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Vigiedécembre2013

 

 

Une fumée dans le ciel barré de gris: comme les jours s’assombrissent à mesure qu’approche l’année 2014.

Sur les images, les sourires sont crispés, la fête déjà funèbre.

On se raccroche à la musique.

C’est le dernier Noël avec ma mère en vie (autant dire, c’est le dernier Noël).

J’écris, pour le site de l’ « atelier géopoétique du Rhône » dont l’administrateur a eu la gentillesse d’accueillir un temps mes scribouillages, certains des textes repris ici.

Bref, on se raccroche comme on peut à ce qu’on peut.

 

 


 

 

 

DÉCEMBRE

 

Vigiedécembre2013village

 

 

Il y a dans l’entrée en décembre une froide énergie. On a rallumé les lumières, les couleurs, les guirlandes. Le sapin bariolé trône au salon non comme un défi à l’hiver mais comme une façon de rappeler la persistance de la vie en hiver. Il y a ainsi dans décembre quelque chose d’une poussée printanière (et je me souviens ici de premier texte de mon premier livre publié, D’un hiver à un autre : « Décembre est un oiseau… », etc.)

À l’intérieur de la maison désormais cernée par la neige et la glace on se réjouit quand même — qui de la prochaine arrivée du nouvel accordéon Pigini, qui de celle d’une lapine noir et blanc rescapée du naufrage de T., et que les enfants veulent appeler « Carotte »… D’abord hostile, je finis par me laisser étonner par l’incroyable bizarrerie de ce rongeur aux oreilles démesurées qui ne cesse d’agiter son museau et me scrute de biais avec un air apeuré. 

Maintenant il est presque onze heures. Dana dort en rectangle contre la cage de la lapine, Patawa dort près de la cheminée. Les enfants aussi dorment et rêvent de lapin, de calendrier de l’Avent – peut-être d’accordéon.

Il y a beaucoup de rêves et beaucoup de joie dans cette maison, dans ce village-là.

Une joie profonde, fragile, cernée par la neige et la glace.

Quand je n’y serai plus résonnera encore l’écho de cette joie, fenêtre illuminée dans la nuit de décembre, enfants heureux, chant d’un accordéon…

 

1er décembre 2013

 


 

 

 

LE MONDE BLEU

 

 

Décembre est net, clair et précis, presque printanier dans sa vigueur mais coupant et bleu comme la glace. Il abolit les nuances et ne permet pas de s’alanguir, ou pas longtemps ; les jours sont trop courts pour se permettre ces sortes de faiblesses. Dans la plupart des demeures on a orné d’arbres verts et de lumières bariolées ses longues nuits pour en conjurer le vertige, mais c’est aussi manière de réagir, de protester, d’anticiper par une sorte de coup de force la suite du grand cycle. Il y a ainsi en Décembre quelque chose du coup de talon au fond de la piscine, du poing serré, de l’éclat.

C'est encore aujourd'hui une de ces journées éclatantes qui, depuis plus d’une semaine, se répètent avec la stabilité obsédante d’un été inversé. Accoudé à la fenêtre je hume l’air froid pendant que le soleil passe par-dessus le sapin. Aucun nuage, aucune averse, aucun changement en vue, et s’il reste un peu de fumée qui voile le fond du paysage c’est parce que les paysans brûlent leurs champs. Malgré le soleil et ce relatif redoux (il fait plus chaud en altitude qu’en plaine, ce qui occasionne d’ailleurs de sérieux problèmes de pollution dans les villes), la neige ne fond qu’à peine et dessine sur le toit méconnaissable des courbes inédites qui suivent celles, plus sombres, de la montagne. Seule la comète blanche d’un avion fait un tout petit accroc au ciel bleu.

Les ombres aussi sont bleues, la neige nimbée de bleu, le sapin bleu.

Le monde bleu.

Nous y voilà.

Naturellement on aurait pu s’attendre, au vu de la saison et du paysage alentour, à ce qu’il soit plutôt question du monde blanc (qui lui est d’ailleurs si proche). Mais il faut avouer que ce n’est pas sans une idée en tête — une idée bleue — que j’ai rouvert la fenêtre et le carnet.

