interstice tu peux voir

ta grand-mère

qui se réjouit

d’avoir enfin pu rentrer

dans la petite maison 

qu’elle n’habitera plus jamais.

 

Tu entends

la voix de ton grand-père 

mort, aussi.

 

Enfermé dans le cercueil de la nuit

tu frappes 

tu cognes à la caisse

il y a erreur, moi je suis vivant !

 

S’ouvre un très long couloir 

où s’entassent des jouets

qu’un enfant plein d’ennui dédaigne –

 

et toi tu cognes à la caisse.

 

 


 

  

 

 

 

LA BRÈCHE

 

 

 

1.

 

Le Fort de l’Esprit est un labyrinthe

entre les murs duquel on circule

sans rien voir que le ciel vide.

Cœur dur que n’effrayaient pas

le silence et les murailles

des monastères et des grottes

tu t’y trouves étrangement 

mis à mal.

 

 

2.

 

Souvent esquivant l’épreuve

tu cherches à quitter le Fort

par la porte des pensées

et renonces à l’habiter.

 

 

3.

 

Il y a pourtant une brèche 

un peu à l’écart

d’où l’on entrevoit le monde 

le cimetière, les collines et même

un autre Fort juste en face —

tu t’y assois humblement

parmi les ronces et les mousses.

 

 

4.

 

La volée des cloches

le pépiement d’un moineau

disent l’advenue du jour

et le Fort s’éveille

 

les herses se lèvent

les murs

bougent.

 

 


 

 

 

 

 

LA LÉGENDE

 

 

 

Au soleil couchant l’homme romantiquement pleure

de voir reluire les couleurs de la Légende 

qu’il croit ici retrouvée.

 

Les enfants courent et se hèlent

insoucieux de ce qu’ils sont

occupés à perdre.

 

Dans le ciel si

vide de toute présence

qu’on craindrait d’y basculer

d’autres hommes glissent

suspendus à leurs 

rêves bariolés

à la recherche eux-aussi 

de la Légende

 

qui de toute part resplendit.

 

 


 

 

  

 

 D’UN HIBOU 

(nocturne, 4)

 

 

 

Passé minuit

les enfants continuent leurs jeux 

dans la cour enténébrée

ils disputent 

une dernière partie de ballon 

les murs arrêtent leurs rires

demain beaucoup partiront.

 

Au loin dans la vallée s’étirent

les tentacules orange des routes 

qui relient les bourgs.

 

Le cri d’un hibou questionne

l’inquiétude

la maladresse.

 

Brise nocturne

le cœur aussi

déité tout à fait découragée se brise 

et se reforme plus haut peut-être

parmi les étoiles.

 

Ces enfants qui jouent 

en l’insouciance de

l’été de leurs douze ou treize ans

plus tard peut-être se souviendront-ils

des sensations éperdues

de leur liberté perdue

et leur cœur aussi se brisera.

 

Pars, écarte-toi

dans la lumière tu n’es pas 

à ta place

va dans la peur des ombres

vieil hibou hululant hué 

par les lueurs

qu’est-ce que tu fais là ?

 

 


 

 

 

 

 

D’UN RÉFUGIANT

 

 

 

« Je suis venu en ce refuge 

sans refuge 

non pour fuir mais pour redire 

mon désir ardent

de placer au centre de ma vie

l’abandon à ce qui est

à la beauté

à la fragilité

à la grandeur

à la bonté

à la très vive cruauté

de ce qui est.

 

Maintenant je n’attends rien.

 

Dans l’isolement je fais

ce que j’ai à faire

avec détermination. 

 

Cherchant comme tout un chacun

comme hier

comme demain

cherchant sans chercher

à travers le long silence

à travers les mots, les lieux

une sorte de salut

ou un signe enfin

à hauteur du trouble 

 

un vrai signe ou juste 

une façon de saluer

la beauté

la fragilité

la grandeur

la bonté

la très vive cruauté

de ce qui est. »

 

 


 

 

 

 

LE TEMPS

 

à Alexis

 

 

 

« La réalité de l’existence humaine,

ça s’appelle le temps » dit-il

en tirant discrètement 

une bouffée de cette cigarette

à laquelle il est, dit-il, « accro »

mais dont l’âpreté 

le rappelle aussi au réel.

