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Cour et brouillard

 

Comme un voleur je traverse à grands pas la cour envahie de brouillard et de nuit...

 

 


 

 

 

 

LA COUR EN DÉCEMBRE

 

 

La cour

 

 

 

Les voitures qui passent.

Le frottement des blousons.

La soufflerie.

Un chien qui aboie.

Des rires étouffés.

Un stylo qui tombe.

Un tout petit avion qui fait un bruit de tondeuse.

 

Pas un oiseau.

 

Après-midi de bel hiver lumineux, lumineux. Nos ombres démesurées ne faisant aucun bruit.

 

Même les corneilles passent en silence, 

puis un cahier claque, jeté à terre.

 

Le prof aussi, d'une certaine manière, jeté à terre.

 

Le toit là-haut est une vague; un oiseau marin a crié. Les enfants jouent comme à la plage, et ces voix alors qui résonnent comme des souvenirs de vacances font découvrir les propriétés acoustiques de l’avant-toit, à l’endroit même où les rouges-queues ont laissé leur nid.

 

Cour vide. Nid vide. Dernier cours et dernière image :

 

Trois heures au clocher

la lumière passe encore

à travers les bambous.

 

12 décembre 2013

 


 

 

 

COMING SAX OUT

 

Saxenclasse

 

 

« Vous voyez, j’ai mis aujourd’hui ma plus belle tenue de père Noël, de clown ou de diable (je vous laisse choisir ce que vous préférez), afin de fêter comme il se doit le dernier cours de l’année et de continuer notre séquence autour de la parole amoureuse : dire l’amour.

Quand vous êtes dans cette situation de devoir dire l’amour, vous êtes confrontés à un sacré problème de la parole, n’est-ce pas ? Dire l’amour, c’est révéler le plus intime, le plus douloureux peut-être, le plus fragile de soi. Cela nous gêne – regardez-vous, regardons-nous sitôt le thème lancé : il y a du malaise dans l’air, des rires mal assurés, des têtes qui se baissent, des regards tournés vers la fenêtre et en même temps, une écoute, une tension… cela n’arrive jamais quand on parle des temps du récit ou qu’on fait une dictée ! Devoir dire l’amour, et en parler en classe, met à mal notre pudeur.

On peut traiter un tel sujet en gardant ses distances, comme si on n’était pas vraiment concerné... ou bien on peut faire le choix de s’exposer, histoire d’effleurer au moins les vrais enjeux de la question – à commencer par cette difficulté qu’il y a à dire l’amour, à le dire dans des livres, des chansons, des poèmes, à le dire publiquement.

Pour ma part j’ai choisi aujourd’hui de faire quelque chose d’un peu inhabituel, quelque chose que je n’ai jamais fait ; j’ai choisi de faire devant vous, pour vous, mon coming out. (Ceux qui ne savent pas ce que cela veut dire, ne vous inquiétez pas : vous allez comprendre...)

 

*

 

Je veux vous raconter comment cette chose-là, tellement inattendue au fond, m’est arrivée.

 

Je n’avais jamais eu cette sorte d’attirance, ou pas de façon bien consciente. Mes goûts allaient vers d’autres objets, et celui-ci ne m’intéressait pas, n’existait même pas vraiment : un fantasme qui n’est jamais verbalisé ni incarné, n’a pas plus de réalité qu’un rêve fait en pleine nuit et oublié le matin.

Quand je l’ai rencontré lui, et que j’ai compris, je me suis senti d’autant plus déboussolé, désarçonné, désorienté. Maintenant encore, vous voyez, il me suffit de penser à lui pour sentir mon cœur battre plus fort, parce qu’il me tarde de le rejoindre... Je l’ai trouvé et je le trouve tellement beau, tellement touchant, brillant, lumineux, étincelant même – et c’est objectivement vrai qu’il est tout cela ! Osons le dire : j’ai découvert par la suite qu’il est également merveilleux à toucher…

Une chose curieuse qu’il me faut souligner, c’est que, par-delà cet aspect plastique immédiatement séduisant, c’est sa voix qui m’a le plus ému lors de ce coup de foudre tardif. J’ai trouvé qu’il avait une voix grave et douce, sensuelle, merveilleusement expressive. C’était il y a deux ans. Naturellement j’ai d’abord pensé que ce n’était qu’une passade, j’avais d’autres engagements, je n’étais pas prêt à l’accueillir et je n’y croyais pas. Je l’ai pourtant suivi, j’ai tout fait pour pouvoir vivre avec lui, et je constate aujourd’hui que je ne me suis pas trompé. Plus le temps passe, plus je le vois, plus je l’entends, et plus je suis amoureux de lui.

