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Ces lignes

écrites par personne

pour personne

s’effacent

portées invisibles pour notes de silence.

 

Derrière les lignes 

personne.

 

 


 

 

 

LES COUPS DE FEU ONT CESSÉ...

 

 

Les coups de feu ont cessé. Un peu de poudre stagne encore dans certains creux, là où les premiers froids ont orné les crêtes d’une ligne de fumée. En ce calme pourtant, lové en la brise, en la lumière douce, en les entrelacs du vol catastrophique d’un papillon jaune, en toutes ces choses qu’il est si bon de voir, s’immisce l’automne.

 

Place ton dos contre le tronc du vieux merisier, cale-toi bien entre ses racines : le lichen, le tronc, la mousse t’accueillent. Écoute à présent les cloches de six heures, les clarines, les criquets, le rire du pic, toutes ces choses qu’il est si bon d’entendre. Redresse la tête et, où que tu sois, aspire à l’espace. L’espace. Plus d’espace… Ton cœur en automne ainsi se rouvre et se serre, se serre et se rouvre.

 

*

 

Une fine pellicule de fatigue se dépose sur les couleurs, ternit le jaune, blanchit le rouge, brouille le bleu, assombrit le verre, noircit le blanc et finalement se dépose sur les feuilles des arbres ou du carnet. Au crépuscule le renard creuse. Le chevreuil se terre dans l'herbe trempée. On n'entend plus la hulotte ni aucun son, sauf le tic-tac de l'horloge, le frottement de la plume, le souffle voilé de fatigue du dormeur éveillé, ce chant aphone des couleurs, cette voix blanche qui ne veut pas cesser. 

 

*

 

Un chat égaré dans les méandres d'un rêve par effraction me ramène entre les murs du vieux Fort où la lumière crue de l'été me brûlait. Quelque chose brûle, apparent et caché,  comme au cœur de la flamme une autre flamme bleue, comme un rêve enchâssé dans le rêve. 

 

« Bien sûr que c'est une illusion, mais alors une super illusion » dit Marpa aux imbéciles qui s'étonnaient de ses pleurs lorsque mourut son fils. 

 

Bien sûr que la brûlure n'est qu'illusoire – mais au matin la vallée barrée par la brume, brûle pour de bon. 

 

*

  

Laisser la brume filer ; laisser les larmes sécher ; laisser l'arbre plier et casser ; laisser miauler le chat à la porte ; laisser l'enfant partir ; laisser ceux qu'on aime s'évanouir en poussière, en fumée automnale ; laisser la joie se briser se laisser choir, tout affaissé : cela n'est rien, cela est aisé – mais laisser le terne l'emporter et cette terre sans tremblement, et cette nuit plombée d'un sommeil animal, laisser cette page s'achever sans plus poursuivre sur l'autre page la course dorée de la plume, délaisser l'écriture, refermer le carnet, la page blanc mat offerte au néant, cela, vraiment…

 

*

 

Matin mouillé. L'homme aux lunettes noires armé de sa débroussailleuse parcourt en chantant le champ, ajoutant un panache de poussière à la brume. Lovée en zafu, la chatte dort sur le coussin rouge. Rosée, poussière et brume brouillent la vue.

 

Trait après trait, avec quelques pics, quelques flèches, quelques courbes, en cette redescente à peine maîtrisée, cette glissade comme sur un tapis de feuilles, on tente de tailler dans toute cette confusion, on tente d’y voir clair.

 

1 au 4 septembre 2012


 

 

 

EN RELISANT L’HISTOIRE D’ORPHÉE

 

 

Orphée a eu peur du silence et s'est retourné, dit Ovide. Quel poète aurait eu peur du silence ? Quel poète aurait à ce point manqué de confiance ?  Ce ne sont pas les ménades qui ont tué Orphée, mais ce mensonge. Car en vérité Orphée est revenu vainqueur du séjour des ombres, ayant sauvé Eurydice et l'harmonie du monde – si cela s'était su le monde était sauvé. Mais le mythe mutilé a fait du poète le chantre pleurnichard d'une nostalgie stérile.

Orphée en vérité a ramené Eurydice, puis il a vécu en chantant  la joie dans la souffrance, la souffrance dans la joie, sachant désormais la douleur de la perte et sans pouvoir se cacher derrière quelque absurde défaillance personnelle qui aurait laissé place au remords, au regret, aux cellules psychologiques pour poète raté.

Orphée vit désormais caché sous différents noms d’emprunt, tenant d'une main Eurydice et de l'autre la mort, célébrant la beauté, le silence et la souffrance mêmement.

 

4 septembre 2012


 

 

 

LA MUSIQUE ET L’ESPACE

 

 

Ce soir je suis assis et je 

tiens la main de mon fils 

la musique 

rend l'espace palpable 

la musique 

laisse l'espace 

se déployer 

et le salon s'ouvrir sur 

un autre salon 

ouvert lui-même 

sur un autre salon 

d'une autre vie 

elle-même traversée 

d'une autre vie 

ainsi en cet instant où 

je suis assis tenant 

la main de mon fils 

tout se rassemble 

le temps 

la musique

et l'espace 

les lambeaux de nos vies 

réunis 

comme un père et son fils peuvent l'être 

en ce point où l'enfant 

et l’âge mûr

se rejoignent 

se tiennent la main

et avancent de conserve.