 

Retrouver le temps perdu

par la grâce de la mémoire involontaire

c’est retrouver le réel et

toucher terre.

 

« La vraie vie, la seule vie 

réellement vécue

c’est la littérature »

— en tant que celle-ci nous dévoile

notre vrai visage.

 

Le temps et les mots :

notre possible salut.

 

 


 

 

 

 

 

LA JEUNE FILLE, LES LIVRES ET LA MORT

 

 

à N.

 

 

C’est une toute jeune fille étudiante à Cambridge 

et qui revient d’Espagne où elle a mené enquête 

pour le compte d’une organisation écologiste 

sur le travail de lobbying de Monsanto. 

 

Elle parle de la mort de ses parents 

par cancer. Elle avait je crois dix-sept ans. 

Élève d’abord médiocre (l’école —

rapporter de bonnes notes 

à qui ? et pourquoi ? — 

cela n’avait aucun sens). 

 

La lecture de Nietzsche la sauve. 

La quête commence, la quête 

se perd dans la nécessité des études. 

Le silence. 

Le trou noir. 

La perte des repères 

dans un centre de spiritualité 

où on lui parle en termes morts 

de renoncement et de vacuité. 

 

Le voyage, peut-être la fuite, elle file 

à Saint-Pétersbourg 

où un rêve la réveille. Elle suit 

l’héritage des livres, 

les traces 

laissées par son père. 

 

Elle parle de poésie, des livres qui l’éclairent. 

Elle pose des questions lumineuses 

qui éclairent. 

 

Ainsi nous sauvent parfois les livres.

 

Ainsi après ma mort les livres peut-être

guideront mes enfants esseulés 

sur le chemin sans chemin

de la grande dévastation

— esseulés, mais non tout à fait 

démunis peut-être 

non tout à fait démunis ?

 


 

 

 

 

DU PEINTRE

 

 

 

Pierre me raconte son travail de peintre 

(attention : le bleu de Prusse 

est annonciateur d’infarctus). 

L’arbre, le lieu, l’objet, l’image, 

surtout lui parlent. 

Sa tâche est d’abord de 

se mettre à leur écoute 

différencier, distinguer

laisser se faire le choix de l’image-prétexte 

puis laisser se déployer 

la présence vibratoire 

des formes sans paroles. 

Du jeu des diagonales 

émerge cet espace 

qui tient tout le travail 

(parfois, un petit rond vide) 

puis on ajoute les fonds

d’ombre et de lumière. 

Œuvrer, toucher, relâcher, 

y être, en partir, y revenir 

cela dure dix ans parfois 

ou dix jours. Tu ne sais pas. 

Tu n’es pas l’auteur de ta toile. 

Tu ajustes à l’infini 

d’infimes détails 

d’où le Tout émerge

puis l’ouvrage est terminé

et tu quittes le tableau 

comme la vague se retire 

laissant place nette 

pour le prochain mouvement.

 

 


 

  

 

 

AU CITADIN

 

 

Ce qui importe au moine moderne, c’est la terre en elle-même.

Raimon Panikkar, Éloge du simple.

 

 

« Nous avons le devoir impérieux  

et pour tout dire vital 

de nous réconcilier avec la nature.

La bonté de l’espace se manifeste 

en ses formes, en ses fragrances, 

au dedans comme au dehors

de ton corps-esprit.

 

Si tu n’apprends pas, citadin, 

ce langage du dehors, 

si tu dédaignes ses mots 

de remous, de météores

d’arbres et de bêtes,

si tu confonds sans malaise la mésange noire 

et la mésange nonette (dont le chant est plus aigu), 

si tu n’apprends pas à être en la nature

comme le peintre en son tableau,  

n’espère aucun signe vrai

et nulle réconciliation.

 

Compère mâcheur de vache et de chimie,

toi qui pour savoir si la pluie vient

regardes ton « i-phone » plutôt que le ciel,

la bonté de l’espace 

te restera refusée.

 

Reprends terre !

