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Papillon vert encore tout flétri,

tout tremblant de sa naissance,

la feuille du hêtre…

 

 


 

 

 

UN PEU DE CETTE PAIX

 

La terrasse du Villard en fin d'après-midi. On constate avec étonnement que le soleil est encore haut, que le jour se prolonge : quelques minutes de quiétude printanière encore avant la nuit, la pluie et le reste. L’enfant s'affaire, les chiens mâchonnent des morceaux de bois, la chatte Onça repart en chasse – chacun dans son monde, mais tous baignés dans la lumière de ce plus vaste monde. Un vent très léger agite les branches nues du grand bouleau.

Ai-je bien entendu (mes oreilles sont bouchées par le rhume et l'otite) ou bien ai-je rêvé ? L'appel d'une tourterelle, ou bien la roucoulade d’un pigeon, a raisonné au loin. (Sept ans plus tard, même étonnement à découvrir soudain, fouinant dans l’ornière de la route, cette espèce de pigeon un peu rare qui niche par ici.)

Voilà que tout est paisible (malgré la légère oppression de cette oreille bouchée). Je dépose ici un peu de cette paix provisoire. Un avion traverse le ciel, en route vers l'Italie je crois. « Là-bas ? »

 

4 avril 2008


 

 

RESPIRE

 

Dix-huit heures, temps froid et lumineux, soleil voilé. Le thé fume un peu, ce thé noir du Yunnan que je n'avais pas bu depuis longtemps. Goût âcre, frisson. Le pouillot compte ses écus, les bêtes font cercle dans le jardin autour de la mère et de l’enfant. Une corneille est passé en croassant, que l’enfant depuis imite obstinément ; puis il aperçoit son reflet dans la tasse de thé et s'exclame : « Lo ! Lo !

– Tu vois Léo ?

– Naan !… »

Étrange sensation d'avoir soudain été transposé par un dessinateur facétieux d'une époque à une autre, d'un climat à un autre : le balcon de bois sombre de Rémire, le jardin au manguier, les voici de nouveau — mais c'est une terrasse (même couleur de la rambarde), et les manguiers sont devenus châtaigniers et bouleaux…

Tout de même on respire, on respire bien mieux.

 

5 avril 2008


 

 

TRILLES ET CRÉPITEMENTS

 

 

Trilles tremblants dans l'herbe trempée, clameur qui monte jusqu'aux dômes embrumés. 

 

Une tourterelle. Deux corneilles. Cent pinsons, mille mésanges. 

 

Plus loin la pluie crépite sur la carcasse abandonnée du renard, dont les dents luisent dans l'herbe sombre. 

 

La pluie crépite sur le carnet, petite ondée printanière. 

 

Assis entre les deux grands châtaigniers, j'écoute la pluie qui crépite.

 

 

6 avril 2008 


 

  

 

LA PREMIÈRE HIRONDELLE

 

 

La première hirondelle : j'ai honte de ne lui avoir accordé qu'un regard distrait.

 

Derrière la fenêtre, le poirier plein de moineaux et la ligne de crête.

 

Le temps file et je regrette, assis à la fenêtre.

 

 

10 avril 2008 


 

 

ENFANTS PERDUS

 

Condamnés, apeurés, traqués – on ne sait même pas pourquoi, mais on sait cela : la traque a commencé. Serrés en silence dans le petit appartement de Chambéry-le-Haut, on ose à peine respirer. Il ne faut pas qu'on nous repère, mais le voilage orange de la cuisine (qui existait naguère, je m’en souviens très bien) bouge et cette fois encore il nous faut fuir car ceux d'en face ont pu nous voir, et  nous dénonceraient à coup sûr.

On appelle des amis qui organisent notre fuite vers l'Écosse via la Bretagne, mais la communication est coupée avant que nous ayons pu obtenir toutes les informations. La scène suivante se passe dans un port en Bretagne. Je filme un martin-pêcheur qui s'approche de ce qui semble être son nid, mais qu’un autre oiseau occupe. Scène violente.

Le plus navrant : on reçoit l'acte qui fait des grands-parents les seuls parents légitimes de Léo, désormais sans nous, parce que le laisser loin de nous était la seule chance pour lui d'échapper à ceux-là qui nous traquent. La chatte Onça aussi erre, chatte des rues désormais. On a tout perdu. 