Me voici ainsi tombé bien bas, plus bas que je n’avais jamais été. Je ne dors pas la nuit, car c’est un nocturne invétéré que mon beau compagnon. Certains matins vous m’avez vu arriver devant vous épuisé, hirsute, mal rasé et hagard, car, je l’avoue, j’avais passé la nuit avec lui. Je me sens pourtant en même temps sur un petit nuage, tant il sait aussi m’emporter vers des hauteurs que la voix ordinaire n’atteint pas.

Ce matin, je voulais le dire pour que les choses soient claires et sans ambiguïtés, et même aller plus loin : je voulais vous le présenter. Je lui ai dit de venir. Il a tant de belles choses à vous dire lui-même. Ce sera un témoignage – c’est cela aussi, le cours de français. Il attend là-derrière la porte… le voici… Il est beau, il est brillant, et c’est merveille de le tenir dans mes bras même si, au départ, mes premières amours ont été le violon, l’accordéon, et pas ce saxophone que je suis fier et heureux d'avoir enfin sorti du placard d’une longue ignorance. »

 

Et le professeur de raconter la vie d’Adolphe Sax, de parler de l’instrument et d’en jouer, avant que d’inciter les élèves à eux-mêmes écrire une déclaration d’amour à chute…

  

22 décembre 2017

 

 


 

 

 

 

PAR LES FAILLES

 

 

Nuit et brouillard

 

 

L’écriture au collège s’immisce par les failles de l’emploi du temps : elle est écriture de l’avant, de l’après, de l’attente dans les coulisses, de la salle vide, ou silencieuse les jours de devoir ; elle reste cantonnée à la marge, au piquet, à la porte, toute seule dans le couloir à écouter de loin la rumeur de la vie…

 

Ainsi, j’écris dans la salle désertée, désertée parce que les élèves de Troisième sont partis en stage et que le temps est long entre deux cours de Quatrième, le premier à neuf heures, le second à quatorze, face à l’ennui des copies à corriger, des papiers à remplir, de toutes ces corvées minuscules qu’on ne perçoit pas quand on est dans la fièvre du cours mais qui vous retombent dessus comme une mauvaise grippe dès que le silence revient.

 

Ainsi, j’écris dans le grand vide d’un jour de grève, pestant mentalement contre la grève (et contre l’élève qui a osé dire que je serais moi-même absent) non parce que je désapprouve la grève mais parce que je ne supporte pas ces moments de flottement où la belle armée des heures laisse l’ennemi de l’oisiveté s’infiltrer dans ses rangs !

 

Ainsi j’écris au bord de ce vide plus inquiétant encore du départ, à l’orée de la triste vacance hivernale. Trois ou quatre heures encore à parler dans la salle de plus en plus froide qui sent comme chaque fois la pizza, avec l’esprit de plus en plus confus et l’impression grandissante d’avoir été projeté dans une autre dimension temporelle, puisque les élèves qui défilent devant moi sont devenus adultes.

Soudain m’interpelle un jeune homme que je ne reconnais pas, qui n’a plus l’âge d’être un élève et pas encore celui d’être parent, ce qui signifie – son air jovial me le confirme – qu’il ne peut s’agir que d’un revenant, d’un des fantômes de la salle 214, ce qu’il confirme aussitôt : « Vous ne vous souvenez pas, Monsieur ? – Non, je suis navré… – C’est à cause de la barbe, bien sûr : je suis Hugo ! » Hugo dont le visage juvénile réapparaît aussitôt (c’est vrai qu’avec la barbe…), et je constate avec la stupeur habituelle que le temps, si bien figé à l’intérieur de la salle, file au dehors comme un sacré blizzard…

 

Comme un voleur je traverse à grands pas la cour envahie de brouillard et de nuit.

 

 

19 décembre 2019

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.