Ne néglige pas les formes premières 

d’où naissent les musiques, les poèmes, 

les tableaux que tu aimes et qui t’ont, 

semble-t-il, donné 

l’intuition d’un monde.

 

Il faut, de nos jours, insister : 

le moine moderne comme le poète 

est d’abord celui par qui se noue 

un nouveau rapport à la terre. »

 


 

 

 

 

LE MAÎTRE ET LA PLUME

 

 

À J.

 

 

Dans l’enfance déjà tu te sentais

un peu troué

un peu ailleurs 

en ces instants où l’on est comme

déplacé

dépossédé

désorienté

dépersonnalisé

et que les autres semblent ignorer.

Qui suis-je ?

qui pose la question ?

Juste un espace de

disponibilité neutre

juste un accueil à

l’étrangeté de ce qui est

un mouvement de perte

un don ou l’entente

d’une question insensée.

 

Bien plus tard au Canada 

te voici étrangement

intensément attentif 

aux mouvements de l’esprit 

à la manière dont tu marches

dont tu portes à tes lèvres une tasse 

cette qualité de présence 

qu’un livre te nomme

et que tu apprends 

à cultiver, à affiner.

 

Maintenant je ne suis plus

que le mouvement de ma plume —

toi le maître qui te révèle

à ta propre dignité, dis-tu ;

puisse-t-il t’aider à trouver le chemin 

de ta liberté.

 

 


 

 

 

 

 

L’AVEUGLE À LA FENÊTRE NOUVELLE

 

 

 

La fenêtre de la chambre nouvelle

donne sur l’esplanade 

je pousse la table 

devant le chambranle 

où déjà s’entassent les livres

le soleil envahit la pièce et

je ferme les yeux 

quelqu’un joue de la guitare 

quelqu’un chante quelque part 

quelqu’un chante

la table offre 

un nouveau support

sur lequel je m’appuie 

comme un aveugle sur sa canne 

c’est bon c’est solide 

c’est posé ancré fixé 

ça ne vacillera pas

la table et la plume 

m’offrent leur support

et les cauchemars

comme les rêves se dissolvent :

plutôt la ruine que le rêve

— au travail !

  

 


 

 

 

 

  

LA PLACE

 

 

Change… en restant à ta place.

 Djé Chekawa Yeshé Dorjé, L’entraînement de l’esprit.

 

 

Où est ma place ? ai-je vraiment 

une place

en dehors de cette table 

devant la fenêtre ?

est-ce qu’il existe une place

en dehors du livre

en lequel je m’allonge

paupières closes

les mains posées sur le cœur

(vous voyez l’image) ?

y a-t-il une autre place

dont je sente qu’elle serait mienne

avec

une chaise qui ne tremble pas

une table point trop instable

des convives, pourquoi pas ?

pauvre moine-écrivaillon

tellement à ton aise

dans le retrait et le

silence du monde

et qui rêve encore

tu ferais mieux de te taire

va te coltiner au réel

évide le rêve

tiens toi droit devant ta table

garde

ta place

forte 

médite, mastique et marmonne

— au travail !

 

 


 

 

 

 

 

DÉDICACE

 

 

 

La douleur ouvre

un nouvel espace

de solitude avivée.

 

Les montagnes aussi après tout

ont leurs failles.

 

Penche-toi maintenant

sur les remparts de l’esprit

qu’est-ce que tu sens ?

 

Un vent tiède

l’envie du vide

la trouille du grand saut.

 

Lance d’ici le don d’une parole.

 

Ne t’inquiète pas trop du rythme 

ni du choix des mots

hulule avec la hulotte

écris

coûte que coûte c’est

ta façon de te tenir

droit, tiens-toi 

droit

trempe ta plume dans le feu

des lanternes et du vide

trempe-toi.

 

L’écriture rouvre

un plus vaste espace

de solitude dédiée.

 

 


 

 

 

 

 

LES NUAGES HABITENT LE CIEL

 

 

 

1.

 

Les nuages

habitent le ciel

comme nos pas le sol

et nos déambulations 

laissent derrière nous

des sillages de poussière

que nul ne remarque

mais qui délimitent

au sein de l’illimité 

notre territoire 

(un film pris d’un satellite

montrerait cela).

 

 

2.

