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Connaissez-vous la romance, la romance du muguet ? 

Elle commence comme elle finit, elle finit comme elle commence,

la romance, la romance du muguet… (ad. lib.)

 

Jacques Prévert


 

 

 

NAN DU FRUITIER EN MAI

 

 

Comme dans l’interminable romance de Prévert tout recommence en mai, avec quelques nuances. À nouveau j’ai tendu entre deux souches le hamac vert en nylon et suis venu ici me noyer de forêt. Allongé au plus près du torrent (on ne parle plus de crique), je reprends la même activité inactive que naguère, le même guet impassible, avec la même chienne elle aussi tapie parmi les fougères. L'enfant, ce n'est plus Éliton mais Léo, qui patauge à moitié nu dans l'eau froide (on a prévu le change). On ne transpire pas. Tout est doux. Le ruissellement assourdissant de l'eau est le meilleur des mantras, qui emporte avec lui tout le bourdonnement mental ordinaire. Seuls les pleurs de l'enfant, qui travaillait à son « barrage secret », qui est tombé et qui proteste contre la pierre qui l’a écorché, l'interrompt un instant.

 

6 mai 2011


 

 

LE NOUVEAU TOIT

 

 

À la nuit tombée il pleut à verse sur les tôles du nouveau toit — un doux roulement, une rumeur de petite tempête, et le carillon cliquette comme les haubans des bateaux dans les ports. Je m'affaire, je m'agite, mais voici qu'une brèche s'ouvre dans le mur rassurant de l'emploi du temps et c'est aussitôt le désarroi : que faire d'autre à présent ? Le ménage ? Réciter ou lire un texte ? « Méditer » ? Écrire ? Toutes les distractions sont bonnes pour masquer cette béance à laquelle je n'aspire que partiellement, qu’au fond je continue à refuser. Même les pratiques censées mettre à mal la distraction deviennent des formes sophistiquées de distraction.

Et pendant ce temps le temps creuse. J’entends au téléphone la voix de plus en plus essoufflée de ma grand-mère, poumons rongés par le cancer ; celui de ma mère semble déjà l’emporter sur les médicaments...

La pluie redouble. Le carillon s'affole.

Flammes impassibles des bougies, imperturbable sérénité du grand bouddha doré de l'autel.

On se raccroche comme on peut.

Les enfants dorment, protégés du monde par cette bonne coque de noix de la maison au toit neuf et par leurs deux parents, vivants et bienveillants.

Est-ce qu'on devient moins triste ? Est-ce qu’on est moins incertain, plus satisfait, ou comme on dit d'humeur plus égale ? Est-ce qu'on se laisse gagner encore par la torpeur ? Est-ce que ce vieux crabe des désirs enfouis continue à creuser en biais ? Est-ce qu'on a moins peur ? Est-ce que c'est plus vif, plus vibrant, plus intense à présent ? Est-ce qu'on s'étonne, est-ce qu'on parvient à mieux goûter la saveur de l’instant ? Est-ce qu'on pleure un peu moins, un peu plus ? Est-ce qu'on aime un peu plus, un peu mieux ? Est-ce que les défenses cèdent, est-ce qu'on apprend à perdre ? Est-ce qu'on devient un peu moins égoïste, moins lâche, moins paresseux ? 

Rien n’est certain, si ce n'est l'intense bonheur qu’on éprouve quand même à entendre cette interminable averse printanière tant attendue et tellement bienvenue, que la course dorée de la plume sur le carnet tente d’accompagner en sourdine.

 

Ça vie, ça vibre, ça continue, ça s’amplifie, ça simplifie, ça se répète. 

 

Puisse l'averse ne jamais s'arrêter (l'attachement, aussitôt)… Puisse-t-on laisser filer sans chercher à la figer cette beauté pareille à l’eau qui glisse sur la fenêtre noire, ou à ces mots dorés qui glissent pareillement sur la page du carnet.

 

14 mai 2011


 

 

LA PLUME D’OR

 

 

Nuit d'été, temps d'été, très chaud et précaire jusqu’à la fin mai au moins (jusqu’à la fin). On garde les fenêtres ouvertes.

Le toit est terminé. Parfois un craquement. On est armé pour la prochaine neige — quelle prochaine neige ?

Silhouette noire du poirier sur fond de nuit gris bleu. Un chien jappe. Clarine et grillon. C'est toujours la même nuit d'été. Absolument nouvelle, absolument belle et neuve.

Cette pièce est belle. L'harmonie y règne, et je repense aux années d'attente et d’errance qu'il a fallu traverser pour l'atteindre. Je repense aux chambres d'enfance, aux chambres d'étudiant, aux chambres de Ferney, de Chambéry, de Lyon et de Guyane — et cette pièce-là les rassemble toutes comme un rêve.

Le ciel s'assombrit.

Le vent mugit.

J'écris...

Cette plume dorée reste liée, c'est vrai, à l'annonce de la récidive du cancer (maintenant le mot ne fait plus vomir, c’est bien); j'avais trente ans et je tremblais ; maintenant je ne sais plus, je tremble tout autant mais je compte moins, et je glisse mieux, nous glissons mieux tous les deux...

 

23 mai 2011


 

 

SOIR D’ORAGE

 

 

Soir d'orage. Lumière rouge. Grondement sourd, crépitements. Quel coup de tonnerre pour, peut-être, un ciel neuf, une vision dégagée ?

 

Commence par te taire, tourne ton regard vers l'intérieur, et regarde jusqu'à épuisement. 

 

Rien. Rien. Rien. Rien, et c'est toujours trop. Ça bouillonne dans le confus et l’opaque. C'est plein de brouillard, de petits renoncements, d'habitude, de mollesse. C'est lumineux, clair, dégagé, rayonnant pourtant jusque dans l'opaque. Ça gémit, ça pleure, ça rit, ça implore. Ça se tait.

 

Commence par te taire.

 

L'orage déjà s'éloigne. Des rengaines, des chants d'oiseaux qui ne signifient rien occupent le champ sonore resté un court instant vacant. Des cris d'insectes. Des vibrations.

 

Tais-toi.

 

26 mai 2011

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.