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Le soir venu je repose le Bayan (ainsi que les oreilles des autres habitants de la maison) pour continuer la mise au propre des carnets du Villard: ces quelques notes répétitives, qui parlent de l’orage, de l’été, des petits riens d’une vie ordinaire. 

Nathalie, cependant, casque sur les oreilles, regarde un film à la télévision. Je peux voir les images sans rien entendre ni comprendre de l’histoire en cours. Paupières mi-closes, une femme au beau visage triste joue du violon lors d’une réunion de famille avec une gravité qui fait se figer les sourires, baisser les yeux, émeut et met sans doute mal à l'aise les invités de la fête, comme moi-même je mets si souvent mal à l’aise, je le crains, mes propres invités, mes amis, les gens qui m’écoutent en classe ou ailleurs quand je parle ou je joue, peut-être ceux qui me lisent, qui fatalement ont connu, connaissent ou connaîtront les mêmes tristesses dont ils préféreraient pouvoir se détourner.

Ces bribes de juin 2010, ce n’est vraiment pas grand-chose – et c’est pourtant miraculeux d’y revenir parce que Clément avait à peine deux mois et que la famille, alors... 

Je rassemble mes bribes pour contrer l’incomplétude, peut-être, ou juste pour attiser encore le feu coupant de la nostalgie.

« Que vais-je faire de cet abandon ? À qui en faire don ? »

À l’horizon de cette année il y avait les mêmes orages, les mêmes nuages en forme de mâchoire, les mêmes bourrasques dans les hautes herbes… et pourtant… 

 

Le Villard de La Table, 24 juin 2015


 

 

 

LA MENACE

  

Mélopée du silence et des chants tibétains. Installé à la fenêtre du bureau-temple d'en haut, Clément a longuement contemplé ces drapeaux de prière colorés qui le fascinent tant, avant de s'endormir, les deux poings bien serrées. À l'horizon de gros nuages noirs défilent lentement, qui font comme une menace au-dessus des maisons. Il fait encore froid (guère plus de seize degrés à l’intérieur ce matin), la pluie continue de tomber. Je regarde ce monde flottant avec incrédulité. Comment puis-je être en vie, ici, maintenant, sous cette forme ? Par quel hasard, quelle chance, quel miracle ? Le temps d'un instant je me survole, je me glisse dans la peau des autres, dans celle du chat même ou de l’oiseau à la fenêtre, puis reviens dans ma propre et éphémère enveloppe charnelle.

Je voudrais être ce bébé bercé par la mélopée du silence et des chants tibétains.

Et puis, toujours, continûment, le rappel de cette menace, jusque dans les nuages ou les rêves. Je m'éveille : j'aurais voulu que ce ne soit qu'un rêve, et c'est pourtant toujours bien réel  − donc illusoire ? 

Il n'empêche. Cette « super-illusion » là, on n'en finit pas d'en goûter l'amertume. (Ce sera pire après.)

 

2 juin 2010


 

 

 

PREMIER ORAGE

 

Chaleur d'été, orage d'été. L'enfant quitte en criant la tente dressée en haut du jardin, terrorisé par la foudre. On prend le temps de bien ranger les tables et des chaises, puis la pluie et le vent viennent. C'est brutal et spectaculaire. On reste tous ensemble à la fenêtre à contempler le premier orage de l'été.

 

6 juin 2010


 

 

 

LE REFUGE

 

Deuxième journée de grand vent tiède — les rafales grondent, emmêlent puis déchirent les drapeaux, font battre les volets. L'air est saturé de pollen, on ne respire plus. 

On se réfugie tous ensemble dans le temple-bureau des combles : Léo sur le zabuton,  Clément et Nathalie sur le fauteuil. Léo se saisit du « temple-block » et chante un air du rituel du soir, avant de faire mine de s'en prendre au biscuit qui sert d'offrande sur le petit autel. Clément pousse de petits cris de satisfaction tout en têtant goulûment.

 

10 juin 2010


 

 

 

 

L’ORAGE EST LOIN, TU SAIS…

 

Brûlante après-midi d'été. Je corrige les copies du bac, installé au bureau. On entend au loin la rumeur de l'orage. Je me dis que ce sera comme toujours une interminable attente, que le tonnerre n’en finira pas de gronder avant que n’éclate, en fin d’après-midi, une averse brève et violente. C’est toujours ainsi, je ne suis pas pressé. Par la fenêtre ouverte j'entends la chienne qui gémit : je la laisse dehors car j'ai lavé le sol et fait le ménage (Rose-Marie arrive tout à l'heure, ramenée de Chambéry par Nathalie). Je vais à la fenêtre : patiente encore un peu, ma pauvre chienne, va faire un tour, l’orage est loin tu sais…

Le chien perçoit clairement ce que l'on voit à peine…

Soudain on croirait un tonneau percé, une averse tropicale pareille à celles qui s’abattaient sur les toits en tôle de Guyane. Je dévale les escaliers, fais rentrer la chienne terrifiée (boue partout), me précipite sous cette pluie battante pour rentrer le fauteuil, le hamac, le linge déjà trempé, dérapant, perdant mon short et mes tongs… 

Une scène bien cocasse, en somme.

L'orage est là. Je reste à la fenêtre à regarder la pluie. J’écoute le tonnerre gronder. Je ne sais plus l’année. Le spectacle est superbe, que je salue d'un coup de conque.

(Plus tard, passé l'orage, de petits nuages filent sur la route comme une procession de moines Chartreux en bures blanches.)

 

29 juin 2010 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.