 

Les nuages 

habitent le ciel

comme les corneilles 

qui le traversent en criant

comme la clameur des cloches

des voix, des voitures

qui montent se perdre en lui

(cette motocyclette qui fonce 

avec un vrombissement incroyable

exprime une envie de vivre 

quasiment cosmique).

 

 

3.

 

Les nuages habitent le ciel

avec une légèreté qu’on leur envie

ils n’occultent rien

mais rehaussent l’aube et 

rendent visibles et palpables presque

les pans de ciel restés bleus

de ce bleu vertigineux

qu’on boirait bien pour un peu 

ou qui nous boirait.

 

 

 

4.

 

Auréoles du soleil

les nuages habitent l’aube comme

les montagnes l’horizon

et dessinent avec elles

le contour flou des premières 

flaques de clartés

qui frappent le paysage 

puis s’épanchent comme des plaies.

 

 

5.

 

Les bosquets forment des îles

les maisons sont des bateaux

le bruit de la route alors

s’amplifie en un ressac

le soleil émerge

et prend ses quartiers dans le Fort

tandis que mon ombre danse

Christ sans croix

silhouette chamanique

dessinée démesurée

sur la toile de la tente

le soleil 

habite ciel et terre

partout révélant les formes 

les mouvements de la vie

en la pierre en l’arbre en l’homme.

 

 

7.

 

Dès lors tu habites aussi

le Fort de l’Esprit 

révélé par le soleil

par tes pas tes traces

par ces traits noirs que tu traces

tu t’espacifies

tu étires tes nuages

tu te fais clair tu t’effaces

tu laisses place vaste.

 

 


 

 

 

 

 

SANS-REPÈRE

 

 

Espace, espace. Espace était mon seul réel.

Sans quelques traitres regards vers le bas j’eusse pu me croire transformé en espace…

 

Henri Michaux, Les grandes épreuves de l’esprit.

 

 

Soudain la terre et le corps tremblent

comme la carlingue d’un avion

pris dans les secousses 

d’une chute ascensionnelle. Voici

l’ultime montée 

les derniers pitons plantés

dans la falaise qui s’effondre

puis le ciel noircit, bleuit, blanchit

on atteint un dôme étincelant au-delà duquel

le corps-esprit se disloque

dispersé

dans le sans-repère

le sans corps

le sans refuge 

l’espace paniquant

bienfaisant 

tout puissant 

l’espace

l’espace partout pénètre 

et écarte 

et disperse 

et dévaste voici 

(l’expérience est instable 

tout 

vibre) voici

l’indicible sans repère

sans contrôle

sans plus rien à faire 

soudain tout est accompli.

 

Le temps d’un dernier vertige on 

se rassemble et on 

redescend très simplement

le corps tremble encore

comme la carlingue 

après l’accident

et gisent à terre l’artifice

des pratiques et des décors

tous les murs du fort

tous les murs.

 


 

 

 

 

D’AUBE ET DE BRUME

 

 

 

Ombre dans la nuit

qui se penche sur les remparts 

où il n’y a rien

 

*

 

À la place du village

une mer de brume

 

*

 

On entend bien des rumeurs

un coq qui au loin s’étrangle

mais si peu

 

*

 

Nulle voix 

et nul pas sur le gravier

pas même un corbeau 

 

*

 

Hélé par la brume

le corbeau répond quand même

 

*

 

Les habitants endormis

ne savent pas que la brume

a gommé leurs toits

 

*

 

Cerné par la brume

le corbeau se tait.

 

 


 

 

 

 

 

SANS ORNEMENTS

 

 

 

À nu face au nu

acquiesçant inclinant

le buste face au ciel nu

et suivant le mouvement

du dénuement

ne tremblant pas moins

que ce frêne au vent —

 

Si j’étais une muraille 

serais celle-là

biffée de cent brèches

avec ses éboulements

son chemin de ronde

juste là pour la balade

support offert aux passants —

 

Si j’étais un escalier 

serais celui-là 

bancal et glissant

gîte des vieilles mousses

et des herbes folles

mais permettant le passage —

 

Si j’étais un fort 

serais celui-là 

désarmé

dépouillé, sans ornements 

loué à la grande paix

à la traque du plus vaste

aux paroles échangées

à l’aube d’été.