Les peintres préhistoriques, eux aussi, pénétraient dans les grottes avec à la fois une vive attention aux possibilités offertes par la paroi (qu’on qualifie très justement de participante), mais avec aussi une idée en tête : idée-bison, idée-mammouth, idée-cheval, idées polychromes de jaune, de rouge et de noir mêlés… Comment expliquer sinon la relative uniformité des sélections opérées parmi les innombrables associations que peuvent faire naître les lueurs des flambeaux projetées sur la roche ? Ce n’était pas les circonstances extérieures seules qui dictaient peintures, gravures et dessins, et ce n'était pas non plus la seule idée – mais la rencontre entre les deux ou, pour le redire une fois de plus, entre le dehors et le dedans, la parole et le lieu, l’humain et le non-humain.

J’ai donc une idée, ou quelques idées en tête.

Suivre l’alternance jour-nuit, intérieur-extérieur, lune-soleil, crispation-ouverture.

Décaler les cadrages, ne pas céder à la tentation de questionner toujours le même fragment de paysage.

Risquer des rapprochements, des raccourcis qui peuvent être hasardeux.

Aller au hasard, mais se calquer aussi, au passage, sans insister et en glosant assez librement, sur l’enseignement bouddhique des « cinq couleurs » [1].

Nous en sommes au « monde bleu ».

 

*

 

Dans la plupart des présentations du Dharma (l' « enseignement de la réalité » ou, en extrapolant à peine, la réalité en tant qu’elle nous enseigne, le terme de « bouddhisme » étant un néologisme occidental du XIXe siècle pas très heureux), le monde bleu est celui de l’eau, de la vue et de l’hiver. Tout y est net, clair et précis comme peut l’être le trait d’une branche soulignée par la neige. La sagesse du monde bleu est dite « semblable au miroir » : la confusion des sentiments et les tergiversations intimes ne sont plus de mise, et l’on perçoit avec une même intensité et sans aucune distorsion les détails les plus fins aussi bien que l’ensemble. La pensée alors est comme un éclair ou un diamant : le monde bleu est le monde d'Akshobya, le bouddha bleu porteur du vajra (diamant) qui tranche dans le trouble ordinaire. Il y a en son sein « une certaine intelligence et un certain intellect qui agissent avec une précision et une clarté aiguës, ce qui rend la situation extrêmement maniable. » [2] Autrement dit l’idée est ici ce qui permet cette vue perçante grâce à laquelle on parvient à retrouver une direction et un élan.

Sans doute est-ce cet élan qui naguère m'avait séduit dans l’idée géopoétique et dans l'œuvre de Kenneth White, dont la froideur souvent hautaine était pourtant si éloignée du sentimental que j'étais — et l’impression, en grande partie trompeuse mais revigorante, qu’on est sorti de la cage psycho-sociologique pour entrer en rapport avec l'ampleur du réel. L’individu se met en retrait et le monde apparaît. C’est aussi cette sorte d’aurore que nous donnent à ressentir l’art pariétal, certains chants aborigènes, certains penseurs, certains poètes ou certains peintres au premier rang desquels on peut placer les maîtres japonais du haïku et de l’estampe.

J’ai accroché, sur le bleu de la pièce où j’écris, la reproduction de cette estampe d’Hiroshige.

 

Hiroshige1

 

Dans la dernière partie de sa vie, Hiroshige abandonne la douceur des scènes quotidiennes qu’il affectionnait pour peindre, en format vertical, le monde vu à hauteur d’aigle ou de grue. Certaines de ses estampes plongent le spectateur dans les tourbillons d'une tempête nocturne, et l'on sent le regard et le pas se perdre dans la neige. D'autres font franchir des ponts. Sur cette Vue du Mont Haruna sous la neige [3] un tout petit personnage bleu traverse une passerelle qui le mène à un temple au pied de la montagne. 

Ici se donne à voir le chemin du Vaste. Ici se manifeste une confiance sans borne en l’espace, en même temps que la lucidité étourdissante de l’idée : cela qui apparaît, et le geste mental qui rend possible cette apparition (Hiroshige n’a vraisemblablement pas visité les sites qu’il peint, mais… suit son idée).

Hiroshige2Ce qui me semble cependant sauver l'estampe de l’idéalisme, c’est peut-être entre autres le fait que le personnage qui franchit le pont n’est pas seul. Il monte vers le temple et s’éloigne du spectateur (la position de sa canne en atteste), mais il y a non loin de lui deux autres personnages à peine visibles. Un regard trop hâtif m’avait d’abord laissé croire qu’eux aussi allaient au monastère, et je croyais même discerner la silhouette d’un vieillard suivant son serviteur (et pourquoi pas Matsuo Bashô lors de son ultime voyage sur la « sente étroite du Nord profond » !). Mais il n’en est rien : ces deux-là ont déjà croisé le voyageur solitaire et redescendent.