 

 

5 septembre 2012


 

 

 

CE PLAT POÈME

 

 

Que c'est plat que c'est plat 

ce poème cette page 

que ne creuse nul abîme 

que ne perce aucun mot 

la plume 

glisse 

sur cette surface plane 

en laquelle pourtant parfois une larme 

une goutte de pluie 

ou l'écorchure d'une mauvaise plume 

peuvent ouvrir 

l'illusion d'un trou 

au-dessous duquel se découvre 

une autre page 

tout aussi

plate ! 

 

 

5 septembre 2012


 

 

 

PREMIÈRE PAROLE, DERNIÈRE PAROLE

 

 

Première parole 

dernière parole

comme le vol du casse-noix 

un battement 

puis un silence

comme le ronronnement du chat

qui se réveille 

et se rendort 

comme les clameurs du printemps 

qui s'arrête en été 

et reprennent en automne 

première parole 

dernière parole 

la plume précède de peu son ombre 

qui souligne sa progression 

dans ce mouvement lent et sûr 

on chercherait en vain 

un début

une fin 

la parole est silence 

le silence est parole 

continûment 

discontinûment 

ça pulse 

ça circule 

par-delà le parleur 

en deçà du scripteur 

comme un battement 

comme un silence 

dernière parole 

première parole. 

 

7 septembre 2012


 

 

 

LUMIÈRE BLANCHE SUR LES PRÉS

 

 

Lumière blanche sur les prés. Ciel blanc et, partout éparpillés, les cercles blancs larges comme des assiettes des coulemelles.

Clément proclame la beauté des champignons. Clément s'exclame : le petit champignon ! le grand champignon ! c'est un champignon ça ? – puis il brise une feuille morte qui craque sous les doigts en laissant filer dans la lumière blanche une fine fumée bleue.

 

 

10 septembre 2012 


 

 

 

TOUJOURS LA PLUIE

 

 

La pluie de nouveau crépite en prose sur le toit et le cœur – la pluie à laquelle on répond en reprenant la plume, comme machinalement naguère on allumait la pipe. Le tonnerre ébranle la paix de l'averse dans la nuit, dans cette nuit, dans toutes ces nuits auxquelles on s'abandonne, dans le flanc desquelles on se love et, lové là, on s'oublie, ne laissant que les traces noires d'un fantôme de pluie.

 

 

11 septembre 2012


 

 

 

 

DERRIÈRE LES LIGNES (personne)

 

 

Charognard obstiné tu guettes encore

la fin de l’été

tu es monté ici pour voir derrière les crêtes

si tu y étais

pour jouer une fois de plus les équilibristes

et voir la maison la vallée de très haut

et prendre de l’avance 

sur la marche des saisons.

 

Tu poses une ultime pierre

sur le cairn de l’été

tu scrutes les lueurs déjà pâlissantes

au ventre sombre de la montagne

charognard obstiné c’est ainsi que tu 

scrutes encore

 

derrière les lignes de l’été

les fastes de l’automne

 

derrière les lignes des crêtes

d’autres crêtes

 

derrière les lignes des avions

des rêves de voyage

 

derrière les lignes de ton front

un refus 

 

derrière les lignes de ta main

l’incertitude 

 

derrière les lignes de la guerre

des tunnels pour passer quand même

et faire entendre depuis l’arrière

et pour personne

(quelques marmottes

quelques amis inconnus peut-être mais

on n’y croit plus guère)

la possibilité d’un chant de paix

 

derrière les lignes pixélisées 

du virtuel

le tracé très net du réel

 

derrière les lignes du tableau

la toile blanche

 

derrière les lignes du carnet

la forêt blanche de la vie

 

derrière les lignes des hauts murs

l’espace

 

derrière les lignes

l’espace

 

derrière les lignes

l’espace 

 

derrière les lignes

l’espace

 

Jeune oiseau millénaire tu tiens entre tes ailes

le fil tendu de l’espace

tu danses entre deux crêtes

oscilles

entre deux saisons deux versants deux vertiges

gypaète briseur d’os

en bonne voie d’extinction

qu’on retrouvera demain silhouette grotesque

déglinguée, carbonisée 

entre les lignes des fils à haute tension.

 

À présent les lignes se brouillent

rides de marée 

effacées

par la marée noire.

 

Ces lignes

écrites par personne

pour personne

s’effacent

portées invisibles pour notes de silence.

 

Derrière les lignes 

personne.

 

Derrière les lignes 

personne.

 

Derrière les lignes 

personne.

 

 

12 septembre 2012


 

 

 

INUTILE !

