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L’ENVOL DU FAISAN

 

 

Faisan

 

 

Les nuages ont envahi le ciel de la salle, une grande formation anthracite de nuages en mamelles. La première semaine s’est achevée et je reste seul dans la salle, un peu sonné.

 

« Classe silencieuse, chacun s’endort quand soudain... »

 

Comment le professeur peut-il prendre un tel plaisir à refaire ce cours sur le haïku ? Par chance, les élèves ne connaissent pas son numéro. Ils ne savent pas – mais pressentent sans doute – qu’il va sauter sur la table de X. en faisant le faisan pour illustrer l’étonnement du poète devant l’envol du gros oiseau et le contraste entre la tranquillité du lieu et l’irruption de l’inattendu. Habillé ce jour-là avec les couleurs du faisan (dont il a projeté au tableau une représentation, car rares sont les élèves qui savent vraiment à quoi ressemble l’animal...) il redécouvre son propre cours, refait à neuf l’expérience de l’instant, et c’est sans fin. La salle n’est pas seulement immense, toute rehaussée par ce beau ciel tourmenté de septembre : elle est aussi éternelle – et lui, lui, il a vingt ans pour toujours, ou bien l’âge d’un enfant.

Quand il défait soudain sa ceinture pour mimer, devant l’enfant devenu grand, les gestes de son petit lorsque, à cinq ans, il s’en était emparé pour jouer (« Regarde, papa, le serpent va te mordre ! » – vous voyez que la métaphore transfigure la réalité et qu’elle vient naturellement à l’enfant !), il est l’enfant.

 

Enfant aussi lorsque, adossé à la fenêtre, il regarde s’épaissir les nuages et gronder le temps.

 

Le silence a envahi le vide de la salle où le professeur s’attarde. Finalement, il ne faut pas s’étonner du plaisir qu’il a encore à rejouer les mêmes scènes. Un acteur ne peut-il pas jouer des centaines de fois la même pièce avant d’en ressentir de la lassitude ? Or, cette scène, par exemple, de l’envol du faisan ou de la ceinture, il ne l’aura au bout du compte pas jouée si souvent, peut-être une quarantaine de fois, et jamais devant le même public, jamais dans les mêmes circonstances. Il espère simplement pouvoir, comme Higelin sautant sur son piano, continuer longtemps à sauter sur la table, au bon moment, sans se rater…

 

5 septembre 2019