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 Embusqué à la fenêtre je guette et photographie les oiseaux: tarins, grosbecs, sittelles, pinsons, verdiers, chardonnerets; mais celui qui me touche le plus (sans doute parce que c'est celui que j'observais le plus souvent lors des hivers lyonnais) reste la petite mésange bleue, qui est d'une confondante délicatesse...

 


  

 

SOIR D'HIVER, LISANT...

 

Le soir tombe, la neige bleuit. Quelques flocons fins tourbillonnent encore dans le ciel. Je termine la lecture d'Atlantique Nord de Redmond O'Hanlon : souvent cocasse, parfois fascinant, c'est un récit parfaitement maîtrisé dans lequel s'insère sans pesanteur toute une avalanche de précisions naturalistes. Je déplore cependant des longueurs et une linéarité qui finit par lasser. Je préfère une écriture fragmentée, par flashes, et sans discours. N'empêche : à côté de ce récit du dehors le dernier livre de Paul Auster (Seul dans le noir, lu avant-hier par désœuvrement ou probable nostalgie de certains ouvrages plus stimulants du même auteur lus en Guyane) fait pâle figure. Desséché. Redondant. Pauvre. Une écriture qui se prolonge sans être irriguée par l'expérience du monde et la confrontation au dehors s'épuise et devient radotage. Danger qui ne guette pas O'Hanlon.

 

(Même irriguée par l'expérience du monde et la confrontation au dehors l'écriture est toujours menacée d'épuisement et de radotage...)

 

Je me détourne cependant du bouquin pour tenter de lire le paysage d'hiver, la brume au pied de Prodin, les fines branches toutes scintillantes des bouleaux recouverts de givre, la silhouette hérissée des châtaigniers. Je pense au printemps qui transformera bientôt les couleurs, les lumières de la montagne et de la pièce. Je me dis que ce pays est beau et qu'il est bon d'habiter un climat à quatre saisons.

 

Crépuscule enneigé — face aux arbres noirs, songeant au printemps.

 

L'écho mêlé de la flûte et des voix — tous ces sons qui allègent.

 

Regarde au loin, le long de la crête, ces nuages !

 

Lueurs de la neige dans le crépuscule.

 

À mesure que le paysage s'assombrit et que la brume envahit la vallée, je me dis avec tristesse que les pages de ce carnet se remplissent aussi vite que les livres lus s'entassent dans la bibliothèque, que donc le temps file (bientôt un an que nous sommes installés au Villard) et qu'il va falloir, qu'il faudrait faire quelque chose. Se mettre sérieusement à cet ouvrage qui finira par perdre son sens (et le désir même de l'écrire s'épuisera comme un ruisselet bu par le sable – tous les cours d'eau ne vont pas à la mer...). Reprendre des études, par exemple sur le Japon vu par Nicolas Bouvier ou bien sur une lecture « japonaise » de mes occidentaux préférés. Repartir. Comme si ne rien faire et continuer à regarder passer les saisons à la fenêtre n'était pas suffisant !

(Il faut croire qu'en effet, rester à la fenêtre sans souffler mot ne suffit pas complètement. D'où ces lignes.)

 

1er février 2009 


 

 

L'ART ET LA MALADIE

 

Je sais que c'est la loterie, la balle dans le barillet qui tourne et le coup qui part sans souci de celui qu'il va annihiler. Je ne peux cependant m'empêcher de me dire que cette tumeur logée dans le crâne d'un enfant apparemment sensible et prédisposé à l'art, ce n'est pas tout à fait un hasard — comme si la sensibilité artistique et la maladie étaient liés, n'étaient même peut-être que les deux faces d'une même pièce. Côté pile, la création ; côté face, la mort. (C'est une idée banale, d'ailleurs étudiée par Segalen dans sa thèse sur les "cliniciens ès-lettres", mais qui me trouble.)

