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Collegejanvier 

 

Même pleine d’élèves, la salle en janvier semble plus froide et silencieuse.

On guette les crêtes dans l’attente de la neige, l’attente de la sortie.

On guette.

 

 


 

 

 

LE GRAND FROID

 

Grandfroidenjanvier

 

Ce matin de janvier, le grand froid pénètre la salle ouverte.

Lucie implore : « On peut fermer ?... »

Thomas fait tomber son stylo quatre couleurs « Star Wars », dont le professeur s’empare.

Il dit : « Le Grand Froid », et ouvre la deuxième fenêtre.

Répète, répétons : le froid, le froid, le grand froid…

(Puis on ferme les fenêtres.)

 

3 janvier 2017

 


 

 

 

I. M.

 

Sallejanvier2017

 

Bise sur la montagne, grésil et crêtes grises. Seul dans la salle sombre je fouille les vieux dossiers, les souvenirs, pour retrouver, huit ans plus tard, les traces et l'image de mon ancienne élève Alice.

Je me souviens ne pas m’être immédiatement souvenu qu’Anne-Claire était sa sœur et Paul son petit frère lorsque, quelques années plus tard, ils rejoignirent à leur tour la petite cohorte de mes élèves ; je me souviens m'en être souvenu ensuite, et avoir cherché, tout comme aujourd'hui – mais dans des circonstances anodines –, des traces alors moins anciennes.

Je me souviens d'Alice, du travail avec la radio, des « orangers », des critiques de films, de sa silhouette au premier rang − plus rien qu'une silhouette maintenant, et le mot de « fantôme » cette fois est bien approprié.

Sur le tableau blanc de la salle des profs le mot qui annonce son décès est resté. Elle avait vingt-deux ans. Est morte défenestrée (ce détail n’est pas mentionné, qu'on me murmure à l'oreille). Il n'est pas dans l'ordre des choses que mes élèves meurent avant moi ! Je repense à Marvin, quinze ans, assassiné, tabassé à mort, dont on avait trouvé le corps déjà décomposé au port du Larivot. Puis je ne pense plus à rien.

Il fait gris et froid. Dehors des adolescents courent pour rejoindre le collège parce que leur bus est arrivé en retard. Un professeur, moi-même, s'énerve parce qu'un élève n'a pas fait son travail. Le petit Paul de sixième, celui qu'enthousiasmait tant son arrivée au collège et qui me posait alors tant de questions, devenu plus tard grand troisième plus flegmatique, a repris je suppose le chemin du lycée, et sa grande sœur Anne-Claire − celle qui intervient dans ces lignes à propos du tableau de Hopper « Compartiment C voiture 293 » parce qu'ayant terminé son travail, elle avait pris un livre et lisait comme la jeune femme du tableau (c'était il y a au moins six ans) –, Anne-Claire de son côté doit être à la fac.

Vertige du temps, qu'on regarde de ces lignes comme on se penche à la fenêtre.

On a laissé les guirlandes au sapin du parking. Dans quarante minutes d'autres élèves prendront place dans la salle et il faudra parler. Peut-être pas parler directement d’Alice, mais parler de ces fenêtres qui peuvent nous sauver, qu'il faut tenir ouvert à la vie coûte que coûte, de ces fenêtres qu'aujourd'hui on maudit − de la vie que, toujours à tort (c’est ce qu’il faudrait dire), on maudit.

 

5 janvier 2017

 


 

 

 

LA NEIGE

 

Baugesjanvier

 

 

Comme chaque fois cela commence par quelques tout petits points gris qui papillonnent dans l’air glacial de la cour, et que l’on fait mine de happer en ouvrant la bouche et en tirant la langue ; puis tout le ciel blanchit et on ne voit plus qu’elle – la neige.

