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Neige à perte de vue. Moins dix degrés au thermomètre de la terrasse. La chaise en plastique blanc est recouverte d'un épais coussin de neige, et les balustrades en bois sombre toutes rehaussées de blanc... 


 

 

 TRAVAIL

 

Après-midi de travail dans le bureau des combles. Au dehors tout est blanc et il fait glacial (moins quinze degrés). Impression d'être tombé au fond d'un congélateur. La neige obstrue totalement le luxe. Des bandes d'oiseaux affamés s'abattent sur la mangeoire, que j'observe depuis la fenêtre du bureau.

Clément dort et j'écris.

Je taille mon layon à travers le passé, le présent, les images de la Guyane mêlées à celles d'aujourd'hui.

J'avance, tout patiemment, sans plan, sans carte, avec seulement en tête une direction qui permet tous les écarts. 

Le carillon tremble, tout est tellement glacé. Bientôt j'arrêterai le travail et je marcherai jusqu'à l'arrêt de bus pour accueillir Léo.

 

*

 

Il a encore neigé, il neige encore à petits flocons serrés. Neige à perte de vue. Moins dix degrés au thermomètre de la terrasse. La chaise en plastique blanc est recouverte d'un épais coussin de neige, et les balustrades en bois sombre toutes rehaussées de blanc. On rallume tant bien que mal le feu. Je raccompagne Léo à son bus, la chienne Patawa se roule dans la poudreuse et la neige continue à recouvrir la neige. Je retourne à ma table.

 

*

 

Toujours la neige, le froid vif qui fouette au sortir du bureau dont je m'extirpe comme on change de peau ou d'époque.

Je n'écrivais plus parce que je ne pouvais pas, et aussi sans doute, entre autres, parce que j'avais peur de me laisser happer. Ce n'était pas sans raison. Je suis en train de revivre pas à pas ces sept années de Guyane, et je sais les épreuves qu'il me reste à retraverser. Cela n'inspire pas confiance. 

Maintenant j'attends Léo au bus : signe de main, la joie des retrouvailles, comme un réveil au sortir d'un cauchemar. Puis tout se crispe parce que le bambin a encore oublié son bonnet et ses moufles sans lesquels la sortie prévue ce week-end ne pourra pas se faire, parce qu'il a mis ses bottes à l'envers et se moque de mon mécontentement, ou parce que je peine à revenir de la Guyane mentale dans laquelle je m'égare à nouveau.

Je me replie.

La chienne qui aboie, ce texte qui n'avance plus, tout finit par produire une sorte d'irritation, comme un tissu léger posé sur une brûlure.

Je continue quand même : s'arrêter maintenant n'est pas possible, serait pire que tout.

 

2, 3 et 4 février 2012 


 

  

CAUCHEMAR

 

Temps toujours glacial et neige. Même les rêves ne mettent pas à l'abri des accidents. Cette nuit vers quatre heures, celui-ci m'a réveillé violemment.

Je roule dans une voiture conduite par mon père, ma mère à l'avant sur le siège du passager. Nous longeons les berges fleuries d'un lac qui est peut-être celui du Bourget. Il fait beau. Soudain mon père rate un petit virage, ou bien simplement veut se garer trop près du bord et, très doucement, la voiture glisse dans l'eau. On ne s'affole pas, c'est à la fois cocasse et contrariant. Mais l'eau est profonde et la voiture va couler. Par la fenêtre ouverte ma mère inspire calmement une grande bouffée d'air. Je fais de même, et me retrouve sous l'eau. Il est impossible alors de passer par la fenêtre, trop étroite, et d'ouvrir les portières bloquées par la pression de l'eau. J'étouffe. Je comprends que nous allons être noyés. La lenteur, la simplicité, la banalité de l'accident sidèrent. Je n'étais pas du tout prêt à cela ! Tout était si tranquille, l'instant d'avant... J'étouffe.

Comme le rêve ne permet pas d'en savoir davantage je me réveille en sursaut, mal à l'aise, avec le sentiment d'abandonner deux noyés dans le fond du cauchemar et de m'en sortir à trop bon compte. Les fantômes me pressent de revenir les chercher. Tout le reste de la nuit les fantômes m'oppressent.

 

 12 février 2012


 

 

DÉBÂCLE

 

C'est la débâcle. Pendant que meurt ma grand-mère, Léo et moi regardons fondre la neige et gonfler le ruisseau son nom.

Ce n'est certes pas la plus belle forêt ni le plus bel endroit de la vallée, « mais c'est mon endroit préféré, dit Léo, parce que c'est là où nous sommes venus le plus souvent ». Et puis : « J'aime bien descendre dans ce creux parce que c'est obscur… »

Les chiens Patawa et Ulysse rongent les branches et s'ébrouent dans l'eau froide. Léo franchit le pont qui surplombe le ruisseau, dans un sens puis dans l'autre. La magie de son regard d'enfant, la magie de cette parenthèse, comment la percevoir moi aussi ?

Plein soleil à travers les arbres nus. Chanson de l'eau.

« Dans un arbre j'ai vu un grand nid d'aigle. Je te le montrerai ».

Je retourne m'enfermer dans le bureau multicolore et me renfonce dans le texte.

Un autre soleil sans douceur.

Je reste face au mur, mais ne tourne pas le dos au monde. Au plus près de ceux-là mêmes dont je me tiens, pour un temps, éloigné.

  

29 février 2012

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.