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« Il nous faut, non seulement taire notre mépris du quotidien mais le jeter bel et bien aux orties (…). Il n’y a pas d’autre voie, d’autre issue que l’éloge des choses simples, que la célébration du monde, que notre dévouement à la beauté des chemins perdus. »

Joël Vernet, Lâcher prise.

 


 

 

HOKUSAÏ, LE « PATRON MORIN » ET LES EUCALYPTUS
(trois cauchemars)



1.

 

Je parle de la « La Grande Vague » d’Hokusaï à un parterre d’adolescents indifférents. Voyez le drame qui se prépare, voyez la vague devenue montagne et la montagne simple vague, voyez les hommes minuscules, condamnés, aussi perdus qu’on peut l’être !… Comme aucune de mes remarques ne trouve chez eux le moindre écho, j’entre dans une colère tempétueuse, puis soudain blessé au dos, plié par la douleur, je mets tout le monde à la porte. Certains résistent, restent à bavarder dans la classe car ce n’est pas du tout l’heure de partir. Je les supplie de s’en aller « parce que j’ai vraiment trop mal », quitte moi-même la salle et marche, le dos voûté,  jusqu’à un parking bordé de grands arbres. Vent de tempête chargé d’embruns. Douleur. Plus tard je leur écris une lettre d’excuses, dans laquelle j'explique en substance que je suis désolé mais qu’une souffrance somme toute bénigne peut rendre tout à fait teigneux celui qui n’accepte les naufrages que sous forme de représentation picturale ou poétique.

 


2.

 

Ce canot de sauvetage de 14,50 mètres de longueur, le « Patron François Morin », est doté d’une double coque aux bordées croisées en acajou. Insubmersible, autovidant, il peut tourner sur lui-même sans risquer de sombrer. Même si la violence d’une tempête finissait par le disloquer, il continuerait à flotter. D’une grande légèreté, il semble danser entre les vagues. À mesure que l’on s’approche du phare de La Jument et que les creux se font plus profonds, tout mon corps se crispe. Je m’accroche peureusement au bastingage. Depuis qu’une vague plus puissante a balayé le pont et l’a trempé, Léo lui-même a cessé de rire et se serre contre moi. Lui, oubliera la peur sitôt le tour du phare terminé ; je garde quant à moi un sentiment de désolation devant le peu de vaillance avec laquelle je fais face à cette épreuve sans conséquences.

Un jour pourtant il me faudra danser sur une mer autrement plus hostile, me débattre au bord d’abîmes autrement plus fatals. Ce ne sera plus le naufrage virtuel d’une estampe ou d’une promenade en mer, mais un vrai tourbillon d’angoisse qui m’emportera, me fera rouler sur moi-même jusqu’à la dislocation et la noyade. Ce simple tour du phare m’a été insupportable, alors que je savais qu’il ne durerait pas ; qu’en sera-t-il de cet autre tour qui, lui, continuera, durera bien au-delà de l’insupportable ? (Relisant plus tard ces notes, je me rassure en me disant que l'évanouissement et les calmants peuvent éviter le pire...)

 


3.


Je remonte en voiture une assez large route bordée d’eucalyptus, à Madère probablement. Soudain une sorte de crampe me paralyse le bras droit, puis l’ensemble de la moitié droite du corps, et je ne peux plus passer les vitesses ni accélérer. La voiture ralentit, s’arrête, repart doucement en arrière cependant que d’autres véhicules arrivent derrière moi à vive allure. L’accident semble inévitable. Je tire le frein à main, enclenche les feux de détresse. Les voitures en me dépassant provoquent de petites bourrasques d’air parfumé, et je sens monter cette odeur miraculeuse des forêts d’eucalyptus.

La douleur de la migraine enfin me sort des cauchemars et me tient éveillé le reste la nuit.

1er février 2013


 

 

LÂCHER PRISE



« Il nous faut, non seulement taire notre mépris du quotidien mais le jeter bel et bien aux orties (…). Il n’y a pas d’autre voie, d’autre issue que l’éloge des choses simples, que la célébration du monde, que notre dévouement à la beauté des chemins perdus. »

Joël Vernet, Lâcher prise.



Tout au long d’un long jour ordinaire, accumuler des forces pour préparer la nuit. Faire provision d’images pour parer l’aveuglement prochain. Comme les mésanges à la mangeoire sous les bouleaux se gaver des graines du présent, et comme la chatte sise en statue sur la table devant la fenêtre et qui regarde les mésanges, savourer, saliver, scruter, impassible en apparence seulement.