Ce pont, cette hauteur, ce temple et même cette montagne, il est inutile d’en faire tout un plat ! Même pris dans la neige et le vertige d'un paysage inouï, on continue d’aller et venir à petit pas, en se saluant, en s’aidant de sa canne. Hiroshige a changé d’échelle et met davantage l’accent sur le vaste, mais il n’en gomme pas l’homme pour autant : il le remet à sa place, à sa place au sein de l’espace. Il n’arrête pas le mouvement. 

C’est naturellement dans l'arrêt du mouvement que se ferme le monde bleu. La « sagesse du miroir » devient alors inhumanité glacée, colère, refus, repli. L'idée, qui permet si aisément de « rendre la situation maniable » (Chögyam Trungpa), devient idéalisme et supplante l'expérience qu'on a de la réalité. La carte n'ouvre plus sur le territoire mais devient un instrument de possession. Le système que l'on s'était construit se détache du monde pour fonctionner à vide, dans l'ivresse de la pensée toute puissante [4]. Il convient alors de penser sa propre limite et de laisser la place à d’autres modalités d’être. Il convient de revenir à une certaine humilité. 

Deux petites silhouettes allant en sens inverse peuvent y suffire.

Ou bien, constater simplement que l’heure passe, que cette neige qui a ensauvagé le toit de la maison fond maintenant à vue d’œil, et que la tonalité n’est déjà plus la même.

Ne rien figer.

Ne pas laisser l’idée l’emporter sur la réalité qui l’excède.

Ouvrir, fermer, ouvrir.

Toujours reformuler, car c’est la force de la parole poétique que de ne pas se laisser enfermer dans les dogmes du déjà-dit.

C’est cette exigence-là qu’il s’agit de tenir, jour après jour, dans la polyphonie et la pluralité des mondes. 

 

15 décembre 2013

 

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[1] Les pages que j'ai consacrées ici ou  (ou encore par ici et par-là) à cet enseignement s’inspirent du séminaire Le mandala comme figure poétique du monde donné par Fabrice Midal à Martigny (Suisse) en juin 2011. Toutes les extrapolations hasardeuses sont naturellement de ma propre responsabilité.

[2] Chögyam Trungpa, « Aperçu des cinq familles de bouddhas », in Mandala, un chaos ordonné, traduit de l’américain par Richard Gravel, éd. du Seuil, coll. « Points Sagesse », 1994.

[3] La Vue du Mont Haruna sous la neige (36x24.5 cm, galerie Janette Ostier, Paris) est la 26ème estampe de la série des soixante-neuf Vues des sites célèbres des soixante et quelques provinces du Japon publiée entre 1853 et 1856 par Hiroshige Utagawa (1797-1858). 

[4] Relisant ces lignes deux ans plus tard, je ne peux que constater à quel point elles anticipaient sur la franche rupture survenue ensuite avec K. White, assez clairement visé...

 


 

 

 

D’UN VIEIL ADOLESCENT

 

 Vigiedécembre2013crépuscule

 

Crépuscule — le bleu très sombre à la fenêtre, la maison vide que je peuple de pas perdus et de musique.

L’accordéon.

Les reflets.

Dans la vitre noire je discerne les traits d’un vieil adolescent qui travaille sa musique, rejouant obstinément la même mélodie maladroite à mesure que la nuit gagne (championne incontestable elle gagne à tous les coups sa partie quotidienne).

Puis voici le même qui écrit sur la table rouge et noire de son enfance.

Pour rien. Pas pour creuser, juste pour se rassurer. Pour faire semblant d’avancer avec la nuit, avec le temps, comme on fait des patiences ou comme on joue de la guitare ou de l’accordéon quand on est seul, quand on a peur de se retrouver vraiment seul.

 

(Ainsi filait ce tout dernier Noël du vivant de ma mère…)

 

Les Vellats, 25 décembre 2013

 


 

 

 

SOLSTICE D’HIVER

 

 

Matin calme. Accueillie à branches ouvertes par l'ombre du vieux poirier la lune décline doucement à mesure que le soleil rallume les nuages de lueurs chaudes et que la vallée s’éveille.

