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La salle en septembre : ces parfums de feuilles et de rentrée, on espère la pluie pour mieux les sentir...

 

 

 


 

 

 

 

 LE PLAN DE CLASSE

 

 

  

Seul dans sa salle comme un comédien dans la loge quelques instants avant la générale, le professeur savoure l’impatience, l’anxiété, la tension, savoure ce moment unique de la rentrée où, enfin, les noms et les images qu’il a longuement agencés sur l’écran afin de fabriquer sa première œuvre de l’année – le Plan de Classe – vont s’animer.

 

C’est un jour très particulier, très intense, que celui de la rentrée, et ce l’est doublement aujourd’hui car le professeur fête – c’est ainsi qu’il le présentera aux élèves – son anniversaire. « Je suis heureux de fêter avec vous mon anniversaire. J’ai vingt ans, c’est merveilleux ! Cela fait aujourd’hui vingt ans que j’enseigne, c’est ma vingtième année, et, vous savez, à cet âge, juste au sortir de l’adolescence, on déborde d’énergie... » Dans la salle il y aura cette fois son « petit combattant » sa « ressemblance », dont l’image a également été figée sur la page du Plan : cela seul suffira à rendre unique cette vingtième année, car plus jamais une telle configuration ne se reproduira.

Vingt ans de Plans.

Le Plan, au fil du temps, est devenu l’un des actes les plus importants. Le professeur, chaque fois, bien conscient de ce qu’il suppose comme contraintes pour les élèves, le présente comme un cadeau : « C’est ma façon de vous dire qu’en arrivant ici, vous avez tous votre place, quels que soient votre niveau scolaire et votre parcours ; et c’est aussi parce que le cours de français doit être une fête, un festin de mariage entre l’Art et la Jeunesse que vous incarnez, et dans un banquet de mariage on se doit de placer les invités, ouvrant ainsi toutes sortes de possibilités de rencontres inédites... » (Suivra ici une probable digression sur le sujet, les élèves ayant immédiatement repéré dans le Plan les bourdes que lui ignore, comme de placer Mai-Ly à côté d’Arthur, par exemple…)

Il s’agissait pourtant d’abord de pallier un défaut majeur, longtemps tenu secret, du professeur, incapable de fixer rapidement des visages et des noms dans son esprit flottant (j’ai oublié le nom compliqué qu’on donne à cette maladie-là). Pouvoir nommer très vite chacun est pourtant une nécessité, une marque de respect, et qui pourrait comprendre et accepter un tel flou ?

L’art et le jeu naissent de la contrainte : bientôt, le Plan est devenu un jeu – un jeu sérieux, bien entendu. Aller rechercher des informations sur chacun, ainsi qu’une image, puis créer le Plan en fonction de critères aussi variés que : le niveau scolaire (on imagine des binômes d’entraide), les difficultés médicales (les myopes et les malentendants au plus près du tableau), les difficultés spécifiques (les dyslexiques, dyspraxiques, dysphasiques, dysorthographiques… ont leurs places dédiées), les caractères (on met devant celle qui ne supporte pas le bruit des autres, derrière celle qui craint les éclats de voix et le son des enceintes, que le professeur a tendance à pousser de façon excessive parce qu’il est un peu sourd, on isole l’agoraphobe, les agités, les bavards patentés…), mais aussi la taille (dans une salle en U douze élèves peuvent être placés sur un deuxième rang, mais il ne doit pas y avoir un élève plus grand devant eux). On crée des associations de noms, des échos : un Léo à droite, un Léo à gauche, puis on enchaîne : Cléo, Léo, Mattéo, Roméo... On déplace, on corrige, on s’inquiète, on peaufine encore…

 

On saura très vite si cela fonctionne. On le saura dans quelques minutes.

 

Le moment venu – nous y sommes, ils sont en place – tout va bien. Seule Mai-Ly ne joue pas le jeu, qui s’écarte d’Arthur, va jusqu’à s’emparer d’une autre table : le professeur connaissait son caractère, disons, bien trempé, mais comment aurait-il pu savoir que ces deux-là étaient en conflit depuis l’école primaire ? La douceur d’Arthur à côté de la rudesse de Mai-Ly, l’idée était séduisante mais ne résiste pas à l’épreuve du réel, il faut donc corriger.

 

Nous y sommes. Nous avons plongé, une vingtième fois, et c’est un tel plaisir de nager à nouveau. Poisson dans l’eau, comédien sur la scène, nullement rassasié de jouer à ce drôle de jeu-là. Il regarde avec toujours le même étonnement ces visages nouveaux qui remplacent ceux de l’an passé, comme les vagues sur la grève effacent les vagues qui les ont précédées. Parfois les fantômes des années précédentes ressurgissent sur les traits d’un petit frère, d’une petite sœur (Roméo : une version un tout petit peu diabolique d’Enzo, c’est évident – comme le diable et l’ange dans Tintin…) ; parfois le professeur se trompe, malgré le Plan, en appelant un élève par le nom de celui qui occupait sa place trois ans, cinq ans, dix ans auparavant – et prononcer le nom de celui ou celle qui n’est plus là le ramène aussitôt à la classe.

