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 Tout au dedans est riche, doux et chaud, tout au dehors est blanc et froid. On reste aux fenêtres à regarder la neige, et l'enfant la bouche en cœur répète : « Oh ! »...

 


 

 

LAMPES ALLUMÉES

 

Tout au long de cette journée pluvieuse, brumeuse, agitée, les grands nuages n'ont cessé de défiler le long des collines de l'ouest. Maintenant la nuit est tombée et il ne pleut plus. Les premiers insectes de mars volent autour du réverbère qui éclaire de sa lumière crue les combles ouvertes de la grange voisine. Grand silence. Pas même une chouette qui chante. Juste ces quelques insectes qui tournent en rond, ou parfois une goutte qui tombe du toit.

C'est peu dire qu'on est bien, ici. On se love dans la douceur de ce refuge si longtemps rêvé. On se sent hors du monde et de ses menaces, et presque hors du temps. Je ne connais rien de plus plaisant que d'être assis là face au village silencieux, à veiller dans la nuit trempée en compagnie des chats, de la chienne, des insectes et du réverbère. Celui-ci non plus d'ailleurs n'est pas seul, car un autre s'est allumé plus loin, là-bas sur la droite. La nuit est pleine de lampes allumées.

Aujourd'hui encore les bouvreuils (dont le rouge si vif les fait ressembler à des feux ou à des fruits) sont venus se poser dans les pruniers près de la maison : ils viennent se nourrir des premiers bourgeons. Hier c'était un grosbec. Des canards traversent le ciel : mars marque le retour de cette première époque du printemps pluvieux des haïkus. Il me tarde de voir le premier rougequeue, et puis les premières hirondelles. C'est grâce à cette certitude du retour des oiseaux migrateurs que le temps pour un temps inquiète moins, que le silence et même mon reflet dans la vitre paraissent bienfaisants. Vivre ici est un don ; il n'est plus qu'à s'incliner, à rendre grâce à la beauté et à la bonté de ce lieu qui accueille sans réserve le voyageur de retour du « pays sans nom ». 

Merci la nuit, merci la vie, merci le réverbère, l'insecte, le chant, merci le silence, merci pour ces jours heureux...

 

12 mars 2008


 

 

 

EN BALADE

 

Ki-kyo ki-kyo ki-kyi ki, crie le pivert en passant ; puis il se perche le long du tronc, me regarde avec son œil rond, puis l'air de rien se glisse de l'autre côté et repart en criant : Ki-kyo ki-kyo ki-kyi ki…

Pour avoir une idée du bonheur qu'il y a à être ici, il suffit de regarder  la chienne courir à travers le champ, se rouler dans l'herbe rase, repartir, et revenir avec un os de chevreuil ou de cerf dans la gueule et les yeux brillants de gratitude canine.

Traversée du bois. Grimpereau, mésanges, pic, rumeur du Gelon, et les chiens qui suivent pas à pas.

Les traits. Le rire du pic. L'alignement des onze poiriers. Les nuages accrochés au flanc de Belledonne. Ce soleil voilé. Les pentes sombres, les sommets enneigés. Ce paysage austère et bon.

On continue en direction des châtaigniers.

Ces fleurs mauves aux feuilles comme des orties : chercher leur nom au retour.

Puis voici la gouille où le chien Ulysse, en bon Labrador, fait trempette.

 

 13 mars 2008


 

 

 

NEIGE DE MARS

 

Ce pourrait être le printemps mais c'est l'hiver qui tourbillonne encore à gros flocons dans toute la vallée. Une épaisse couche de neige recouvre les toits, les arbres, les chemins et la route sur laquelle j'ai fait tantôt un très lent tête-à-queue. Maintenant la nuit tombe — une nuit vraiment blanche. La colline en face est baignée de brouillard et de flocons, le réverbère éclaire la charpente de la grange et le toit tout blanc.

La première expérience de neige et de luge se solde pour l'enfant par une grosse crise de larmes. Il babille maintenant dans la salle de bain. Tout au dedans est riche, doux et chaud, tout au dehors est blanc et froid. On reste aux fenêtres à regarder la neige, et l'enfant la bouche en cœur répète : « Oh ! »...

 

21 mars 2008

 


 

 

 

DEHORS

 

Après plusieurs jours de neige le retour triomphal du printemps incite à s'installer dehors, sur la terrasse, face à la longue barrière de la Chartreuse. Sans doute est-ce encore un peu trop tôt (« J'ai des doutes sur le passage à l'heure d'été »); il faisait presque chaud tout à l'heure et le bourdonnement des insectes, le ciel très bleu, les chants d'oiseaux donnaient l'impression que rien ne changerait plus – mais rapidement le vent s'est levé, le ciel s'est voilé. Douceur et fraîcheur alternent au gré des coups de vents, comme la neige alterne encore avec l'herbe rase dans le jardin et les champs.

Moi, je n'écris pas, ou bien juste une ligne de temps à autre entourée de silence. Avec beaucoup de prétention je pourrais évoquer la musique de Satie, mais je ne joue pas de piano. Je joue plutôt au concierge, au concierge de ce printemps dont je consigne paresseusement les allées et venues.

Bourrasque dans les pins. Un chien aboie, puis tout s'apaise.

Ce cri qui s'achève en papier froissé, on le reconnait aussitôt : le premier rougequeue !

Appels entêtés des pinsons, des mésanges, des enfants au loin, et du chat qui miaule.

Une voiture qui passe. Les nuages qui passent. Le temps qui passe.

Le chien Ulysse rentre chez lui, le chat Chadek reste là embusqué sur ma table.

Tambourinage d'un pic, quelque part à main droite.

Le soleil.

La cloche immobile silencieuse de l'ancienne école reconvertie en gîte communal.

La dent de Crolles au fond du paysage.

Le rire du pic.

Les traces dans la neige.

Les primevères et le forsythia en fleurs.

Le bourdonnement des mouches.

Un bouquet de jonquilles encore en boutons.

Les monticules laissés par les taupes.

Bramefarine.

Le chalet d'en haut, toujours fermé, et Belledonne au-dessus.

Un bol de thé brûlant.

L'enfant qui appelle.

Le vent qui s'apaise.

 

30 mars 2008

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.