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Vigieoctobre2012bis 

 Au matin la vallée est prise par la pluie...

 


 

 

 

UN LONG TUNNEL

 

 

C'est un long tunnel de brouillard où tu te perds, où tu tournes en rond. Comme une enfant tu dis : « Je suis perdue ! On m'a abandonnée ! Quand j'appelle, personne ne vient ! Pourquoi est-ce que je reste ainsi allongée nuit et jour, ne connaissant plus ni la nuit, ni le jour, ni le sommeil, ni la veille ? Il y a là quelque chose qui cloche, quelque chose anormale. Qu’est-ce qu’on me cache ? Qu’est-ce qu’on m’a fait ? Je souffre moins et pourtant je m'enfonce dans ce long tunnel blanc. Je tourne en rond. C'est sans raison. C'est sans issue. Tu peux toujours l'écrire : tu n'imagines même pas. » 

Tu peux toujours le lire : tu n'imagines même pas. 

 

1er octobre 2012

 


 

 

 

LA PLUIE, LES RÊVES

 

 

Avec la pluie les rêves reviennent en pagaille. Rêvé que la petite chatte Dana donnait naissance à trois petits que j'accueillais et dont je coupais le cordon ; rêvé que ces trois chatons se transformaient en trois enfants, une fille et deux garçons. Rêvé d'une furieuse marche arrière qui me ramenait vers P. et P. qu'on avait honteusement abandonnés et qui pleuraient, perdus autant qu'on peut l'être (« ça passera », disais-je avec maladresse). Rêvé qu'une bibliothèque voulait censurer mon bouquin guyanais à cause des pages sur l'immigration et le sort des clandestins brésiliens ; je me levais et partais dans une vaste diatribe en laquelle j'affirmais ma fierté de petit-fils de maçon immigré, puis la conversation se perdait dans la confusion de borborygmes australiens et les cheveux me tombaient sur les yeux, ce qui provoquait un fou rire. 

Au matin la vallée est prise par la pluie qui crépite à la fenêtre de toit et brouille la silhouette des cinq maigres branches nues du poirier ; les rêves retournés aux nuages tombent en pluie d'automne. 

 

7 octobre 2012

 


 

 

 

UNE RENCONTRE

 

 

La chatte Dana dort près de la fenêtre close, indifférente au monde et paisible, avec sa féline insouciance de chaton choyé. Soudain une pie gigantesque se pose sur la rambarde et sautille en criant, tape un peu du bec, réveille la chatte qui ouvre un œil et n'en revient pas de cet oiseau gigantesque. La chatte aussitôt s'embusque en claquant de la mâchoire et, d'instinct fascinée, regarde la pie qui l'ignore et poursuit ses commérages.

Depuis le bureau je regarde le chaton et la pie, seulement séparés par la vitre. Cette rencontre incongrue est un concours d'élégance animale qui me tire de l'indifférence ordinaire. Je regarde vers la fenêtre avec la même intensité, je crois, que la chatte Dana, mais mu par un autre instinct… Puis Dana bondit et la pie s'envole.

Ainsi se referme la parenthèse de l'inattendu. 

 

9 octobre 2012

 


 

 

ET CHAQUE FOIS ON S’ENFONCE

 

 

Et chaque fois on s'enfonce un peu plus en l'automne. On fonce au matin sur la route détrempée, jonchée de bogues ouvertes. On s'enfonce dans l'air opaque, la pesanteur des averses, on s'enfonce dans l'automne. Cette trouée bleue te rappelle seulement à quel point tu n'y es pas, ou plus, ou pas comme tu voudrais  – et ce vouloir-là est lui aussi un obstacle…

 

9 octobre 2012

 


 

 

 

FIN D’APRÈS MIDI EN AUTOMNE

 

 

Les nuages voilent le soleil de cette très belle journée d'automne finissant. La fumée voile aussi le doré des arbres. Sous le pas alerte des enfants les feuilles craquent. À l'arrivée au bosquet des noyers les pics épeiches s'envolent. Le grimpereau, les mésanges, les derniers rougequeues s'affairent dans les arbres vieux de ce vieil automne dont les pommiers croulent encore de pommes rouges. On bourre ses poches de châtaignes rutilantes. Les enfants goûtent en surveillant les crêtes nues, les bois assombris, puis disent – « Regarde, on voit la lune, un tout petit quartier ! » ou « Tu as vu l'avion ? Regarde l'avion là-bas ! » 

Les nuages gagnent l'espace. Les enfants traversent le champ, les oiseaux s'affairent, on entend l'éclat de leurs voix, le rire du pic, la rumeur des débroussailleuses et des tronçonneuses (après tant de jours de pluie). On cherche encore dans l'arbre le souvenir d'un cerf-volant emmêlé, on raconte : « Tu vois ces pommiers là-bas ? Nous marchions tous les deux, tu as dit ‘les bras papa car je suis petit’, et c'était une de tes toutes premières phrases ». On entend encore l'écho des clarines et les enfants s'éloignent, peu rassurés. La chienne pleure. La main tremble un peu – on court pour les rejoindre.

Au retour on regarde, à la fenêtre du sud, le cerisier flamboyant – puis la cime nue du poirier à la fenêtre de l'est, sur laquelle vient se poser le pic épeiche (calotte et croupion rouges, robe noir et blanc). 

 

20 octobre 2012

 


 

 

 

EN LISANT QUIGNARD

 

 

 « Trois langages se partagent le monde. 

Ce qu’aboient les chiens. 

Ce que chantent les oiseaux. 

Ce que coassent les grenouilles. »

 

« Au cours des derniers millénaires le sanglier est le seul animal préhistorique qui se soit multiplié malgré l’espèce humaine. »

Pascal Quignard, Les Désarçonnés.