Les tâches quotidiennes. Le ménage dans le salon ouvert sur la montagne, sur la forêt enneigées (avec au premier plan le bouleau, les mésanges). Mallarmé le premier (il me semble), rompant avec une tradition d’albatros forcément solitaires, a bon an mal an tenté de concilier ce qui, de l’extérieur, a tout d’une existence bourgeoise — la femme, l’enfant dont les pleurs perturbaient le travail du maître, le quotidien banal et confortable — en laissant place sur la page, par exemple, au nettoyage des vitres, activité profondément poétique menée par Mme Mallarmé et trop rarement célébrée (il s’agit de l’ « Éventail de Madame Mallarmé », « Cet éventail si c’est lui / Le même par qui derrière / Toi quelque miroir a lui / Limpide (où va redescendre / Pourchassée en chaque grain / Un peu d’invisible cendre / Seule à me rendre chagrin) »…). La folle exigence et l’écriture pour le moins contournée de Mallarmé fait parfois oublier à quel point sa poésie « pure » reste, dans ses détours, tournée quand même vers l’expérience sensible du monde — « époussetée », certes, mais moins éthérée qu’on ne le dit peut-être : « Suffisamment je me fus fidèle pour que mon humble vie gardât un sens. Le moyen, je le publie, consiste quotidiennement à épousseter, de ma native illumination, l’apport hasardeux extérieur, qu’on recueille, plutôt, sous le nom d’expérience ».

La tentative reste précaire, menacée d’artifice et de préciosité.

 

On reste davantage fasciné par l’extrême, la totale, la sublime soumission d’un Rimbaud, ou dans une certaine mesure et plus récemment, d’un Augiéras, devant la haute tâche poétique.

Augiéras dans sa grotte en Dordogne, toutes amarres larguées, vivant, se brûlant dans l’incandescence de sa folie ou du sacré retrouvé : savoir que cela peut être possible à la fois enthousiasme et intimide… Je lisais dans la nuit, avec une certaine et juvénile exaltation et un sentiment de paradoxale connivence, le vibrant hommage que Joël Vernet lui a rendu dans Le moine et le vagabond. Une part de mon être rêve toujours obscurément d’une vie de vagabond et d’ermite, semble-t-il.
   
Je m’assois. J’ouvre le livre. Je suis, aussitôt, le vagabond et l’ermite.

Puis relisant ce Petit traité de la marche en saison des pluies acheté naguère à Lodève, je sens que l’espace protégé de la maison s’agrandit, se peuple de toutes les images nomades qui, pareilles aux négatifs de photos jamais développées et oubliées dans un tiroir de la mémoire, semblaient n’attendre que cela pour surgir à nouveau et danser entre les rideaux et les poutres.

Images du Sahara et du Brésil.

Je verse le thé : celui-là même qu’on sert, serré, sucré, amer, à l’aube auprès du feu dans le désert avant de se remettre en marche.

Le salon : une grotte.

J’enlève la poussière, je fais briller les lauzes noires du sol : une fête.

J’ôte en ce jour les guirlandes lumineuses car la lumière de février nous inonde, qu’amplifie encore le manteau de neige qui couvre la vallée. Se mêlent à la lumière, à cette tâche banale du ménage rupestre, les paroles d’Augiéras, de Vernet, de Proust. Grâce au livre la maison n’enferme plus.



L’enfant maintenant est assis à la table pour faire ses devoirs. Le livre, le carnet, la tasse de thé maintiennent large l’espace, et c’est peu dire alors qu’il est bon et beau d’aider l’enfant à faire ses devoirs.

Pourquoi la poésie exigerait-elle porte close, retraite, refus du monde ordinaire qu’elle est pourtant sensée transfigurer ou, tout au moins, éclairer ? Cela, certes — cette porte ouverte, ce carnet et ces livres mêlés aux instruments du ménage, de la cuisine ou de l’école dans le cadre rassurant d’une demeure — est moins spectaculaire que l’austérité d’une grotte, mais c’est la vérité de ma propre existence. La nier, la fuir pour un rêve d’ailleurs ne serait qu’une manière de s’égarer encore. (Pour devoir ainsi la redire il semble néanmoins que cette idée ne soit pas si évidente.)

Le soleil rasant de cinq heures cependant rallume les coussins de neige d’une lueur nouvelle et creuse un peu plus les rides et les ombres. L’instant s’immobilise. Soudain on voit (naturellement on pourra toujours se gausser, nuancer après coup, mais c’est sur le moment absolument évident : on voit).

La lumière blanche légèrement voilée, cassée, comme on parle d’un « blanc cassé ».