 

C’est aussi pour cela qu’elle est immense ; comme en mer on y navigue entre l’éphémère et la durée, en s’aidant comme on peut de la carte marine du Plan.

 

2 septembre 2019

 


 

 

 

UN PAPILLON

 

salleseptembre 

 

Ce matin-là je les compare à des chenilles, ou plutôt à des papillons fraîchement sortis de la torpeur du cocon et si fragiles, avec leurs jeunes ailes fripées, trempées, inaptes à l’envol. Je leur parle de tout ce qui les menace, des corneilles de notre vie, et je leur dis à quel point il convient d’être prudent. Puis j’ouvre la fenêtre — il fait si chaud, ce ciel sans obstacle semble si peu automnal.

Aussitôt un très beau papillon orangé entre dans la classe, et commence à heurter les grandes vitres avec cette obstination des insectes pris au piège du verre qui leur donne à nos yeux un air désemparé. Je l’enferme très délicatement dans la cage de mes mains, retourne à la fenêtre et, ouvrant mes paumes, je le libère. On le regarde s'envoler.

Rien ne pouvait mieux résumer ce que je cherche à faire entre ces murs, et ce que je cherchais à dire. Aider chacun, à mon niveau, et grâce à ce travail de la main qu’est la littérature, à s’ouvrir au monde et à en affronter l’invraisemblable beauté et la non moins invraisemblable cruauté — ces pièges qui se referment, ces becs tranchants qui guettent, et néanmoins ces envols.

 

Je raconterai quelquefois cette histoire, avant de l’oublier.

 

3 septembre 2013

 


 

 

 

LA VIE MÊME

 

 

C'est un jour de rentrée ordinaire, le dix-septième d'une série appelée en principe à se prolonger assez longtemps. Il ne pleut pas encore mais le ciel tout de même s’est voilé. C'est un jour de rentrée ordinaire, dans ce collège paisible que je connais, où l'on me connaît ; pourtant la tension, l'inquiétude, le trac ne faiblissent pas avec les années. On dort mal, on fait des cauchemars. Pour Léo qui, malgré son trop jeune âge, effectue sa toute première rentrée au collège au même moment, il me semble que ce serait plus compréhensible ; mais pour moi, censé être un professionnel aguerri ? On reste décidément des débutants, comme le constate avec moi E. qui avoue peiner autant que moi à retrouver ses marques, sa voix, ses mots. À moins que ce ne soit tout bonnement les effets d'une sorte de trac d’avant spectacle, qu'on apprivoise peu à peu mais sans lequel on jouerait mal parce que ce serait la routine et que sur scène, en classe, ou bien au moment de reprendre la plume, c'est toujours, ce doit être la première fois.

De nouveaux visages qui en rappellent d'autres − des grands frères, des grandes sœurs, des petits frères, des petites sœurs, ou les mêmes quelques années avant.

Les fantômes qu'on nomme, et tous ceux que l’on tait. 

Des noms sur lesquels on a d’abord rêvé en établissant le plan de classe (voir ci-dessus) − car j'aime maîtriser l'espace, la mise en scène, et j'aime aussi que chacun soit à sa place dès son arrivée, que tout soit en place (j'ai par ailleurs une mémoire extraordinairement défaillante qui fait que les noms et les visages, le passé et le présent, ne cessent de s'entremêler et me rendent le plan de classe aussi nécessaire que le prompteur pour le chanteur vieillissant).

J'ai terminé le livre de ma route ordinaire, grâce auquel j’ai focalisé mon attention sur le trajet qui chaque jour m'amène au collège. J'aimerais à présent, profitant également d'un projet de résidence poétique au collège préparé de longue date, considérer avec plus d'attention ce qui se trame entre les murs. Comme toujours, l'effarement devant cette vie qui nous file entre les doigts y est pour quelque chose, et je regrette d'avoir gardé si peu de traces, quelques poignées de haïkus, quelques bribes tout au plus, des dernières années écoulées ; mais je sais que c'est aussi la meilleure façon de ne pas se laisser piéger par la cataracte du banal.

Être là, face à eux, ne peut être banal. Ici les mots portent. Ici les mots ont encore un poids et un sens. Ici on peut encore parler, parler pas pour meubler ni aveugler mais pour éclairer. La salle est immense. La classe est un poème. Leur jeunesse, leurs regards, leurs exaspérations, leur insouciance, leur indifférence, leur hostilité, leurs rires, leurs larmes, leurs incompréhensions (et les miennes), leurs peurs, ma peur, et les saisons qui passent à nos fenêtres seront les stances du poème.

