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Peu de traces de ce mois de mai-là, très peu de pages et presque aucune image. Je me souviens que l'on cherchait en vain des signes d'inquiétude (c’est dire si on s’illusionnait) dans une branche cassée ou le frisson passager de l'ombre ; cela sans doute rendait dispensable la collecte des traces...

 

 


 

 

 

REFUGES PRÉCAIRES

 

 

Matin d'été, on file marcher en famille au-dessus du Bourget en Huile. Hélas ! l'exploitation forestière a transformé la belle clairière en champ de ruines, et le petit sentier en autoroute pour char d'assaut… On pique-nique en contrebas pour ne pas voir cela, juste à côté d'une gigantesque antenne relais pour téléphone portable que l'on n’avait d'abord pas remarquée.

Précaires aussi sont les refuges montagnards… On ne reviendra pas de sitôt (en fait, six ans plus tard).

Retour au bureau. Le tilleul en face, couvert de jeunes feuilles, tremble un peu. La neige sur Prodin semble avoir fondu. Ciel blanc électrique, nuages sombres au lointain. On rêve d'un bel orage.

 

*

 

Toute une longue journée de pluie, presque sans interruption. Maintenant la nuit est tombée et la pluie crépite encore tout doucement sur le toit du bureau. La nuit est froide. La hulotte s’est tue...

Vaine méditation pendant laquelle tournent en boucle les images de souffrance de ce souvenir confié tantôt par M. C'est la nuit. Pour se protéger des coups de son mari elle s'est réfugiée dans la chambre de son fils, encore tout jeune enfant. Celui-ci l'embrasse, met son bras sur le visage de sa mère dans l'espoir d'empêcher son père de la frapper... M. raconte cela avec le sourire limpide de ceux qui ont traversé la souffrance et, l'air de dire que ce n'est rien, ajoute : « C'est ça, la vie ! »

Plût au ciel, à la terre, ou à je ne sais laquelle de ces forces supérieures qui, de toute façon, se fichent de nous, que la violence épargne longtemps notre refuge, aussi précaire soit-il.

 

2 mai et 5 mai 2009


 

 

 

LE SAMSARA

 

 

Grand soleil. Le bonheur d'être de retour ici, seul avec l'enfant au bord de ce ruisseau (pendant que mes parents et Nathalie poursuivent la visite des lieux).

Pas besoin de discourir sur le Dharma ni même de « méditer » pour être là. Pataugeant dans l'eau froide, l'enfant jette les cailloux devant lui avec une concentration et un plaisir extrêmes. Ciel très bleu, verts lavés par la longue averse d'hier, renouveau. On cherche en vain des signes d'inquiétude (c’est dire si on s’illusionne, d’ailleurs, si l'on se croit déjà sauvé!) : une branche cassée, là-haut ; le frisson passager de l'ombre ; vraiment presque rien.

Un homme passe, attentif à sa marche, qui salue discrètement.

L'enfant éclabousse un peu le carnet, auquel il ajoute des signes bienvenus.

Un paradoxe, me semble-t-il. Si le but ultime est de quitter le « samsara », le rendre aussi habitable, aussi plaisant, aussi lumineux, en atténuer la violence et la souffrance ne risque-t-il pas au contraire de favoriser l'attachement qui nous lie à lui ? – Sans doute je me méprends sur le sens de la pratique, qui n’atténue rien mais va plutôt dans le sens d’une intensification, d'un dégagement, d'un déconditionnement qui n'est pas confortable.

On vit quoi qu'il en soit un moment d'harmonie (malgré les branches que l'enfant transporte à présent et avec lesquelles il me fouette au passage), dont on accepte même le caractère fugace. On ne cherche pas à prolonger, on ne cherche presque rien. On est là posé comme une pierre. L'eau file. Un avion file. L'enfant jette des bâtons. La plume accompagne le mouvement − quand elle cessera de parcourir la page, le mouvement continuera sans les mots (dispensables, les mots). Sur la pierre luisante une sorte de sangsue luit. La lumière descend. Un papillon. Rumeur double du ruisseau, très fraîche au premier plan, plus menaçante en arrière-plan (tu vois que les menaces…).

C'est tout.

 

Karma-Ling, 15 mai 2009.


 

 

 

SOUVENIRS ÉPARS

 

 

Matin très calme dans le balancement rouge et vert du hamac. Hier, treize ans après, on marchait dans les allées du Parc de la Tête d'Or. On se fabriquait de nouveaux souvenirs, comme ces photographies que l’on colle dans les albums. L'enfant sur le poney. L'enfant tombant dans le lac, son papi le sortant par la culotte. L'enfant jouant au toboggan ou regardant tourner le vieux manège sur lequel il ne veut pas monter. Le canal, le bateau. Instants précieux. Relu alors Quartier lointain à l'ombre du cerisier dont les rameaux dessinaient sur les pages leurs calligraphies incertaines.

 

*

 

Chanson monotone de la tourterelle. Une corneille croassait aussi. Papillon jaune dans la lumière. Journée d'insouciance en ce premier été de mai, puis l’insouciance cessait avec la nuit... 

 

*

 

Une violente averse balaye la vallée, avec quelle vigueur, quelle jubilation peut-être. Tilleuls ébouriffés, ciel blanc barré, grondement du tonnerre, vibrations de l'orage. Le cœur s'en trouve étrangement rasséréné.

 

*

 

Chaleur. Les papillons se cognent à la fenêtre. Le temps glisse. Bourdonnement au fond de la nuit. Silence papillonnant.

 

21, 22  et 26 mai 2009.


 

 

GARE DE GRENOBLE

 

 

La chaleur dans la ville, ces visages métissés – arabes, créoles, africains, asiatiques −, ces parfums, ces couleurs aussitôt raniment les rêves de Guyane. Il fait moite dans le train. Une voix se moque : « Mon dieu, mon dieu, les gens n’ont pas d’sous, mais ils sont tous en train de partir, c'est pas la crise ! » La femme parle fort, le train est vieux et l'on ruisselle. On n’entend pas la voix du chef de train. Sensations de lointain.

 

21 mai 2009

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.