La chatte aux yeux mi-clos.

La danse des mésanges.

Les visages sur les photographies des vivants et des morts.

On n’entend plus aucune clameur d’enfants. Un geai, en se posant sur une branche assez fine de l’un des bouleaux, provoque une petite avalanche. Ciel blanc. Troncs noirs soulignés de blanc. Poudre blanche jetée en offrande à l’hiver. Repos du chat, du temps, un instant. Ombres précises, nullement hostiles. Becs ouverts pour des chants muets. Lumière plus intense, d’une flamboyance mate, rentrée, et blanche, comme une aube hivernale en fin d’après-midi. Cela est donné. Impossible à susciter, encore moins à garder (on peut tenter d’en recueillir les traces). Quelque chose est donné en cet arrêt, cette immobilité muette qui laisse percevoir le mouvement et l’appel. On ne peut que l’accueillir, répondre en saluant comme on le fait quand, en promenade, on croise un ami, un voisin qu’on ne s’attendait pas à rencontrer là, à cette heure, en cette saison où le village semble abandonné.

Avalanches minuscules de la neige qui, malgré le froid vif, fond quand même — et la lumière qui, déjà, commence à tourner, à ternir.


Moments nets.

Moments vifs.

Moments où la vie se recharge, se rouvre.

Moments qu’on ne peut fabriquer mais qui naissent comme d’eux-mêmes, qui viennent spontanément dans la brèche d’un lâcher-prise, au bout d’une attente sans objet, dans cet accueil, dans cette posture de l’écrivain assis face à la table, au-dessus du carnet (je sais que cela peut arriver même à un romancier, à un peintre ou à n'importe qui) et tout occupé, divinement occupé, à ce divin labeur de former des signes sur la page, signes eux-mêmes rendus nécessaires par l’accumulation des jours sans signes, des jours où le monde paraissait impassible, impossible, indifférent ou hostile, tout comme peut l’être la boîte aux lettres qui reste vide (ou contenant de manière à peine moins navrante, au lieu de la lettre espérée des prospectus, des factures, des refus) ne l’était peut-être que pour mieux préparer le moment banal, absolument semblable à tous les autres, où l’on irait l’ouvrir et où l’on trouverait enfin l’enveloppe qu’on n’osait plus espérer, le signe, l’écho d’un appel qu’on avait cru perdu, l’inespéré…

Cela, seule l’écriture me l’accorde — l’écriture en tant que lecture du monde et de soi, en tant que manière de se relier au monde, de se réconcilier avec plus vaste qu’elle et que moi qui tient la plume, et que nous autres qui lisons les signes.

Sans les livres, sans cet art véritable qui est, comme on sait, « soluble dans la vie » : plus rien pour nous qu’un monde mort, et toute la place laissée à la dévastation.


9 février 2013


 

 

NOTES À PROPOS DE DOMME

 

Ciel bleu très pâle légèrement strié de nuages rosés. Paysage très lumineux, et le brouillard dans la plaine. On voit d'ici l'orgueil : Ah, l'homme des cimes ! Je suis dans la lumière, et l’homme des villes et de la plaine prisonnier des brouillards…

Malgré tout l'attrait que je peux avoir pour les charmes érémitiques, force est de constater les dangers de retraites souvent établies sur des bases trop fragiles (et comment pourrait-il en être autrement dans un monde où les fils des traditions se sont rompus ?).

Lu hier soir le livre de François Augiéras Domme ou l’essai d’occupation. On ne peut qu'être impressionné par le parcours de l'auteur et par ce qui est tenté là. Lui, a vraiment tout lâché (hormis peut-être l’orgueil de l’avoir fait). Mais au bout du compte, que de pathétique ! Un pauvre homme isolé, obsédé par le regard des autres, et pris dans les rets d'une confusion pas même conscience d'être confusion. Le langage reste trop souvent englué dans les clichés : ainsi de cette lumière primordiale « que les occidentaux s'obstinent à nommer Dieu » — ce qui n'empêche pas Augiéras de balancer du « Divin » en veux-tu en voilà, et avec majuscule…

Bien sûr que la tentative me parle. Retrouver les sources du sacré. Aller jusqu'à tourner le dos au monde et s'isoler dans les grottes de Dordogne. Faire de chacun de ses gestes une proclamation… Mais le résultat livresque est décevant. Ce qui fait défaut est peut-être d'abord une poétique. Les mots pour le dire. Peut-être, sans doute Augiéras a-t-il réellement fait l'expérience de moments de grande ouverture : quiconque, affaibli par la fatigue, la maladie, la solitude et la faim, resterait des jours entiers dans une grotte assis en lotus au milieu de l'encens et des orties séchées finirait vraisemblablement par atteindre certains états de conscience plus ou moins dépersonnalisée dont les enseignements bouddhiques soulignent à quel point ils sont des leurres. Non pas la « libération », mais le pire des obstacles dès lors qu’on leur prête attention et qu’on les monte en épingle (ce que le littérateur ne peut s’empêcher de faire). 