Nathalie aide un groupe de touristes qui ne savent pas comment prendre le bateau. Certains me connaissent, dont Éliton. Impossible de les éviter, même en prenant ce chemin aux traverses de bois. Dans le bateau, Éliton est derrière nous. Je me cache dans ma capuche. Nathalie prétend que je suis un architecte et donne un faux nom. Rire d’Éliton qui ne croit pas à la blague. Je me retourne. Sourire complice.

Grande confusion de ces rêves qui, au matin, laissent parfois si mal à l’aise qu’on a peine à croire au printemps.

 

11 avril 2008 


 

  

 

QU’EST-CE QUE J’Y PEUX ?

  

Ah, ce survol onirique de la forêt amazonienne : nuées d'insectes et de chauve-souris autour des fleurs de bananiers, crabes et écrevisses géants courant le long des criques asséchées, tapirs et cabiais, vertige de la canopée, odeur de salade géante — et tout cela, plus réel que l'avion ! Mais cette scène pathétique, encore, vient l’interrompre, de ma mère s’exclamant : « Le temps est compté, je sais bien… Mais qu'est-ce que j'y peux, moi ?

— Rien. Et ce n’était vraiment pas la peine de partir…»

  

13 avril 2008 


 

 

  

DEUX BOUVREUILS

 

 Sur les branches encore enneigées, deux bouvreuils mâle et femelle se gavent de bourgeons.

Printemps et hiver cheminent ensemble.

 

15 avril 2008 


 

 

 

CE QUI RASSURE…

  

Rêvé cette nuit encore de la forêt tropicale amazonienne et de Cayenne transformé en Venise équatoriale.

Travaillé encore une bonne partie de la journée à l'aménagement des combles. Je pose le plancher. J'ai besoin de ce bureau là-haut pour écrire. La pose du plancher est une étape de ce très long processus qui va de la vie à l'écrit !

 

Autrefois j'ai été quelque sauvage charognard, ou bien cueilleur-chasseur arpentant le monde d'un pas régulier.

Autrefois, plus loin encore en amont du monde, j'ai été rapace, reptile, poisson ou pierre.

Aujourd'hui ne suis plus guère qu'une proie, mulot apeuré, ou cette fauvette à tête noire dans la gueule de la chatte ce matin. Inquiet. Fragile. Faisant sans cesse le fastidieux inventaire de ce qui rassure, de ce qui inquiète.

 

Ce qui rassure : le chant de certains oiseaux ; le feu apprivoisé ; les prémices du printemps ; le rire de l’enfant ; les lattes du plancher lorsqu'elles s'emboîtent bien ; la dent de Crolles bien nette à l'horizon ; la plume qui glisse sur la page ; la forêt, la montagne.

Ce qui inquiète : ces traces noires laissées par la foudre au creux du châtaignier ; l'usure du vieil hiver quand la neige devient boue ; les pleurs de l'enfant ; la douleur de l'écharde, le marteau sur l'orteil ; l'horizon barré ; l'idée qui creuse en diagonale ; la plume qui gratte ; le temps, l'enclos.

 

J'aspire pourtant à retrouver le pas sûr du sauvage. Et j'use pour y parvenir des détours sophistiqués de l'artifice − ces mots qui tracent un layon, une piste nouvelle à travers le temps, l'enclos, la forêt, la montagne.

 

20 avril 2008 


 

 

 

BALADE D’AVRIL (1)

 

 

Ballet lent des escargots après la pluie.

 

Dans l'air mouillé il porte loin, le chant du rouge-gorge.

 

De la carcasse du renard n'ai plus trouvé trace — je rentre, vautour déçu.

 

Ce chalet, en l'absence des propriétaires, ce sont les chevreuils qui l'habitent.

 

Un amas de plumes noires, c'est tout ce qui reste de la corneille.

 

Sur la souche luisante, les reliefs d'un festin d'écureuils.

 

Ce tronc sans écorce : tous les cerfs, tous les chevreuils s'y sont frottés !

 

Lichen vert glacier, myrtilliers défaits, terre spongieuse.

 

 22 avril 2008 


 

  

 

BALADE D’AVRIL (2)

 

 

La pause près du grand hêtre abattu fait gémir Patawa et ronronner Onça.

 

Voyons, écoutons, sentons un peu.

 

Le vacarme du Gelon, gonflé par la fonte des neiges.

 

La clameur des oiseaux chanteurs.

 

Les pentes forestières qu'éclairent les premiers rayons.