 

Première heure

dans la brume s’étouffe

la plainte de la chienne.

 

Une bouillie de chair et de plumes 

c'est tout ce qui reste 

de ce qui fut mésange 

 

L'homme tire à travers la route 

le sanglier au groin saignant 

secoué de spasmes 

 

Tapie dans les hautes herbes 

qu'un barbare débroussaille 

la grenouille rousse.

 

 


 

 

 

UNE LUNE AU TRIPLE HALO

 

 

La lune resplendit, qu’entoure ce soir un triple halo bleuté. L'automne donne, la nuit s'offre la lune rayonne, qu'indiffèrent notre incapacité à recevoir, notre ignorance délibérée (disons cuistrement et pour mémoire : « obliviscence »), nos nœuds, nos cages, nos peurs savamment entretenues. L'automne donne de plus belle, la nuit danse dans le rayonnement radieux de cette lune au triple halo.

 

21 octobre 2012

 


 

 

 

TOUSSAINT

 

 

Au soleil d'automne

deux oiseaux dansent

sur la tombe du chat.

 

22 octobre 2012

 


 

 

 

PETIT MALAISE AMI

 

 

Petit malaise ami 

comme un voile de brume 

que l'on s'efforce de dissiper 

comme une chute brutale des températures 

(et l'on pousse un peu plus la chaudière) 

petit malaise ami 

qui creuse le ventre 

lève le lièvre d’un doute 

fait trembler la main 

et l'on regarde la montagne avec un air absent 

et l'on arpente la maison vide 

l'heure vide 

tout comme un funambule un peu distrait 

ou sujet au vertige 

petit malaise ami 

qu’on cherche à éconduire 

(et le poème aussi 

sous couvert de t'apprivoiser 

peut-être aussi bien le moyen le plus sûr 

de discrètement et noblement t'étouffer) 

petit malaise ami 

je t'offre ma maison 

mon ventre 

ma main 

cette heure cette journée 

cette page 

où tu laisses tes traces.

 

 

26 octobre 2012

 


 

 

 

PREMIÈRE NEIGE

 

 Vigieoctobre2012neigebis

 

Défilé de nuages très noirs et de brouillard – les dernières feuilles orangées du cerisier défait par les bourrasques de la nuit battent dans la grisaille comme de petits voiliers en perdition. Après beaucoup d'hésitations l'averse de pluie s'est muée en averse de neige, ce crépitement neuf à la fenêtre du toit ; mais les flocons trop petits fondent sur la terre chaude, et cette première offensive de l'hiver ne laissera probablement guère de traces. Le carillon et les oiseaux, néanmoins, s'affolent. 

 

Vingt-trois heures, on regarde sans y croire la neige qui tombe sur la neige, le jardin enseveli, le parasol, les jeux oubliés de l'automne ensevelis. On disait sans y croire que l'automne était si précaire, qu'une bourrasque ou une averse de neige trop précoce suffirait à en ternir l'éclat. On y est, cette nuit pourtant d’octobre où l'on regarde sans y croire la neige qui tombe sur la neige. 

 

Plié, ployant sous le poids de la neige, le bouleau menace de casser ; on le secoue très légèrement pour ne pas abimer les branches fragilisées, ajoutant une averse de neige à l'averse de neige : il demeure à terre, mais réapparaissent les couleurs dorées des feuilles automnales, seules traces polychromes dans le noir et blanc du paysage hivernal. 

 

L'hiver précoce

a jeté l'automne à terre

bouleau ployant sous la neige

 

Sous la neige lourde

comme les pièces d'un trésor enfoui

les feuilles d'automne

 

Lumière blanche

au tableau de la fenêtre 

qui nous éblouit.

 

27 octobre 2012

 


 

 

 

LA PROMENADE SOUS LES PLATANES

 

Vigieoctobre2012aix

 

La lumière retrouvée 

au long de cette allée de platanes clairs 

le soleil d'automne à l'aplomb de la montagne 

déjà déclinant 

l'espace ouvert en grand sur la combe et le lac 

la lumière accrochée encore aux troncs 

aux cimes blanches 

ces allées et venues 

ces pas de danse 

ces paroles échangées dans la lumière rase 

dans la lumière rassurante et pourtant 

cette sourde colère qui voile tout cela 

et fait qu'on est plongé dans l'ombre 

bien avant que le soleil s'en aille. 

 

Aix-les-Bains, 30 octobre 2012

 


 

 

LES KIWIS

 

Givre dans les champs. On a fait hier, et juste à temps, la cueillette des kiwis.

L'arbre déraciné gît près de l'ancienne mare que souligne le givre filtrant au travers des feuilles du figuier. La lumière dessine une tremblante rosace que l'on retrouve aussi dans les nuages en balayures (cirrocumulus), traces éparses déjà presque effacées de la poudre des rêves ainsi lancée dans la lumière d'octobre. 

 

Les Vellats, 30 octobre 2012

 


 

 

 

DU REFUS

 

 

Reçu ce jour des éditions A. la première lettre de refus d'une série qu’on pressent longue et monotone. Réponse attendue, dans tous les sens du terme, sans surprise, si ce n'est son extrême rapidité à me parvenir. Comme souvent dans ces cas-là, une lettre type, lapidaire, qui  ne laisse rien imaginer de la personne chargée du premier tri, mais qui laisse néanmoins une sensation de dégoût, pareille peut-être à celle qu'éprouverait une femme du monde ruinée qui, ayant tenté de gagner quelque argent en se prostituant, se serait vue éconduite par les filles de la maison close, ou comme le ressent quiconque s'est laissé imprudemment surprendre dans sa plus intime fragilité par un individu fruste et indifférent.   

 

31 octobre 2012

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.