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PLACE DES LUMIÈRES

 

Sallefevrierdesorientation

 

Perdu, enfant dans la foule, éternellement perdu, perdant, étourdi de lumière et d'ombres, et cherchant en vain le moindre repaire dans le grand salon de désorientation. Tous ces visages qui bougent, qui grimacent, ont quelque chose d’anormal, même ceux – assez rares – qui ne présentent pas d’anomalie immédiatement visible telle qu’une face brûlée, un nez en forme de trompe, un œil de chat, un œil en moins, un œil en trop, une gueule de chien... Sur celui-ci dont j’ai croisé tantôt le regard j’ai bien lu la peur de la bête sauvage éblouie par les phraes ; sur cet autre, une idée fixe qui m’a fait me détourner ; sur celui-ci encore, la nostalgie des exilés. Les pires sont ceux qui rient, on ne comprend jamais pourquoi, en montrant toutes leurs dents.

 

Perdu, enfant perdu dans la foule perdue, tu sortiras de là (si tu t’en sors) avec la certitude de ne pas avoir ta place dans ce monde, aucun rôle à y jouer, aucun intitulé en franglais qui pourrait te convenir et surtout te protéger de cette foule hagarde. Tu as vu quelques noms qui t’ont parlé : guetteur de flotte, mais il fallait naviguer et toi, c’est juste le guet qui te plaisait ; garçon de voyage, mais il fallait tourmenter des chevaux. Finalement tu t’es assis sur les carreaux froids en plein courant d’air, et tu t’es dit : clochard, même pas céleste, paria, enfant perdu, voilà. Et puis, tu t’es vu passer tout là-haut, funambule fragile à trente mètres du sol, l’œil noir, le visage pâle, indifférent mais pas hautain, et tu t’es reconnu. Tu t’es levé pour te suivre dans le halo des néons, en arrière, du côté des verrières ou parmi les bambous, tu as voulu te héler, crier quelque chose comme : où tu vas ? Qui es-tu ?

 

Tu t’es perdu de vue, enfant, place des lumières, dans la foule ahurie et le vacarme du grand salon de désorientation.

 

Lyon, parc des exposition, 8 février 2019