Premier jour de rentrée, et la musique recommence. L’éclat des voix. La rumeur dans la cour comme après un long temps de marée basse, le retour des hautes eaux. Les cris, les courses, les turbulences. La vie même.

 

5 septembre 2016 

 


 

 

 

L’ENVOL DU FAISAN

 

 

Faisan

 

 

Les nuages ont envahi le ciel de la salle, une grande formation anthracite de nuages en mamelles. La première semaine s’est achevée et je reste seul dans la salle, un peu sonné.

 

« Classe silencieuse, chacun s’endort quand soudain... »

 

Comment le professeur peut-il prendre un tel plaisir à refaire ce cours sur le haïku ? Par chance, les élèves ne connaissent pas son numéro. Ils ne savent pas – mais pressentent sans doute – qu’il va sauter sur la table de X. en faisant le faisan pour illustrer l’étonnement du poète devant l’envol du gros oiseau et le contraste entre la tranquillité du lieu et l’irruption de l’inattendu. Habillé ce jour-là avec les couleurs du faisan (dont il a projeté au tableau une représentation, car rares sont les élèves qui savent vraiment à quoi ressemble l’animal...) il redécouvre son propre cours, refait à neuf l’expérience de l’instant, et c’est sans fin. La salle n’est pas seulement immense, toute rehaussée par ce beau ciel tourmenté de septembre : elle est aussi éternelle – et lui, lui, il a vingt ans pour toujours, ou bien l’âge d’un enfant.

Quand il défait soudain sa ceinture pour mimer, devant l’enfant devenu grand, les gestes de son petit lorsque, à cinq ans, il s’en était emparé pour jouer (« Regarde, papa, le serpent va te mordre ! » – vous voyez que la métaphore transfigure la réalité et qu’elle vient naturellement à l’enfant !), il est l’enfant.

 

Enfant aussi lorsque, adossé à la fenêtre, il regarde s’épaissir les nuages et gronder le temps.

 

Le silence a envahi le vide de la salle où le professeur s’attarde. Finalement, il ne faut pas s’étonner du plaisir qu’il a encore à rejouer les mêmes scènes. Un acteur ne peut-il pas jouer des centaines de fois la même pièce avant d’en ressentir de la lassitude ? Or, cette scène, par exemple, de l’envol du faisan ou de la ceinture, il ne l’aura au bout du compte pas jouée si souvent, peut-être une quarantaine de fois, et jamais devant le même public, jamais dans les mêmes circonstances. Il espère simplement pouvoir, comme Higelin sautant sur son piano, continuer longtemps à sauter sur la table, au bon moment, sans se rater…

 

5 septembre 2019

 


 

 

 

DANS LE NOIR

 

Salle07092016bis

 

 

Petit gilet bleu oublié sur le goudron de la cour, et mon ombre qui passe, et mon reflet qui passe le long des baies vitrées du collège.

 

*

 

La salle vide avant le cours.

 

*

 

Les ombres, les fantômes que je convoque une fois encore parce que je vais parler à des gens qui ne sont plus là, à des gens qui ne sont pas là ou pas encore, à ces êtres en devenir que nous sommes tous − mais eux, bien davantage.

 

*

 

Ce n'est pas seulement dans le livre que se noie la jeune fille. Elle ne regarde rien. Elle est ailleurs, au plus près de ce monde de fantômes que je n'évoque peut-être que par habitude ou stratégie pédagogique.

 

*

 

On fait cours en pleine nuit. Il ne faut pas oublier qu'en cette période de rentrée scolaire, on fait cours en pleine nuit. Pour eux, rarement levés avant dix ou onze heures, il est à peine trois heures du matin. D'abord, comme jetés du lit pour un départ brutal vers quelque aérogare de province, ils lancent des regards étonnés, à peine hébétés, tout brillants de curiosité et de sommeil ; puis la torpeur les reprend, qu'on s'applique à secouer, et commence le long voyage, la longue lutte contre l'ennui et le retour du banal − ces voiles qu'il faut déchirer, ou larguer.

 

*

 

Au premier coup de bol je fixe leurs visages : toute une galerie de mimiques tellement expressives qu'on voudrait pouvoir les photographier pour de bon afin d'en faire un manuel pour apprentis comédiens.