On sent à chaque phrase le désir puéril et touchant d'être vu, quand même, par ceux à qui on tourne le dos. On lit le désir de se prouver à soi-même quelque chose, et la volonté forcenée d'amplifier et de justifier l’expérience. Toujours la volonté. On est si loin du lâcher prise. Tant d'orgueil, et si peu de nuances. Tant de fantasmes aussi, comme lors de l'apparition finale de ce jeune gitan qui offre un de ces symboles saisissants trop romanesques pour être inventés (« Je n’invente rien, et ne lâche jamais le réel, qui dépasse souvent la fiction ; car, à la fin de ce siècle, on négligera les romans, pour ne retenir que les récits authentiques, témoignant que certains êtres, avec ou sans l’approbation de leurs contemporains, auront vécu intensément une charnière des Temps. »).

Voici donc réunis les parias, le vieillard et le vagabond, et ce sont en fait les pages les plus touchantes du livre. Aucune chance cependant pour ce garçon d'être autre chose qu'un rêve. Quand l'individu à ce point se dissout dans le rêve, et même dans le projet, la tentation totalitaire n'est pas bien loin. Augiéras ? Fascinant, peut-être ; et dangereux, aussi.


L'isolement d'un Jean-Pierre Abraham dans le phare d'Armen ou dans un monastère cistercien, est d'une tout autre trempe. Ici pas de faux-semblants, de grandes envolées illusoires. On est au plus près de l'expérience vive. Sans violence, mais avec rigueur, ténacité, humilité, les lignes lancées par Abraham portent d'autant plus loin qu’elles le sont depuis une rive qui est encore la nôtre (en cela, Abraham est, peut-être avec Réda, l'un des écrivains les plus proches de Nicolas Bouvier). Dans le phare d'Armen, Abraham travaille. Il est relié encore et profondément au monde ordinaire, où les bateaux ont besoin de lumière pour ne pas sombrer.

Encore le phare d'Abraham est-il même peut-être un objet trop fascinant, trop spectaculaire — comme le voyage de Nicolas Bouvier de Genève à Ceylan a fini par le devenir. Au bout du compte, une simple pièce anonyme avec une table, cela suffit aussi. Nulle équipe de télévision ne saurait débarquer pour faire un reportage à sensation ( « les coulisses de l'exploit » !). Rien de spectaculaire. Un homme assis à une table. Et cela suffit bien.

 

11 février 2013


 

 

PREMIER APPEL DE L’AU-DELÀ



Cette nuit le téléphone sonne. C’est une sonnerie étrange, timide, à peine audible. Je me précipite et j’entends assez distinctement la voix de ma grand-mère. « Ah, mémé, c’est toi ! Je suis content de t’entendre. Comment te sens-tu, aujourd’hui ? Comment vas-tu ?
– Et toi, comment tu vas ? Et les enfants ?
 Oh, pour nous, tout va bien… Mais dis-moi plutôt pour toi. Ce n’est pas trop dur ? Tu n’as pas l’air essoufflée. Allo ? Tu m’entends ? »

Puis soudain me revient en mémoire l’image de ma grand-mère allongée sur son lit funéraire, cette face de cire lisse, maigre et méconnaissable qui vient se superposer au visage connu, et je m’exclame, interloqué : « Mais, mémé, comment peux-tu ?... Tu es… D’où est-ce que tu m’appelles ? »


10 février 2013

 


 

 

FILIGRANE À LA FENÊTRE

Il neige à nouveau — d’abord un fin grésil, puis des flocons légers mais denses. Silence. L’affection débordante de la chatte Dana apporte ce qu’il faut de chaleur féline à cette nature morte du bureau en hiver. On regarde tomber la neige. Le poirier à travers cette couche encore fine qui recouvre la fenêtre du toit n’est plus que traits légers déjà presque imperceptibles, comme une sorte de filigrane dans le blanc mat, soyeux, lumineux d’un papier japonais. Dans un quart d’heure au mieux cet ouvrage admirable aura disparu, laissant place à un gris plus opaque. Ainsi de tous les ouvrages de la nature et de l’homme !