Cette journée courte, prélude enlevé à la plus longue nuit, on la voudrait nimbée d’une aura particulière, plus grave, plus froide, plus intense : n’annonce-t-on pas un peu partout dans le pays que « c’est l’hiver qui commence » ? — En vérité, c'est encore et d’abord la lumière qui triomphe. Il y a décidément dans la débâcle qui s’accélère quelque chose de  printanier. Les bourgeons des lilas gonflent déjà. Même les oiseaux se sont remis à chanter — deux grives draines roulent leurs vocalises depuis la cime du sapin, un pinson s’égosille…

On a souvent de l'hiver une vision caricaturale qui abolit les nuances, un peu comme le terme « moyen âge » renvoie dans le langage courant à une époque uniformément arriérée. Le « moyen âge » occidental a duré mille ans. Si les XIVe et XVe siècles ont été marqués par des pestes et des guerres dévastatrices, le XIIe siècle, par exemple, peut être considéré comme une première Renaissance (dont témoignent notamment les œuvres éblouissantes laissées par Chrétien de Troyes). Il y a de même, au cœur de notre hiver, mille printemps cachés — et toutes les saisons mêlées en toutes nos saisons.

 

La journée cependant s’avance, les feuilles mortes que masquait la neige réapparaissent et avec elles des couleurs et des sensations automnales. J'ai déjà évoqué le printemps mais ce grand ciel bleu dans lequel les avions ne cessent de dessiner des tracés trop rectilignes que les vents d’altitude se chargent de brouiller, évoque aussi l'été. (Le bleu estival me semble toutefois plus sombre, vaguement inquiétant, parce qu'il y flotte souvent une ombre grise qui laisse percevoir quelque chose de l'espace alors que le ciel d'hiver reste d'un bleu pâle que je ressens — j’ai conscience ici du caractère excessivement subjectif de mes remarques — comme plus protecteur.)  Sous nos latitudes, en cette région du monde aux changements bien affirmés, c'est ainsi que se tisse quotidiennement la trame des saisons...

Il est regrettable que se soit imposé dans notre calendrier un découpage sommaire en quatre saisons que l’on fait désormais commencer à leur apogée : équinoxes de printemps et d’automne, solstices d’été et d’hiver [1]. On a abandonné l’infinie complexité des saisons vécues pour ne retenir que le seul critère astronomique de la hauteur du soleil, ce qui est certes pratique pour établir des repères fixes, précis et généralisables — autrement dit pour organiser le temps et maîtriser la nature — mais semble décalé par rapport à notre réalité terrestre.

Novembre, paysage de neige et de givre absolument hivernal. L’enfant prend à témoin le  calendrier et, désignant avec désapprobation la nature et son père, déclare que « c’est quand même l’automne ».

Pour justifier son retard à venir régler un problème de chauffage, mon plombier préféré me parle du froid qui est venu « avant la saison d’hiver ». Il est vrai que mon poste de vigie montagnarde me fait vivre avec plus d’acuité l’arrivée des saisons, mais je prends à mon tour la terre à témoin : l’hiver, comme chaque hiver, n’a pas attendu le 21 décembre !

Ailleurs et partout, pour savoir s’il va pleuvoir un homme regarde son IPhone plutôt que les nuages gris qui arrivent à toute vitesse sur lui en grondant…

Dans notre contexte d’acosmisme pathologique, il serait bon d’adopter un découpage plus fin dont le modèle pourrait être le calendrier « luni-solaire » japonais, dans lequel les saisons commencent un mois et demi avant les solstices et les équinoxes (c’est également le cas, paraît-il, dans la tradition britannique). On commencerait ainsi à guetter et donc à percevoir les signes de l'automne, par exemple, aux alentours du 7 août (ce qui est souvent évident en montagne). Les kigo des poèmes japonais, ces mots-saison très codifiés, permettent en outre de distinguer trois autres périodes (début, milieu et fin) à l’intérieur de chaque saison. Le premier mouvement de l’hiver commence le 7 novembre et s’achève le 6 décembre, après quoi vient le milieu de l’hiver, dont la phase finale se déroule entre le 5 janvier et le 3 février. Même s'il faut se garder en ce domaine de tout systématisme, c'est là un bel outil pour entrer richement en rapport avec le chatoiement des saisons.