On craint en tout cas que la tumeur tôt ou tard l'emporte en un gâchis insupportable. L'adolescent le sait, lucide, amer. Le couperet peut tomber à tout moment. Et le voici pourtant avide de savoir, attentif, souriant, posant des questions et répondant aux miennes… Il ne faut pas parler du futur. On navigue à vue à travers la souffrance indirecte des poèmes de Louise Labé ou Verlaine. On ne peut être ni trop grave, ni léger. On reste distant et attentif, on écoute, on ne perd pas de temps comme ce peut être le cas en cours, on ne peut pas se le permettre pas plus qu'on ne peut se permettre la futilité d'un détour grammatical. La maladie rend les choses tragiquement précieuses.

 

4 février 2009


 

  

JOURS D'HIVER

 

Embusqué à la fenêtre je guette et photographie les oiseaux: tarins, grosbecs, sittelles, pinsons, verdiers, chardonnerets; mais celui qui me touche le plus (sans doute parce que c'est celui que j'observais le plus souvent lors des hivers lyonnais) reste la petite mésange bleue, qui est d'une délicatesse confondante...

 

*

 

Bourrasques de grêle et de neige toute la journée. Fenêtres closes, c'est le grand silence ; fenêtre entrouverte, c'est la tempête qui hurle depuis les crêtes, les flocons qui filent presque à l'horizontale, les arbres qui plient. 

 

*

 

Dialogues avec Léo:

 

« Papa, chante le silence ! »

 Dans la maison, c'est le silence. Seule la queue d'Onça balance...

— Encore ! »

 

Et puis:

« Écoute le silence, Léo.

— Je peux pas. Il fait pas de bruit ! »

 

*

 

Encore toute une longue journée de travaux, mais voici la peinture de la chambre enfin terminée. Demain, le sol. Puis ce sera fini. Les yeux brûlent. Il neige presque sans discontinuer depuis avant-hier soir. Nous sommes ensevelis et heureux. Léo, avec grand sérieux, fait mine de jouer aux échecs.

 

9 au 11 février 2009 


 

  

LOVÉ DANS L'HIVER

 

Derniers jours de ces vacances d'hiver, premier de notre deuxième installation : les travaux des combles sont terminés, et mon père repart avec tous ses outils. Un an après notre arrivée au Villard notre espace s'est singulièrement agrandi. Le bureau où j'écris ces lignes ensommeillées, la chambre nouvelle, l'escalier, la mezzanine vidée qui accueillera bientôt le bureau de Nathalie, l'ancienne chambre à présent occupée par les chats, tout semble neuf et vieux à la fois, familier et nouveau.

Je n'aurai bientôt plus aucun prétexte pour ne pas me remettre au travail.

En cette heure déjà trop tardive pour se lancer dans quoi que ce soit de conséquent, je me contente de jeter un œil sur la nuit. Une nouvelle couche de neige a recouvert l'ancienne. On va repartir. On savoure ces derniers instants d'arrêt. Les yeux brûlent.

Il est bon de se lover ainsi dans le creux de cet hiver heureux. Il faudra, plus tard, y revenir.

 

Dimanche 22 février 2009 


 

  

POUR SE SOUVENIR...

 

(J'avais oublié cette urgence qui fait qu'on ne peut se coucher sans au moins un détour par le carnet ; ma plume, sitôt rouverte, s'en est souvenue pour moi.)