22 février 2013

 


 

 

DE NOUVEAU LA NEIGE


De nouveau la neige papillonne aux fenêtres et brouille le paysage : on lève la tête du livre, et l’on dirait que tous ces petits points blancs qui voltigent ne sont qu’un effet du vertige. La sensation de retrait s’accroît. On a froid. On voudrait se nourrir de ce froid, de ce retrait, de ce silence neigeux, de cette vaste masse grise de la montagne effacée. On se croirait assez facilement hors du temps (qui, lui, naturellement, travaille encore et toujours à sa tâche).

Mon père est en bas, qui travaille de son côté à refaire la salle de bain — avec, comme à son habitude, patience, méticulosité, opiniâtreté, élégance même. L’art avec lequel il ne s’énerve presque jamais des obstacles qu’il finit toujours par franchir ou contourner, me laisse pantois.

Ma mère est là, qui sans doute joue avec les enfants, ou aide, ou se repose (cette dernière hypothèse étant à ce jour la plus improbable). Fatiguée pourtant. On attend le 1er mars, et la prochaine épreuve qui porte ce beau nom de « scintigraphie » qui pourrait désigner l’ « écriture de l’éclair et de la neige » mais ne renvoie qu’à la triste réalité de la maladie, de ses fausses reculades, de ses vraies avancées. Déjà on se demande si l’on pourra partir ensemble, comme on l’avait prévu, en Dordogne, à Madère (ces voyages finalement se feront, ainsi qu’un ultime séjour à Paris, mais à l’heure de ces notes on ne le sait pas encore et on doute).

On avance doucement sur ce mauvais chemin. Les fondrières. Les effondrements. On n’a plus aucune impatience. On ne souhaite même pas sortir de l’hiver, mais plutôt, si on pouvait, le ralentir. On laisse tourbillonner la neige. On suit du regard la course hésitante des flocons, les va-et-vient des geais, des tarins, des pinsons, des grosbecs, des mésanges assemblés autour de la maison.

Puis on reprend les livres, on laisse les oiseaux, les flocons et l’on poursuit l’autre route que tracent les mots. Le voyage intérieur. La neige de derrière les paupières. Le blanc d’avant le blanc. Le silence. Le retrait.


24 février 2013


 

 

MONTAGNE, FIN D’HIVER


Couchées sur les cristaux de lumière les abeilles sorties trop tôt agonisent.

Vieux pommier jeté à terre.

En haut de la vallée les nuages dessinent une réplique vaporeuse du mont du Grand Chat.

Neige lourde, épaisse, dans laquelle on s'enfonce.

On entend au loin la clameur des enfants.

Le cri d'un geai, les chants des mésanges, un avion qui passe.

Et de grands pans de silence entre chaque son.

Cette légère brise qui souffle encore à travers le redoux émeut plus que tout. Elle permet de ressentir la douceur. Ce qui perce partout sous ce paysage de neige, c'est bel et bien le printemps. Comment est-ce possible ? Comment tout cela peut-il être aussi bien réglé, dans les moindres détails ? L'abeille qui meurt dans la neige : on la regarde de près et c'est la perfection même. Le soleil fait reluire les irisations de la neige molle et l'on croirait voir l'écume figée d'un bord de mer. Nonchalamment le nuage se promène le long des crêtes et joue avec l'ombre.

Montagne, fin d’hiver.
 
On est bien dans cette fin, absolument pas pressé de voir la neige fondre et le printemps s'affirmer. On ne s'accroche pas pour autant au lieu, au moment ou, si on le fait (car on le fait quand même), c'est avec la légèreté du nuage sur les crêtes.

On est assis là contre un arbre. On est vraiment assis là, sur ce replat assez vaste au pied de cette montagne imposante. Au-dessus de nous les flancs couverts de pins de Belledonne, les crêtes enneigées, le ciel bleu, et les quelques nuages arrêtés. En contrebas la rivière qui gronde. Les enfants jouent dans un trou un peu plus loin, une assez large dépression qui leur sert de terrain de jeu.

Un signe de la main aux enfants.

La rumeur de la rivière, les trilles des passereaux.

À cette époque de l'année on n’entend presque aucun bruit humain. Le chant d'un monde insouciant des hommes s'élève. Le bourdonnement de l’avion, est-ce que c'est encore de l'humain ? À cette hauteur ! Distinction d'ailleurs tout à fait fallacieuse que le chant du monde ignore, lui qui mêle sans distinguo tous les sons de toute provenance…


Fin février 2013

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.