Index de l'article

 

 Vigienovembre2009

 

Lignes banales sur le temps qui passe, le temps qu'il fait, en ces mois instables de novembre où on ne sait jamais trop comment se situer.

Lignes ordinaires d'une vie ordinaire, que je relis et qui me relient à tous ces autres novembres écoulés, qui semblent se confondre avec celui qui, ce soir, me file entre les mains comme neige fondue : l'automne dont on s'étonne qu'il perdure, le vent, la pluie, la première neige...

Entre les lignes apparaissent et disparaissent les visages de ceux qui ne sont plus là et dont l'absence fait une frontière vraiment infranchissable qui met fin à l'illusion d'un temps cyclique, apprivoisable, de cette éternité trompeuse qui nous est refusée et à laquelle on croit pourtant goûter au moindre signe favorable, parce que la neige voltige, que la maison nous protège, que la musique de Bach est sublime et que le thé est bon...

 

21 novembre 2015

 


 

 

 

JUSTE À TEMPS

 

 

Terminé hier de passer la lazure sur les fenêtres, juste avant les averses annoncées. Sommes allés marcher au Pic de l'Huile au soir tombant : jamais, depuis notre retour, les couleurs de l'automne n’avaient été si belles.

Au matin l’averse crépite sur le toit. Nuit noire, monde ruisselant. Les averses devraient se succéder toute la semaine : alors ce sera vraiment novembre, avec sa grisaille, sa lumière, et les premiers flocons qu’on attend avec une curiosité de gamin.

Plus tard, les feuilles s'envolent par milliers et retombent en pluie fauve. Le jardin se défait, tout ce qui avait été fait se défait. La neige s'est arrêtée à Prodin mais on sent son souffle sur la nuque...

 

2 et 3 novembre 2009

 


 

 

 

LES COUTEAUX

 

 

Le jaune s’efface au profit du gris. On attendait la neige à La Table pour ce soir, on avait sorti pour elle les couverts en argent et les verres en cristal, mais elle n'est pas venue.

Nuit blanche et noire.

Arrachées à la nuit, ces bribes d'un rêve évoquant Madère : une grotte marine miroitant dans le bleu comme l’intérieur d’un gigantesque coquillage, puis la lumière d'une plage noire, une jetée, des bateaux à perte de vue, des éclairs, la mer criblée de pluie ; une grande quiétude montait de ces images, dont reste aussi ce haïku composé pendant le rêve, et que je reproduis tel quel sur ce support aussi incertain qu'un rêve :

 

L'enfant ouvre brutalement la porte

un couteau dans chaque main —

l'odeur de la mer !

 

(Il faut dire que les couteaux étaient, dans le rêve, d’une taille gigantesque : des coquillages d'un bon mètre !)

Que ce qui reste de nuit soit propice aux rêves marins.

 

Trois heures du matin, 10 novembre 2009

 


 

 

 

PROLONGATIONS

 

 

Bien après que le soleil a disparu les enfants jouent au toboggan pendant que je prépare les futures terrasses du jardin.

Il fait encore doux. On tente comme on peut de prolonger ces dernières journées d’automne.

La chatte Onça ramène une souris vivante que l'on traque, qui crie, qui s’échappe, qui meurt finalement à cause du stress. Si je ferme les yeux je vois son œil fixe, sa gueule ouverte, ses dents pointues...

 

15 novembre 2009

 


 

 

 

LAISSER VENIR

 

 

Le vent tiède chargé d'humidité rappelle la Bretagne. Assis près d'une girolle sur ce terrain plat et moussu qui domine la forêt et la rivière, je veille et j’attends.

Cet oiseau qui plane au ralenti, semble hésiter sur le chemin à prendre, c'est évidemment une feuille.

Quatre corneilles passent dans le ciel gris : crâ, crâ...

Laisse venir les trilles, la rumeur du monde, la paix sous les sapins, ce flux, ce mouvement, et la fin de l’automne... laisse venir...

 

22 novembre 2009 à Karma-ling

 


 

 

 

UNE NOUVELLE PIÈCE

 

 

Après-midi de pluie et de vent, d’automne encore.

Je revois entièrement la disposition de mon bureau des combles, et c'est bientôt une nouvelle pièce, plus vaste, que je redécouvre (cette disposition-là, que j'ai eu du mal à trouver, n'a plus changé depuis). J'ai mis l'autel en hauteur à l'abri des coups de pieds involontaires. Depuis ma table je vois les crêtes de La Table : une rangée d'arbres nus, une maison noire qui se découpe sur le bleu gris du ciel.

Une tasse de thé brûlant, un bâton d'encens pour fêter la nouvelle configuration, et le travail peut reprendre.

 

26 novembre 2009

 


 

 

 

L’HÔPITAL

 

 

« Mais qu'est-ce que je vais devenir ? » crie la voix de ma grand-mère au téléphone. D'abord elle ne m'a pas reconnu. Puis elle comprend et ajoute : « Je suis pire que ton grand-père ! »

 

*

 

Plus tard, à Montluçon. « Jamais je n'aurais pensé le voir un jour comme cela ! » s'exclame-t-elle sur l'estrade de ce mauvais théâtre qui n'abuse personne, peut-être pas même elle ; et de refuser ce qui se passe, et de s'accrocher à tous les détails qui se présentent à son esprit paniqué (« là-haut c'est la piste de l'hélicoptère… »), et de partir en d’interminables bavardages.

Cette vieille tête pleine de sang, cette vieille tête qui nous reconnaît encore, qui comprend tout, qui a peut-être même deviné que le parking juste devant les fenêtres est celui des services funéraires, qui comprend et qui trouve encore la force de nous remercier d'être venu, cette vieille tête sacrée pleine de souvenirs et de souffrance, il faut absolument qu'elle vienne la secouer, la bouger de son coussin pour remettre le drap en place : la maladresse de ma grand-mère lui ferait faire les pires âneries, il faut veiller au grain.

Pour nous tous tellement affolés par la mort, puissé-je éprouver une compassion sans limite…

 

29 novembre 2009

 


 

 

 

PREMIÈRE NEIGE

 

 

La neige est venue par surprise, en silence, pendant une nuit fiévreuse. Au matin tout est enfin recouvert d’une belle couche qui n'en finit pas de s'épaissir. Le paysage a été remplacé par un voile opaque. Maintenant c’est l’hiver.

J'accompagne Léo au bus scolaire − Léo qui, fou de joie, se roule et creuse en criant qu'il est une taupe ou un caïman. Le bus arrive très en retard et les jeux se prolongent. Moi, je claque un peu des dents...

 

30 novembre 2009

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.