 

Le bleu pâle du ciel, le gris du hêtre, le vert brillant des mousses.

 

L'ombre de la chatte qui se profile sur un tas de branches coupées.

 

Ce parfum printanier, le souffle des sèves qui montent.

 

À ces cris de joie ai répondu par un mouvement de refus : toute l'harmonie, aussitôt, en a été brisée.

 

 24 avril 2008 


 

  

 

BALADE D’AVRIL (3)

  

L'aube à peine. À la recherche des morilles (trouvé hier une blonde sur le chemin de la boîte aux lettres) je descends droit au Gelon que je franchis tant bien que mal sur un tronc incertain — hurlements rauques de la chatte qui n'ose plus me suivre. (Pour trouver le pont, c'est vingt mètres plus loin en suivant le sentier : s’en souvenir pour la prochaine fois.)

Je n’ai pas trouvé de morilles, mais cette vaste grange en ruine absolument superbe, toit et mur recouverts de mousse, la charpente encore en bon état. J’y suis entré et suis resté un long moment assis là entre ces murs, habitant provisoire des ruines. 

Maintenant j'émerge de la forêt après une assez longue et assez vaine marche, et se découvrent les prés, le vert lumineux des prés, les dômes blancs, la silhouette chargée de fleurs du grand cerisier, ce paysage d'une fraîcheur extraordinaire. Le vent aussi est doux. Un pic noir traverse (sa silhouette floue dans les jumelles). Puis c'est un chevreuil qui déboule sur moi, en affolant la chatte. Au retour j'identifie ma seule trouvaille : strobilyrus esculentus, la collybie comestible...

 

25 avril 2008

 


 

 

  

NOTES DE L’ORDINAIRE EN AVRIL

 

  

Le chat au soleil, les lilas en bourgeons, les bouleaux, le poirier, le jeune homme et le vieillard – tous saluent le printemps.

 

« Coucou Lo ! » répète l'enfant à son reflet dans la vitre.

 

Le bec chargé d'herbes, passant, repassant, s'affaire le couple des mésanges bleues.

 

L'enfant franchit le portail, file le long du hangar ; quelle aventure ! 

 

Marche en plein soleil. Regarde la maison aux volets ouverts !

 

Terrasse plein sud, allongés pareillement — le chat, le lézard.

 

Les poils de la chienne volent et s’accrochent aux lilas ; la mésange s’en saisit.

 

Chant du rouge-gorge. Un avion passe au ralenti. La journée s'étire.

 

Insectes patients, à grand-peine ils grimpent, les cyclistes bariolés.

 

Pourquoi le bourdon s'obstine-t-il à confondre l'orteil et la fleur ? 

 

Quel oiseau là-haut, discrètement me bombarde de ses fientes parfumées ?

 

Première tonte. Le chien Ulysse attrape au vol cônes de pin et brindilles. 

 

Au soir tombant voltigent les chauves-souris.

 

26 avril 2008 

 


 

 

 

NOTES POUR PINCER

 

Ciel voilé, nuages sombres sur les crêtes. Le bruit d'un tracteur. Le cri d'un rapace. L'aboiement du chien. Un souffle frais, presque froid. Poirier blanc sur fond de ciel blanc, dômes encore blancs sur fond de ciel blanc. Bouleaux blancs sur fond d'herbe verte. Vert vif de l'herbe, vert vif des premières feuilles. Saison aussi hésitante ici que le chant inachevé de la mésange, neuf notes d'une mélopée inaboutie.

Je reste en suspens, incertain. Je note ceci pour tenter de me prouver que je ne rêve pas, pour me pincer en quelque sorte. Et puis, je porte la tasse de thé à ma bouche et tout à nouveau semble neuf, vif et vrai.

Dans le plein soleil, je tonds la « pelouse ». 

Échos de la tronçonneuse, de l'avion, de la mémoire.

Quelle mémoire ? Un oiseau chante parmi les fleurs, et voilà.

 

29 avril 2008

 


 

  

 

BALADE D’AVRIL (4)

 

 

Tendres à croquer, ces neuves pousses du sapin — pépie la mésange !

 

Papillon vert encore tout flétri, tout tremblant de sa naissance, la feuille du hêtre.

 

Lamentablement elles pendent après la pluie, les feuilles du hêtre.

 

La forêt ici brumeuse, aujourd'hui, comme la forêt brumeuse là-bas. 

 

 30 avril 2008

 

 

 

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.