En ces premières heures commence aussi le patient travail d'ajustement du rêve à la réalité : le rêve du cours qu'on a préparé, le rêve de ces noms inscrits sur les listes en face desquels on a noté, en abrégé, quelques informations glanées ici ou là ; et la réalité de ce qu'ils sont maintenant, dans cette classe, avec moi. Comme les personnages de La recherche du temps perdu ils changent sans cesse, infidèles à la première image qu’on s’était fait d’eux, puis fidèles d'une façon qu'on n’attendait pas, à un moment où on ne s'y attendait pas. L’impossibilité de parvenir à une image un tant soit peu fiable de chacun d’eux pourrait me réduire au silence, par crainte de blesser, ou de lasser, ou de mentir, mais je continue.

Je lance mes lignes au hasard, pêche de nuit sans hameçon ni poisson.

Premiers cours dans le noir.

 

*

 

Les haut-parleurs diffusent (assez fort, il n'y a personne dans la salle d'à côté) la chanson de Megumi Satsu « Silicone Lady », que je mime aussitôt, les yeux exorbités, raide sur ma chaise, en une sorte de karaoké infernal. Beaucoup rient, et c’est tant mieux : ils n’auraient sans doute pas perçu sans cela la dimension comique de cette petite histoire d’un « robot féminin » devenu « la meilleure psychiatre » ; d’autres sont mal à l’aise à cause des gémissements de la chanteuse et de l’air halluciné du type à côté du bureau qui ne ressemble plus à l’image qu’ils se faisaient du professeur et qui répète avec un accent sino-germanique : « Tous les comportements sont répertoriés, et le reste n’est qu’une affaire de données… »

Naturellement cela bousculera l’idée qu’ils ont de l’art, de la chanson, du cours et du reste ; on parlera d’expressionnisme, de théâtralité, de science-fiction, du rapport aux émotions et de robots. Mais moi, je fais signe à mon jeune moi du fond de la classe qui me considère avec complicité, et me rappelle que lorsqu’il était encore enfant Megumi Satsu le mettait également mal à l’aise et même, lui faisait peur, le faisait fuir (il l’appelait « le Migou… »).

 

*

 

La salle vide après le cours, à peine un peu moins ordonnée, quelques chaises dérangées tout au plus, un papier froissé, l'atmosphère qui s'est réchauffée. Accoudé à la fenêtre, on constate que la forêt a commencé à roussir, et l’on s’exclame intérieurement quelque chose comme : « Déjà ? »…

 

7 septembre 2016

 


 

 

 

LE COULOIR

 

Couloir08092016 

 

Au bout du couloir c'est l'angoisse. Passereau égaré au milieu de la colonie des goélands et des sternes, tu te fais tout petit, tu rases les murs, tu caches ta tête dans tes plumes. À force de pâlir tu finiras peut-être par disparaître ?

On a parlé à ton propos d'agoraphobie, puis de phobie scolaire parce que tu ne voulais plus venir du tout ; mais pour l'instant tu as juste peur parce que là-bas, au bout du couloir, il te faudra franchir l'ombre bleue du grand goulot d'étranglement où, tout à l'heure, un petit a été bousculé par les grands, qu'il n'y aura pas moyen de faire autrement, et que cette seule perspective suffit à t'oppresser.

Assis en classe à la table du fond tu respires ; mais ce couloir, ces couloirs…

 

*

 

Il n'y a plus personne dans le grand couloir quand je passe, mais c'est toujours l'angoisse.

 

8 septembre 2016

 


 

 

 

« ICEBERG »

 

Paris 17 ans 

 

Je te regarde dans les yeux

Mais qui es-tu ?

 

Dominique A

 

 

Parfois il se passe des choses étranges dans le secret de la salle. Une part de cette étrangeté est préméditée, répétée, réfléchie au fil des années, et une part nous échappe…

 

Cela faisait longtemps que je n’avais pas fait cette séance consacrée à la nouvelle de Fred Kassak « Iceberg ». C’est un texte souvent étudié en Troisième, parmi d’autres « nouvelles à chutes ». Il est habile, drôle et glaçant. Le lecteur croit d’abord que Bernard, le narrateur, est un homme jaloux d’un certain Georges, infirme ou vieillard qui accapare l’amour de la jeune femme dont Bernard est amoureux ; puis on comprend que Georges est un bébé et le narrateur, un dangereux psychopathe.

 

« Je n’aime pas que l’on me connaisse trop. Je préfère rester (…) un iceberg : un cinquième visible, et le reste immergé. »

 

Tout texte, toute personne est ainsi. En inclinant la tête avec un faux sourire je leur dis : savez-vous, pouvez-vous savoir qui est assis à côté de vous ? Qui est assis en face de vous ? Je leur raconte l’histoire de L., qui avait naguère épousé, sans le savoir, un schizophrène. Je leur dis aussi la richesse de cette part d’inconnu, qui n’est qu'exceptionnellement morbide ou dangereuse et qui fait qu’on peut passer sa vie à redécouvrir, par exemple, sa compagne ou son compagnon – voire tout ce qui nous est donné à vivre, livres et gens compris.