 

Rebattre nos cartes, rectifier nos tracés pour moins d'exactitude morte mais plus de vérité vivante, rouvrir les yeux sur le dehors, redevenir ces guetteurs que nous avons toujours été, ce pourrait être les prémices d'une nouvelle aurore ou, tout au moins, l'espoir d'un petit printemps dans notre grand hiver...

 

*

 

En attendant, c’est  bel et bien aujourd’hui le solstice d’hiver, et donc l’occasion de scruter avec une attention particulière les variations de la lumière. Ces éclats. Ces dernières lueurs sur les arrêts-neige du toit. Cet orange éclatant qui frôle les bouquins. Ces tracés délirants dans le ciel strié qui semble « marquer » davantage et plus longtemps que d’habitude (à moins que le trafic aérien, en cette période de vacances, ait soudain décuplé). La flambée cependant ne dure pas. Quelque chose s’affole, quelque chose se hâte, charbonne encore puis s’éteint. La longue nuit est là...

 

 

21 décembre 2013

 

 

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[1] Je voudrais ici saluer, avec une profonde gratitude, M. Paul Junod, qui fut mon professeur de français au Lycée du Parc à Lyon et qui déclarait à ses élèves : « s’il n’y a qu’une seule chose à retenir de tout mon enseignement, retenez que solstices et équinoxes ne marquent pas le début mais l’apogée des saisons ». Ce fut entendu. 

 


 

 

 

DEUX RÊVES

 

 Vigiedécembre2013deuxrêves

 

Je roule tant bien que mal sur une piste caillouteuse, que j’abandonne bientôt pour un exercice de haute voltige en hélicoptère. Je survole en effet une vallée encaissée entièrement recouverte par des installations industrielles et d’où montent de vertes radiations. Un écran invisible m’interdit toute approche, mais je trouve une faille par laquelle je me glisse. Je rampe alors le long de boyaux humides, puis débouche sur une assez vaste cavité manifestement aménagée. Une sorte de secte bouddhique s’est réfugiée là — encens et propos sirupeux à gogo. Il y a même une bibliothèque avec une petite scène et des gradins. J’assiste alors à un calamiteux récital de Catherine Ribeiro, qui se perd dans des commentaires ironiques et déplacés sur la « chanson engagée ».

Voici, plus tard et plus loin, un jardin de pierres qu’il me faut traverser. Fabrice Midal traverse aussi, qui vient vers moi depuis l’autre côté du jardin. Il s’étonne de ma présence : « Comment as-tu fait pour franchir toutes les épreuves ? Quand je pense au mal que j’ai eu ! » Je n’ose dire que j’ai un peu triché en passant par les grottes. Nous devons, pour nous rejoindre, marcher sur de gros cailloux qui émergent du sable, mais nous trébuchons au même moment et nous retenons l’un l’autre en apposant nos mains. Le rêve s’achève par cette phrase sibillyne prononcée par le Fabrice Midal de mon rêve : « Nos déséquilibres s’équilibrent ! »

 

*

 

Cette fois, je marche sur une ligne de crêtes très fine, très belle, mais aussi vertigineuse et glissante. Plusieurs fois je manque tomber. Je parviens à une falaise ornée de pétroglyphes superbes représentant des punaises emboîtées. Un gros chat roux traverse le chemin. Je l’appelle et le caresse. Il saigne. Je suis entré dans le royaume des morts. C’est un chemin de retour qui descend amplement vers la vallée. Tout le paysage est nimbé d’une sorte de brume ocre très lumineuse, et mon ombre démesurée est ainsi projetée à la fois au sol et au ciel. Je redescends en compagnie d’autres randonneurs par les larges courbes de ce chemin magnifique. Un homme se met à chanter, que je reconnais aussitôt : Claude Nougaro, seul et sans micro, emplit tout l’espace de sa voix. Je reconnais cette chanson de l’album Bleu, blanc, blues intitulée « Réunion ». « Chaque jour loin de toi le jour se lève à peine… » Arrivé presque en bas je vais vers lui et le remercie chaleureusement.

 

(Deux ans plus tard, je constate que ces traces griffonnées à la hâte au lever m'ont permis de conserver vivace le souvenir de ces deux rêves, auquel il faudrait ajouter un autre, fait cette nuit, où je rencontrais ma grand-mère dans un paysage de haute montagne tout à fait vertigineux...)

 

27 décembre 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.