Rageant, vociférant, renversant thé et trousses parce que nous sommes en train de lire « Le vin de l’assassin », je garde comme eux un œil sur l’averse. Pourquoi diable (diable) avoir choisi de « dire l’amour » avec « Le vin de l’assassin » ? En ce jour de neige j’aurais dû plutôt choisir L’homme de glace de Jean Morisset :

 

prière sur blanche-mousse

lumière réfringence

 

respiration du froid

sur la musique du silence

 

poudrerie assoupie de l’univers

 

et ta beauté qui sourit

de mille flocons

 

tu es la tempête de neige

la plus magnifique que j’ai jamais rencontrée

 

*

 

Tombe la neige, passe la nuit. Lorsqu’à huit heures trente les premiers élèves pénètrent dans la salle, le soleil trace au fond du paysage sur le sommet des Bauges un trait éblouissant, cependant que tout le reste de ce tableau tellement hivernal reste dans l’ombre ; puis l’ensemble du massif s’illumine, et la clarté gagne lentement Bramefarine, le parking, le Bréda, Belledonne. On en ressort ébloui et ravi.

 

10 et 11 janvier 2017

 


 

 

 

LE GRAND FROID (2)

 

Grandfroidjanvier

 

Ce matin de janvier

Théo joue de la trompe tibétaine

et fait venir fait frémir

les esprits du Grand Froid en la salle

qui se fissure

comme coquille d’escargot fêlée.

 

Ce matin de janvier

la buée sur les vitres laisse paraître

un dessin naïf.

 

Odeur de fumée et de froid

feu lointain

qui ne réchauffe pas.

 

Théo supplie

Emma crie « mais tais-toi ! »

à qui ? à moi ? au froid ?

(et c’est vrai qu’il gémit…)

 

Au loin la lumière

rallume les Bauges

lumière lointaine

qui ne chauffe rien.

 

Cincle je plonge

avec quelle joie

dans l’eau glacée du Bréda !

 

Corneille je creuse

la neige avec mes ailes

et laisse mes traces.

 

Mésange boréale je babille

ma petite chanson aigüe :

hommage au grand gel !

 

Devant le collège

elle arrive à pas prudent

la migration des manchots.

 

Quatre palmipèdes

jouent les funambules

sur le porte-vélos givré.

 

Une cheminée fume

cris assourdis, crissements

le froid dans la salle.

 

10 janvier 2017

 


 

 

LE FAUCHEUX

 

Sallefaucheuxjanvier

 

Tapi dans ce coin de salle

je ne regarde pas

je sens

je ressens tout

à tout relié

de tout vibrant

curieux de tout mais

fragile mais

paniqué

par la perspective d’être tôt ou tard

écrasé

écartelé

balayé, faucheux fauché

mes fines pattes arrachées

par la folie des bipèdes.

 

Tapi dans ce coin de salle

comme un fauve à l’affût mais

fragile

je ne regarde pas

je sens

je ressens tout

à tout relié –

 

Bipèdes, s’il se peut

ayez pitié du Faucheux !

 

16 janvier 2017

 


 

 

 

 LES ENFANTS D’IZIEU

 

 

Quinze heures trente, cinq degrés, je rentre d’Allevard sous une pluie battante. Peut-être là-haut neigera-t-il ? Les nuages s'accrochent au flanc flou de Bramefarine. Brouillard. Cela ressemble à une fuite.

 

J'ai accompagné aujourd'hui une sortie scolaire au mémorial d’Izieu. La visite d'un mémorial tel que celui d'Izieu semble a priori peu compatible avec la légèreté et l'insouciance des adolescents en sortie… On se laisse néanmoins assez facilement gagner par l'émotion. Ces visages d'enfants qu'on voit affichés sur les murs semblent de plus en plus familiers. On lit sur un bulletin scolaire : « C'est très encourageant, tu devrais faire de bonnes études ! » Ou bien, sur une lettre d'enfant : « J'aurais voulu rester encore un peu avec toi, maman ». Est-ce qu'on peut seulement imaginer la souffrance de cette mère chargée de trier les vêtements à Auschwitz, et qui découvre soudain entre ses mains le pull qu’elle avait tricoté à son enfant ?

 

Et puis, tout cela se perd dans le brouillard. On pense à ses propres enfants. Comment est-ce qu'on peut faire du mal à un enfant ? Comment est-ce qu'on peut faire du mal à un être humain ? Comment est-ce qu'on peut faire du mal à un être vivant ? Comment est-ce qu'on peut faire du mal ? Et cette question du mal, à l’image de cet hiver déjà finissant et jamais commencé, continue de flotter dans l'air comme un malaise.

  

 17 janvier 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.