 

Je dis l’étrange, le mystère, l’inconnu inquiétant, l’ « iceberg », mais cela ne peut suffire : quand je travaille avec un texte, je suis le texte − et je veux qu’on le sente. Je suis là pour cela.

 

À mesure que je parle je me laisse volontairement gagner par la nervosité d’être vu, d'être exposé.

 

« Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme cela ? »

 

Naturellement je joue – et, ce jour-là, heureux de retrouver un vieux rôle, je surjoue. Me voici acculé à un angle de la classe, cerné par leurs regards amusés, perplexes, goguenards. Je prends appui sur les regards de ceux dont je sens qu’ils n’apprécient pas le jeu, qu’ils ne le comprennent pas, pour mieux mimer ma parano. Je tremble (j’ai, par chance, le tremblement facile). Je connais bien ce rôle, je me réjouis de la scène à refaire – je suis aujourd’hui un acteur, c’est vrai, mais un acteur qui n’a guère l’occasion de faire son numéro qu’une à deux fois par an. Je déclame en regardant avec un air hagard la colline d’en face :

 

À peine ai-je mis le pied dehors

que je sens des alligators

pulluler derrière le décor

et guetter chacun de mes gestes…

 

Je ne vois plus qu’un œil pervers

guignant mon cœur à découvert

et dans le chêne le plus vert

je pressens un symbole funeste !... 

 

Puis je m’assois en tremblant de plus belle. « Vous voyez, je suis content… parce que je tiens bon avec vous… Ils me l’ont dit, si j’arrive à faire cours normalement, sans inquiéter personne, sans faire de crise, je pourrai rester dehors… avec vous… Sinon, ils vont revenir me prendre, vous savez, et ils vont m’enfermer à nouveau dans la chambre sans fenêtre où je reste tout seul… je ne veux pas ! »

 

Je me tais, réellement épuisé.

 

« Monsieur, vous êtes vraiment comme ça ou c’est juste pour le texte ?

− C’est pour le texte. »

 

Rideau, chapitre suivant. Mais chacun repart, je crois, avec une très légère inquiétude : ceux que j’ai déjà eu en Sixième me connaissent trop bien et me font, je l’espère, suffisamment confiance pour n’être qu’amusés par cette façon outrée d’incarner « Iceberg » ; les autres s’interrogent.

 

Au fond de la salle désertée un jeune homme est resté, qui se lève et me regarde en inclinant la tête. Longs cheveux noirs, visage androgyne très pâle, il murmure d’une voix blanche qui me met mal à l’aise : « Tu te souviens ? Au lycée, c’est l’angoisse. Tu traverses les couloirs, poings serrés, en regardant le plafond, le plancher (plutôt le plafond, c'est plus digne). T’as l’air d’un vrai zombi, n’est-ce pas ? Tu t’assois dans un coin et tu sors un de ces innombrables carnets que tu as détruits par la suite (tu as bien fait)… Tu écris, interminablement, dans la cohue, pendant que les autres causent, pendant que les autres vivent…

– Alors c’est ça ? C’est à cause de toi ? C’est toi que tout à l'heure j’imitais ? Ta parano à toi ?

– Tu ne m’imitais pas. C’est moi qui te menais, marionnette, à ton insu ! »

Puis il s’évanouit.

 

Dans le secret de la salle s’exorcisent ainsi certains démons, semble-t-il.

 

Je dis souvent, en tout début d’année, que je fais cours pour tous les élèves – les gens – qui sont là avec moi, mais aussi pour les absents, les « fantômes », ceux qui les ont précédés, dont ces deux invités d’honneur installés tout au fond de la classe : celui que je désigne désormais par le nom semi-fictif d’Éliton, l’Indien, le quasi vagabond pas scolaire pour deux sous mais curieux, attentif et ouvert à la vie ; et moi-même à leur âge.

Ce fantôme-là ne me fait plus peur. Je l’accueille, je l’accepte. Je l’ai longtemps traité en étranger, préférant oublier l'adolescent diaphane pour ne me souvenir que de l'enfant en lequel il est plus facile, et plus rassurant, de se reconnaître. « Iceberg », c’est pour nous réconcilier. Je ne suis pas sa marionnette : c’est maintenant lui qui me sert pour dire ce que je veux. Il fait partie de mes trésors de guerre, en quelque sorte. Je peux soutenir sans gêne son image. Le voici, à son tour, et comme toute chose de la vie, travaillable, travaillé, récupéré au profit du cours et du texte.