 

 

Inutile, c'est tout à fait inutile, futile même, ces traces auxquelles tu t'obstines pourtant à t'accrocher. L'heure a tourné, lait caillé. Dans l'intervalle tu n'as pour ainsi dire rien fait. Les mots comme bus se sont perdus sans être entendus, inutiles, tout à fait inutiles. Tu rentres de voyage gros Jean comme devant, et tu laisses ta grand-mère à sa souffrance. Tu croises sur le chemin le fantôme d'hier, le fantôme de demain, qui te murmurent en chœur : inutile, c'est tout à fait… 

 

17 septembre 2012


 

 

 

UNE GRANDE PAIX

 

 

Il règne cependant dans la maison une grande paix, un grand silence à peine bourdonnant de guêpes agonisantes, de vent ténu, de cris lointains d'enfants écorchés par le verre ou soufflés par les bombes. Il règne dans la chambre de mon enfant une grande paix.

Mon enfant dort. La maison dort. Dans la maison des voisins l'ami de mon enfant dort près de la lampe, qu'un geste a renversé. L'ami de mon enfant dort sur le matelas qui doucement, comme creusé par une pensée ou par un rêve ou par un cauchemar de guerre ou de pays dévasté, se consume et brûle. La fumée a envahi la pièce et l'enfant dort. 

L'enfant dormait. Il s'en est fallu de si peu, si peu, me dit sa mère en tremblant. 

J'écris maintenant  dans la grande paix trompeuse de la maison, de la montagne, non pour faire trembler la paix ou la plume mais pour entendre ce qui, au cœur de la paix, bourdonne, agonise, tremble, palpite, s'endort, s'éveille, pour entendre miraculeuse et vaste, et pleine et belle, non obstruée, non affadie, la vie. 

 

21 septembre 2012 


 

  

 

CES BRUSQUES DÉCROCHAGES DU TEMPS

 

 

Ces brusques décrochages du temps, comme un trou d'air, une turbulence, un bruit de grêle dans le silence — l'averse balayait la forêt, puis voici que l'on croit encore à l'été, que l'on s'accroche et, devisant unis sur la terrasse, que l'on oublie le temps et ses menaces, la maladie (c’est donc encore possible).

Les invités repartent, prémices de la grande migration d'automne. On est seul dans le noir face à la lune froide, à la montagne sombre comme un navire qui sombre, et la féline se love dans la chaleur du foyer contre son maître qui se rassure pendant que sombre le navire emporté dans un de ces brusques décrochages du temps, ce trou d'air de l'automne, cette turbulence, cette froidure, ce silence.

 

22 septembre 2012


 

 

 

FASTES FUNÈBRES

 

  

Voici venir ta saison de fastes déjà funèbres. Regarde ta saison : la pluie balaye la route noire maculée de feuilles blafardes. Regarde la route étroite où tu avances lentement : un chevreuil traverse et la forêt tremble. Tu te laisses glisser dans le manteau de pluie de l'automne. À l'horizon s'éclaire au loin un halo aux couleurs de l'arc-en-ciel cerné par les nuages en trombes. Regarde ta saison de fastes éphémères. 

 

24 septembre 2012


 

 

 

LA VOIX DU POÈTE

 

 

J'entends ce soir la voix du poète 

qui se mêle à la pluie 

à l'appel de la pluie et ravive

un désir fou de dire 

de répondre de chanter 

comme on chante sous la douche 

comme on siffle dans l'atelier 

comme on reprend à loisir une chanson aimée 

monte l'amour des mots 

l'amour de l'espace 

l'amour de la pluie 

bel amour propagé au-delà 

des crêtes de la nuit 

ce soir l'écho de la voix du poète 

fait battre le pouls d’un désir éperdu

comme d'un enfant qui pressent l'aventure 

à lui offerte 

dans les pages du livre. 

 

26 septembre 2012


 

 

 

 

LE CHEVALIER AU LION

 

 

Tu dors maintenant. Les chevaliers traversent ton sommeil d'enfant. Yvain est fou : c'est une bête sauvage qu'un onguent guérira, et tu attends le lion (dont tu as lu le nom au chapitre suivant).

Tu dors maintenant, ignorant la tempête qui emporte le navire de la maison. Tu dors d'un sommeil de pluie, de montagne et d'automne. Ton enfance est si belle que le cœur en est navré.

Ton père est ce chevalier jeté à terre, rendu fou par la pluie et que seul guérit – mais si provisoirement – cet onguent noir de l’encre.

 

26 septembre 2012


 

 

 

VIVRE EN POÉSIE

 

 

En cet automne-là dont il reste si peu, tu croyais vivre en poésie. Ton monde te semblait plus vaste, plus intense, plus fragile, à tel point que chaque jour te paraissait devoir être le dernier. Cet automne en lequel la maison, la vallée s'abandonnaient, il te semblait incroyable qu'il fût suivi peut-être d'un autre automne, de dix autres, de vingt, de trente, de cinquante automnes peut-être (et ce serait beaucoup). Tu disais : « Comment penser qu'on puisse ainsi continuer de s'agrandir, de s'intensifier, de se fragiliser ? Quelle coque y résisterait ? J’aurai disparu avant la fin, car aucun cœur ne saurait résister… »

C’était, naturellement (et tu n’étais plus assez naïf pour ne pas t’en douter) qu’à ce temps d’expansion correspondrait bientôt un temps de contraction au moins équivalent…

 

26 septembre 2012

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.