Imprimer

 

 

La maladie a ouvert à travers le tunnel de ces semaines glaciales

ce bel espace d'enfance et de lumière...

 


 

 

MALADES EN HIVER

 

Balade hivernale à travers les prés enneigés dont le soleil d'hiver creuse les reliefs. Deux chevreuils traversent. Un chien aboie, qui signale notre présence. Léo, trois ans, suit des yeux la plume sur le carnet comme le ferait un chat.

La maladie a ouvert à travers le tunnel de ces semaines glaciales ce bel espace d'enfance et de lumière: père et fils ainsi louent cette otite, ce virus, qui apportent la liberté d'une escapade et qui les réunit. Tout est net et superbe. Les prés. La Chartreuse dont le calcaire à nu prend si bien la lumière. Léo dit: «Tu te souviens quand on était là-haut avec papi et mamie ? On avait vu des champignons.»

Déjà les souvenirs.

(Moi, je ne me souviens pas. Ni des champignons, ni de cette marche, ni même des paroles de Léo. Je ne vois que ces traces, dont je demande où elles mènent. Est-ce qu'il y a encore une bête vivante au bout de cette piste ? Est-ce que c'est la peine de la suivre?)

 

Tout à l'heure cependant La Rochette redécouvrait le soleil après trois jours de brouillard. Les arbres couverts de givre faisaient dans la lumière une averse féérique. Léo disait : il neige. Le château de La Rochette était un château de conte de fée, bien sûr.

(De cela, le relisant après l'avoir réécrit, je me souviens.)

 

À la nuit tombée, grand froid au dehors, belle fièvre au dedans. Je fredonne que la grippe nous va bien. Les rêves tourbillonnent.

La Guyane. Maripasoula. Un coin de forêt qu'il nous faut quitter en abandonnant sur place notre chienne Patawa parce qu'il n'y a pas assez de place dans le petit avion (on espère qu'un jaguar abrègera ses plaintes, et on part en pleurant). J'achète des objets d'artisanat amérindien pour mon bureau du Villard, et notamment une miniature de pirogue assez joliment ouvragée (je n'ai jamais vu là-bas d'objets de ce genre). 

Pendant ce temps, l'horreur en Palestine.

(Et au moment de recopier ces lignes, des pleurs, des cris encore – mais des protestations.)

 

12 janvier 2009 (et 11 janvier 2015) 


  

 

L'EMMÉNAGEMENT

 

Neige et pluie, grisaille, redoux. Les geais s'affairent, les merles s'ébouriffent et se pelotonnent sur les branches nues du poirier.

Aujourd'hui j'emménage dans mon bureau des combles. Les bibliothèques commencent à se remplir. J'installe le fauteuil de lecture, les deux tables, le grand échiquier, la vieille chaîne hi-fi qui diffuse la musique de Satyajit Ray. Je bois du thé vert Impérial. Je savoure la joie de ce nouveau bureau qui est, indubitablement, la réalisation d'un vieux rêve. Le chat Chadek aussi se réjouit, qui a pris place sur le fauteuil et ronronne.

Les deux pies sur les châtaigniers d'en face soudain me rappellent les gobemouches à longue queue des abattis de Maripasoula. Mais je constate que la Guyane s'éloigne.

Auparavant, jusqu'à l'année dernière au moins, évoquer en classe le souvenir de celui que je n'appellerai plus ici qu'Éliton était presque une nécessité. La voix vibrait, son fantôme était là. Il y a quelque temps j'ai cru devoir parler de lui encore. Le cœur n'y était plus, et son fantôme a gardé ses distances. Bientôt la nécessité même de ce texte que je rêvais d'écrire s'éloignera aussi. Il faudra s'efforcer artificiellement de raviver les souvenirs, souffler sur les braises, en appeler aux oiseaux de là-bas. Aux gobemouches à longue queue. Aux aras de Bélizon. À la si belle buse blanche...

D'ici là, et dans l'attente de ce texte que je n'écrirai peut-être jamais, le bureau au moins est un lieu doux et paisible. Il y a la musique, le thé, le ronronnement du chat, une mésange noire aussi à la fenêtre, et les branches du poirier qui grignotent un pan de ciel gris au-dessus du Vélux. Oui, tout cela est doux et paisible.

(Relisant ceci, je constate une fois de plus le caractère très relatif de mon renoncement à l'écriture.)

 

18 janvier 2009


 

 

 

LES BRUITS DE LA NUIT

 

Dans le bureau des combles les trois grandes bibliothèques sont à présent remplies, et ce sont un peu plus de vingt années de lectures qui s'organisent dans leurs rayonnages.

Au dehors il neige encore, et l'on n'entend aucun bruit.

Peut-être un grondement lointain.

Le tic-tac précipité du réveil mécanique comme le compte à rebours d'une bombe de dessin animé.

La voix très lointaine, presque inaudible, à peine un murmure, de Nathalie lisant une histoire à Léo dans la chambre du dessous.

En sourdine, la musique silencieuse du shakuhachi.

La plume du stylo Mont-Blanc sur le papier.

Tous ces sons qu'enchâsse le silence.

La pièce est à présent terminée, les livres presque tous en place, l'atmosphère propice au recueillement. Il faut maintenant se mettre pour de bon au travail. Habiter ce beau lieu qu'on s'est façonné. 

Pendant ce temps, on parle d'une tempête dans les Landes, et la neige nous recouvre. Léo tousse dans sa chambre. La nuit est froide. On regarde sur la fenêtre son propre reflet strié de neige.

 

22, 25 et 28 janvier 2009


 

 

LE JOUEUR D'ÉCHECS

 

Soudain la maison est silencieuse. Absolument silencieuse. J'arrête le ménage auquel je m'affairais, je monte à grands pas. Personne. Personne dans sa chambre. Personne à côté. Où est-il passé? Je l'appelle. Personne ne répond. Je monte en catastrophe jusqu'au bureau des combles, pressentant le pire. Il est assis à la grande table et, en silence, très concentré, déplace les pièces du jeu d'échecs.

«Je joue aux échecs, papa!»

 

29 janvier 2009


 

 

 

CES SIMPLES TRACES

 

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline... La neige éblouit, la brume éblouit, et la silhouette noire des châtaigniers se détache avec une précision admirable de cet éblouissant tableau. Je regarde un moment, par la fenêtre, les traces des bêtes dans la neige. À la nuit tombée, dans quelques heures à peine, les ruelles désertes du village enneigé n'appartiendront plus qu'aux chevreuils et aux cerfs qui apparemment les arpentent en tous sens à la recherche, je suppose, de nourriture et de chaleur. J'aime les savoir si proches.

Un avion traverse lentement le ciel bleu pâle au-dessus de Prodin (où il me tarde de retourner). Léo dort. Je profite de ce moment de solitude et de liberté pour écrire, faute de mieux, ces lignes banales, ces simples traces.

 

30 janvier 2009

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.