 

 


 

 

 

 

DISPERSION DU MANDALA

 

 

 

…Je lui dis que moi, ce que je préférais dans la vie c’était sortir. Il m’a lancé un regard blanc.

Nous n’étions pas du même bord, voilà tout ; sinon je me serais allié à lui ; il me plut sans me convenir… 

 

Henri Michaux, « L’animal mange-serrure ».

 

 

 

La poudre colorée des rêves 

se disperse

l’ancienne chapelle

retourne à sa paix sans ornements 

— plutôt la ruine que le rêve

 

Adieu collines bleutées

le village, la vallée

le salut au soleil et les danses

de nos ombres démesurées

du haut des remparts de l’aube

adieu l’attente en été

le cimetière l’esplanade

le cri des coqs la sagesse 

des murailles

 

adieu les

compagnons d’un été

je vous souhaite le meilleur

 

adieu les « pratiques »

la barque des enseignements

s’est échouée dans les roseaux

 

adieu tous les rêves

et salut au monde.

 


 

 

 

LA CLAIRIÈRE À TREIZE ANS

 

 

Pour P.

 

 

Toi que j’ai croisé à l’ultime détour de l’enfance,

bien engagé déjà dans le prochain virage,

toi que touchaient les pleurs du chiot égaré, 

la coccinelle blessée,

et l’attente du narrateur enfant dans La Recherche du temps perdu,

toi qui ne pouvais entendre sans trouble le chant de la tourterelle

pour ce qu’il te rappelait de mauvais souvenirs,

toi dont la clairvoyance et la saine distance face aux faux-semblants

me furent comme une fontaine,

toi l’enfant des villes ignorant de la nature peut-être,

mais capable encore de l’émerveillement et de la précision

du juste regard,

toi que ne grisaient pas les louanges,

pas dupe, non, pas dupe des rôles

en lesquels on enferme les enfants comme toi —

puisses-tu garder le souvenir de l’aube d’été

puisse-tu trouver le chemin de ta liberté

puisses-tu être heureux.

 

 


 

 

 

 

LA CLAIRIÈRE À SOIXANTE ANS

 

 

 Pour M., en souvenir d’un moment de fraternité clandestine

à l’écoute de Jacques Bertin, Catherine Ribeiro, toute « notre jeunesse ailée » !

 

 

 

Tu as soixante ans, dis-tu

et tu viens de vivre « un miracle ».

Toute ta vie tu as marché dans la nature

et avant-hier encore

tu as laissé tes pas te guider dans la forêt

jusqu’à une clairière

un beau lieu à la fois

ouvert et protégé

quelque chose alors en toi 

s’est ouvert

tu as pensé (murmuré peut-être) : 

« j’y suis

c’est ici que je peux vivre

et mourir »

une fleur t’a regardée

et ces mots jamais osés te sont venus

d’« éternité »

de « paradis » même.

Tu as soixante ans et c’était

la première fois que tu entrais

dans le hors-temps

dans le hors-champ

dans le plain chant

de l’éternité

reliée à la nature

ta nature

 

tu dis : « chaque année je reviendrai

ici, en pèlerinage

pour célébrer ce qui fut donné

et qui désormais me porte. »

 

 


 

 

 

 

TROIS CHAMOIS

 

 

 

Trois chamois

longeant le mur du rempart

disent le retour. 

 

Dans leur regard inquiet

dans la courbe de leurs cornes

en la douceur de leur robe

on peut lire 

le suprême enseignement :

 

le monde est là hors les murs

il est bonté beauté nues

offertes à quiconque peut encore

se faire maigre et se

faufiler entre les brèches

 

quitte

maintenant

ton repère

renfonce toi dans

cette forêt du réel

coltine toi aux collines

frotte tes cornes 

à l’écorce du réel

esquisse le pas sauvage

d’une danse des falaises

 

trois chamois

te montrent ta voie.

 

 

 

 

Fort Saint-André, Salins-les-Bains, août 2012

 

Tous mes remerciements à Fabrice Midal et à tous les bénévoles de l'école occidentale de méditation.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.