Aujourd'hui je retrouve T. fatigué, peinant à se concentrer et à se remémorer les choses les plus simples. Je lui parle de René Guy Cadou. Pourquoi ne puis-je m'empêcher d'évoquer le fait qu'il est mort très jeune ? Parce que je pense que c'est une manière de dire à T : tu vois, on peut faire de belles choses et laisser des traces même en peu de temps ? Parce que je pense aussi à la belle et funèbre phrase de Cadou, « je survivrai dans l'amour de ceux que j'aime » ? Mais quand T. me demande de quoi il est mort, le mot reste coincé dans ma gorge et je ne réponds pas. Lui, veut parler de sa souffrance. Du traitement qui lui fait mal, provoquant des maux de tête que les médicaments ne soulagent pas et qui sont pires que ceux, habituels, dus à la tumeur ; de l'accalmie qui commencera jeudi; de la prochaine échéance, du scanner qui aura lieu dans un mois et qui permettra de savoir si ça a marché. J'ai peur de la suite. Déjà, aujourd'hui, la fatigue est trop grande pour permettre l'échange. Qu'est-ce que je viens apporter avec mes histoires de métaphores qui mènent tout droit à l'extase poétique ? Parler de sortie à quelqu'un qui a déjà un pied dehors et ne peut faire demi-tour, est malvenu ou, au mieux, dérisoire.

Moins j'y pense et plus se grave en moi l'image de cet adolescent si fragile face à l'insupportable — ses regards, ses sourires, sa souffrance. Sur le moment je joue le professionnel distant ; mais je repars avec ce malaise, cette boule au ventre qui est bien peu de choses face à la tumeur installée dans sa tête à lui.

Se souvenir quand même de cet échange sur l'écriture : maintenant, dit-il avec une candide assurance, on n'écrit plus de poèmes sur la nature ; on réécrit à partir de mots déjà écrits par d'autres, dans ce monde usé. Ce n'est pas vrai, et ce n'est pas incompatible : on peut vivre dans un monde usé et utiliser des mots eux-mêmes usés pour écrire à neuf. Prolonger n'est pas ressasser, chaque existence est unique et le monde renaît chaque matin pour qui sait et peut le regarder avec un œil vif. Allez, va: « tout est nouveau sous le soleil, tout est nouveau sous le soleil...»

 

23 février 2009


 

  

AILLEURS 

 

On quitte le Villard sans même songer à fêter ce premier anniversaire de notre installation : j'ai rendez-vous avec le fantôme de Nicolas Bouvier dans cette même salle de l'université de Savoie où Kenneth White était venu parler de "poétique de la montagne".

Nous voici face à son portrait. Sa voix résonne dans l'amphi. Éliane Bouvier est là, juste à ma droite, qui sourit, qui s'exclame parfois, la tête pleine de souvenirs qui n'ont pas l'air d'être tristes. Parfois la gorge se noue et les larmes viennent quand même. Cette dernière page de L'usage du monde : tout y est dit, le sommet de l'œuvre et de la vie. 

Au retour je m'en veux du temps perdu à des corvées inutiles et peut-être évitables. Il est plus que temps aujourd'hui de vivre et d'écrire. (Quand, six ans plus tard, je remets de l'ordre dans ces notes, je sais qu'il faudra encore attendre trois ans avant que ne s'achève cette période de stérilité et d'attente, dont il ne me semble d'ailleurs être sorti que ponctuellement comme si ce recopiage de pages anciennes n'était là que pour masquer un manque – mais je crois qu'il s'agit plutôt d'une phase de maturation lente qu'on ne peut pas davantage précipiter que celle des meules de beaufort, sous peine de n'obtenir qu'un fromage insipide !)

À onze heures et quart il est pourtant trop tard pour se remettre au travail (mettre de l'ordre dans ces notes est aussi une façon de ne pas se mettre vraiment au travail, mais permet de garder la posture : disons, pour changer de la métaphore fromagère, que c'est une façon de rester au bord de l'eau dans l'attente du plongeon).

J'ai perdu mon temps une fois encore (tu le retrouveras plus tard, en écrivant).

Se saisir au moins d'un livre pour tenter de faire passer ce goût d'insatisfaction domestique.

Fermer les yeux.

Revoir, comme dans un rêve, le corps lisse, les courbes parfaites de ce plongeon arctique glissant sur les eaux froides d'un lac en Écosse. (À cela aussi il faudra revenir.)

Fermer les yeux, et les rouvrir ailleurs.

 

 28 février 2009

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.