 

9 septembre 2015

  


 

 

 

L'HOMME DE DEMAIN

 

Sallerealhumans

  

 

« Bonjour, je suis le hubot-remplaçant de M. Seppoloni. Votre professeur, qui ne regarde jamais la télévision, a passé son week-end à visionner la série suédoise Real Humans pour préparer son cours sur la science-fiction, et cela lui est un peu monté à la tête. Il a fait un petit malaise et se repose. Je suis son clone de remplacement, toute ma mémoire et mon comportement ont été fidèlement copiés sur lui et vous ne verrez presque aucune différence. Veuillez sortir vos carnets et vos classeurs. »

Coiffé comme un Playmobil, vêtu d'un polo bleu ciel que je ne porte jamais en classe, et bien raide sur ma chaise pour imiter l'image du hubot (robot humanoïde) projetée derrière moi, je goûte une fois encore au plaisir d'une mise en scène légèrement inquiétante. Nul besoin de me forcer, tant la situation même du cours est théâtrale et pousse à cette sorte de dédoublement que je ne fais que souligner — comme Guidoni sur scène mimant la schizophrénie de l'artiste : « Ce n'est pas moi qui chante ce soir, c'est l'autre, la poupée, le poupon… »

Dans la série suédoise Real Humans, les morts renaissent sous forme de clones robotisés. Une femme voit ainsi réapparaître son père mort, livré dans un carton sous la forme d'un automate plus jeune, avec les traits un peu plus lisses, les expressions plus figées (le jeu d'acteur est admirable), mais doté d'une mémoire et de toutes les apparences des sentiments. Le deuil devient impossible, les fantômes sont là, matérialisés avec un réalisme incomparable. La manie que j'ai de noter les rêves — et surtout ceux qui me donnent l'illusion d'entendre de nouveau parler ma mère — ou les textes que j'écris en sa mémoire feraient pâle figure face un tel stratagème technologique, dont ils ne sont peut-être que le brouillon. On sent bien qu'une telle pente est absolument mortifère ; on sent bien également qu'elle est aussi irrésistible que le chant des sirènes. La réalité que célèbre la poésie, la réalité à laquelle on s'accroche, pâlit et ternit devant le soleil trompeur de pareils fantasmes ! C'est sans doute la force et la faiblesse de l'homme que de devoir sans cesse composer avec ce monde imaginaire qui se mêle au monde, et fait partout comme un halo.

Aujourd'hui je suis mon personnage. Je dis bonjour avec un grand sourire figé. Je tourne la tête à gauche, je tourne la tête à droite, consciencieusement, mécaniquement. Lorsque je serai mort, mon robot parlera encore un peu pour moi, quelque temps, sur l'écran, dans les livres.

 

14 septembre 2016

 


 

 

 

À TROIS PATTES

 

 

La canne

 

 

Toute contrainte, tout incident, tout événement plus ou moins déplaisant se doit d’être intégré au cours ; mais ce pincement du nerf sciatique qui, soudain, a transformé le professeur de vingt ans en un petit vieillard appuyé sur la canne de son défunt grand-père ?


On change de rythme, voilà tout. La course dans les escaliers – pratique visant à dynamiser l’entrée en classe, à éviter les embouteillages des couloirs qui retardent le début du cours et à maintenir le professeur en forme – se transforme en course de lenteur, marche après marche, avec appui obligatoire sur la canne.

Bondir dans la salle, sauter sur la chaise, on n’y pense même plus : maintenir l’assise, après tout, donne de la stabilité, avec ces bols chantants et le thé on se croirait à un séminaire de méditation…

Il n’empêche que c’est le temps, le temps ordinaire avec son usure, ses ravages, qui s’invite ainsi dans l’éternité de la classe, et l’on se dit avec tristesse que bien des choses qui furent longtemps possible, déjà ne le sont plus.

16 septembre 2019

 


 

 

 

DANS LE CREUX D’UN JEUDI ORDINAIRE

 

 

Dans le creux d’un jeudi ordinaire –, dans le vague, le terne et les éclats brefs de septembre –, cognant contre les vitres comme cette mouche folle –, stagnant entre deux ciels comme ces pans de brume –, me laisse aller, tout laisse aller.

 

Les collégiens aussi s’en vont, sautant, riant, en grand silence derrière la vitre close. Ils partent en direction du lac et bientôt, ne reste que l’automne. Un geai qui file. Une voiture. Le temps qui palpite à nos tempes.

 

Sous le grand tilleul au faîte jaunissant survient une jeune femme blonde tout habillée de blanc, qui marche en plein soleil en portant son bébé. Elle s’avance, elle hésite, fait demi-tour et comme une actrice qui aurait terminé son numéro, disparaît en coulisse.

 

Dans la combe chacun s’affaire, apparaît, disparaît, trois petits tours, trois petits pas de danse, un sourire, un rire peut-être, un éclat, et s’en va. La neige est encore loin mais à cause des fenêtres fermées on pressent déjà, comme déposé sur tout le paysage, son silence à venir.

 

En l’attendant repose, repose-toi encore dans la tiédeur de septembre, pose ta tête sur l’épaule de la montagne qui t’accueille, et que le silence même te doit doux. Ne tremble pas plus que nécessaire, pas plus que le bouleau sous la brise claire en les plis de laquelle, éclat bref comme toi et comme tout ce qui vit, un papillon blanc passe aussi, mi-dansant, mi-hésitant...

 

18 septembre 2014

 


 

 

 

L’INCENDIE

 

Salleseptembre2015fumée

 

 

Peu à peu l’attention se perd. Ils n’écoutent plus, se poussent du coude pour faire passer l’information qui, de fait, se répand dans la classe comme un feu de broussailles. Tous regardent maintenant en direction de la fenêtre, et ceux qui en sont éloignés tendent le cou, se lèvent presque en oubliant tout à fait le cours qui, forcément, s’arrête.

Naturellement j’avais vu avant eux : ma salle, je la connais. Après une nuit d’averse, le soleil frappe les boiseries et l’eau s’évapore en formant des volutes blanches qui donnent l’impression que le bâtiment flambe – pendant la saison froide, c’est, avec le givre, plus saisissant encore. Je ne boude pas mon plaisir à voir que ce spectacle produit, chez mes grands élèves de Troisième, la même réaction à peine plus contenue que chez mes petits Sixièmes.

J’ouvre en grand la fenêtre et prends, pour mémoire, quelques clichés médiocres.

 

24 septembre 2015

 


 

 

 

DANS LE NOIR (2)

 

 

Le haïku, c’est l’art de l’étonnement devant l’ordinaire, un puissant antidote à l’indifférence, à la lassitude, à la paresse, à l’ennui de vivre. Cela passe, comme toute pratique artistique, par un retour à la saveur première de la sensation : voir, goûter, sentir, toucher, entendre…

Les voici occupés à regarder par la fenêtre, occupant librement l’espace de la salle, les couloirs, l’escalier – certains sont partis se livrer à l’atelier dit de « l’écoute aux portes », qui consiste à glaner, à travers les portes, des bribes de paroles prononcées par des professeurs ou des élèves, à les écrire et à en faire des poèmes qui seront lus en fin de cours.


Chaque groupe, chaque élève réagit différemment devant la liberté. Certains ne bougent pas de leur place habituelle, comme des canaris en cage qui ressentent l’ouverture de la porte comme une menace. D’autres s’empressent d’aller à la fenêtre, ou de monter sur les tables (Tiwan vient de soulever une des dalles du faux-plafond, qu’il faut remettre en place…), ou de se cacher derrière la porte, ou de s’allonger au sol « puisque, Monsieur, vous avez dit que nous étions à la plage et que le lino bleu, c’était la mer… » Tout de même, aller s’enfermer dans le placard comme Matteo vient de le faire, ce n’était jamais arrivé ; cela prouve, au passage, que c’est possible – et Tiwan de s’empresser de rejoindre Matteo dans le placard pour, on suppose, lui taper dessus…

Chacun ainsi explore son petit arpent de liberté, regardant, sentant, touchant, écrivant.

Soudain les volets se ferment et la salle est plongée dans le noir. Que voit-on quand on ne voit plus ? Que voit-on qu’on ne voyait pas auparavant, quand on y voyait ? Juste l’œil rouge du vidéoprojecteur qui surveille la scène, le liseré blafard sous la porte, les rainures du côté du volet qui ne ferme pas très bien, quelques lueurs...

Les plus turbulents bien sûr en profitent pour pousser un peu plus loin la régression infantile. C’est sans importance. Cela fait partie de l’expérience. Que vit-on quand on est plongé dans le noir ?

 

24 septembre 2019

 


 

 

 

PASSÉE LA BARRIÈRE...

 

« Sitôt passée la barrière, les fantômes viennent à ma rencontre » (c’est là un carton du Nosferatu de Murnau qui m’a toujours fasciné) – vivants ! bien vivants ! Un demi-cercle de jeunes gens bien vivants, et c’est aussitôt la classe qui semble se reformer. Voici Maurine qui est maintenant en 1ère ES et me raconte ; voici Grégoire et Joseph, toujours copains cinq ans plus tard, et Lorette, Baptiste, Capucine, et Chloé encore dans l’escalier, et ceux dont les prénoms déjà se brouillent dans la brume de ma mémoire confuse !

Accoudé à la fenêtre du grand bâtiment rose qui est, me dit-on, un ancien phalanstère dont les vers à soie se sont métamorphosés en lycées (ne leur disais-je pas naguère, en Sixième, qu’ils étaient des « larves » en train de devenir papillons ?), je regarde les nuages et leur jeunesse qui passe, dont je suis maintenant loin et pour laquelle j’éprouve une fugace mais poignante nostalgie. J’ose alors les héler de là-haut − « Mais qu’est-ce que vous fichez là ?... » L’air est doux, ils vont et viennent, entrent et sortent, se promènent entre le long des allées dégagées, vont et viennent en devisant, vivants, bien vivants…

 

Pontcharra, 26 septembre 2016

 


 

 

 

LE HAVRE

 

Lehavresept2016

 

 

Un poète vivant, une poète en visite, en balade, en résidence même dans un établissement scolaire, c'est, dirait Claude Roy, comme une vache en liberté dans l'abattoir ? Ici on dissèque les vers, on détricote les textes, on jette l’obscur en pâture aux néons? − La poésie, en vérité, n'y est sans doute pas si mal traitée, ou plutôt mieux qu'ailleurs...

 

*

 

Bienvenue dans ce havre, que je fais visiter avec autant de fierté que si j’en avais été l’architecte, tout à la joie et à l'étonnement de redécouvrir dans le regard d'autrui ce beau bâtiment dont les lignes suivent celles de la montagne, qui donne sur la montagne et donne surtout envie d'être là et de s’accouder non pour étudier mais pour simplement regarder la montagne. D’accord, c'est une île, un havre, un refuge − étant entendu que les îles sont promises aux tempêtes, les refuges tôt ou tard emportés par les avalanches et qu'il n'y a plus de havres...

 

*

 

En plein cours ce matin-là, on s'arrête. La brume a envahi toute la partie basse de Bramefarine qui est encore dans l'ombre et fait avec les hauteurs ensoleillées un contraste vraiment saisissant. « Regardez la brume bleue ! » − Mais ce n'est pas de la brume : c'est la fumée de l'incinérateur qu'un coup de vent a ramené sur nous...

 

28 septembre 2016

 

 


 

 

PREMIER ACTE

 

Salle29092018

 

C’est la première heure, le premier acte d’une très belle journée d’automne estival, et c’est le premier devoir de l’année. Après avoir beaucoup parlé le professeur se tait et regarde.

Chacun se tait et regarde : regarde sa feuille, regarde les autres, regarde par la fenêtre le ciel absolument limpide, la montagne claire au fond du paysage, la petite maison aux volets bleus qui reste encore dans l’ombre. Elsa, la tête posée sur son bras gauche, semble s’être assoupie sur sa copie, mais il n’en est rien car sa main droite qui tient le stylo bouge encore. Gabrielle, jambes croisées, le dos droit, mordille avec souci le bouchon bleu de son Bic, considère de loin sa feuille comme pour prendre du recul par rapport aux questions posées puis, soudain, se détournant tout à fait de son objet comme le font souvent les chats en chasse, attrape un de ses cheveux qui flottait à hauteur de ses yeux et le coupe ; puis elle reprend le Bic et le fil du devoir. Raphaël, comme à son habitude, pense à voix haute, ou, disons pour ne pas le vexer, à voix demi-basse, murmurant, donc : « Merde!... mais enfin... », et faisant de sa grande table-estrade près de la porte une sorte de théâtre. Naturellement, Suzon et Dorian ne peuvent pas voir qu’ils ont, au même moment, exactement la même attitude, avec la même inclinaison de tête et la même façon d’entrouvrir la bouche en écrivant, comme pour bailler (Suzon baille) ou comme le ferait un bébé étonné. Inès, cependant, à intervalle régulier remet en place ses longs cheveux en les coinçant derrière ses oreilles comme on le ferait d’un rideau de théâtre, encore (ne sommes-nous pas toujours ici au théâtre, public et spectateurs engagés dans un même jeu de miroir ?), et sur la scène de son visage attentif se joue tout le petit drame sans drame du devoir de français. Enzo, quant à lui, a fini, semble-t-il, fini le drame, la pièce, et, après avoir caché sous sa trousse la feuille dont il espère peut-être que je ne la ramasserai pas, joue avec son compas rouge, et sa mine est si triste et si inquiète qu’on a envie d’aller le rassurer ou, pourquoi pas, de lui filer en douce les réponses (va les chercher à la loge si tu veux, les photocopies du corrigé sont prêtes...). Yannis, qui est manifestement enrhumé, secoue la torpeur par un tonitruant barrissement, que commente aussitôt Raphaël, bientôt repris par Suzon exaspérée, mais encore polie : « Dans ta tête, s’il te plaît ! »

Le temps à présent semble long pour ceux qui ont fini et qui regardent dans le vague, se faisant discrets pour ne pas écoper d’un supplément de travail. Enzo revient avec les photocopies.

 

29 septembre 2018

 

 

 

 

 

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