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La neige tombe, la grande neige de fin mai tombe en larges flocons et recouvre le printemps. Ce paysage ne ressemble plus à rien, vraiment. On ne reconnaît pas cette saison, cet hiver en lieu et place de l’été attendu...

 

 


 

 

  AU CORBEAU CASSÉ

 

 

Salut à toi, vieux corbeau au trait sûr, et salut l’écriture.

Sitôt tracés ces traits quelque chose se redresse comme la sentinelle avachie à l’arrivée de la relève.

Tout est calme et grave dans cette pièce aux neufs autels dont le centre mouvant est ce carnet ouvert.

Écrire, enfin délivré de l’attente d’écrire.

Le sablier, l’encens, l’horloge et les pages tournées mesurent le temps ; ici, on l’apprivoise, on danse avec lui en arabesques noires.

Un jour on n’écrira plus qu’à l’encre sympathique, quand l’idée même d’être lu ou de garder trace aura perdu toute signification, quand il n’y aura plus personne pour relire.

Cette idée rassérène.

Puis comme toujours l'entonnoir nous reprend et nous ramène au trou de notre certitude désormais de la maladie qui nous creuse, et on se tend, on pleure en sachant pourquoi.

Vieux corbeau, ta plume se casse, ta plume est cassée. On maudirait bien pour un peu tes traces et cette insouciance qui nous faisait danser avec un bourreau en costume noir et or.

Jeter la plume, arrêter là, arrêter tout, ou tout au moins écrire qu’on jette là l’éponge et qu’on cesse la danse, c'est façon de poursuivre quand même et, tant qu’il restera un souffle, de tenir vaille que vaille le tempo.

Salut vieux corbeau au trait dur, dont la danse « tord les membres de l’espace et du temps ».

 

1er mai 2013



 

UN ACCIDENT DE RÊVE

 

 

Tout ce qui est rare perd 90% dans la parole…

Henri Michaux, L’Infini turbulent.

  

Il faut faire vite car ce rêve qu’on pensait déjà fixé dans un récit qui n’était lui-même qu’un rêve de récit, n’a été gravé nulle part ailleurs que dans la conscience du dormeur et, comme une fresque mise au grand jour par la brutale ouverture de la grotte qui la protégeait, s’efface maintenant que le dormeur a laissé place à un homme apparemment éveillé.

*

Il fait beau. Je roule sur une route de montagne qui n'est pas la route habituelle : nous sommes plus haut, il y a ici de grands pins cembro et une vue assez vertigineuse sur un bourg qui ressemble à Martigny en Suisse. Je suis cependant censé me rendre au collège. Tout en descendant, j’ouvre la fenêtre ainsi que ma bouteille isotherme rouge pour boire du thé. Soudain le bouchon m’échappe et tombe sur la route. Je le traîne sur quelques mètres (j’entends très bien le raclement du bouchon sur la route) avant de m’arrêter à grand peine, car la route est sinueuse, étroite et parcourue par d’autres voitures qui montent en sens inverse et m’obligent à me serrer à droite. J’immobilise la voiture dans une ornière boueuse et sors pour ramasser le bouchon, que je retrouve intact. À ce moment-là, la voiture, dont le frein à main ne tient pas, commence à redescendre toute seule. Je cours assez négligemment, comme quelqu’un qui ne croit pas vraiment en la réalité de l’accident. Je regarde la voiture partir sur la route, puis s'engager sur un chemin privé qui remonte sur la droite jusqu’à un portail noir qu’elle heurte violemment après avoir écrasé un bosquet de rosiers. Elle repart ensuite en arrière, écrase à nouveau les rosiers, heurte un mur, puis repart en avant et heurte à nouveau le portail. L’avant et l’arrière de la voiture sont enfoncés. Au moment où la voiture s’apprête à repartir sur la route où d’autres voitures montent à vive allure et menacent de la percuter, je parviens à la rattraper et à reprendre le contrôle. Je redescends vers le bourg. Il faut que je la montre à M. Chappaz, notre garagiste de Guyane : lui pourra redresser la tôle…

Le rêve s’efface à mesure que j'écris, sans que je puisse sur le moment mesurer la platitude navrante et l'insignifiance totale de ce qui en est resté sur le carnet, tant je suis encore sous le choc de l'émotion, a posteriori incompréhensible, qu'il a fait naître.

Puis d'autres images se superposent à cette première salve : la visite d’une centrale nucléaire, qui me scandalise et me permet de dénoncer le fait que les règles de sécurité les plus élémentaires ne sont pas respectées (ma mère ne me croit pas, et je me vexe); des cours que je n’ai pas préparés et qu'il me faut improviser à des élèves inconnus ou venus de plusieurs années différentes mêlées par ma mémoire (« qu’est-ce que c’est que ce bazar ? »); un ours des cavernes et un tout petit chien qui se sort plutôt bien d’une opération délicate et que je remets à sa maîtresse, comme si j’étais moi-même le vétérinaire en charge de l’opération; un accident de dragon volant qui s’écrase sur une maison en Chine, et je dépose sur une table une certaine somme d’argent qui sauve la famille sinistrée…

Tout cela est très agréablement enfantin : ce sont des rêves d’enfant, des rêves comme en fait peut-être mon enfant en ce moment même.

Finalement — puisque la trame s’est perdue — je reviens à la route et à la voiture. Je raconte la première partie de mon rêve, restée la plus claire. Je m’étonne et je me réjouis de ce que la voiture soit presque intacte. Mais à mesure que je raconte, un autre scénario se matérialise sous la forme d’un nouveau rêve tout aussi réaliste que le premier, car je ne suis pas réveillé (ou, si je l’ai été un bref instant, je me suis rendormi). Cette fois, la voiture franchit le parapet, glisse entre les arbres, se retourne et, comme si le rêveur-narrateur que je suis contrôlait à distance une mise en scène, fait une série de tonneaux et s’écrase au fond de la combe dans un parking. Je la regarde s’embraser. Je reste accroché au rebord, pris de vertige, n’osant plus bouger.

*

Au réveil, je reste troublé par la force d’évocation de ces images, qui se sont effacées trop vite pour que je puisse les fixer au moyen de cette plume trop lente. C’était là un condensé de sensations et de vie qui semblait plus réel que la plupart des moments de la réalité ordinaire. Le réveil a fait disparaître le rêveur; qui est-ce qui reste alors ici, occupé à tenter de garder trace de cette réalité qui nous échappe ou nous trompe ? Je ne revois nettement que le précipice, les voitures venant en sens inverse sur cette petite route de montagne, et cet accident de rêve…

 

2 mai 2013


 

 

L’ORAGE

 

 

Les lourdes gouttes

les grondements les éclairs et

cette rumeur qui enfle dans les voiles des arbres

fait trembler les jeunes feuilles

arrache les fleurs des cerisiers

 

les lourdes gouttes de l’orage printanier

la route incandescente

l’éblouissement des crêtes

les éclairs, les grondements

cette secousse qui

parcourt la montagne les bêtes et l’homme

pareillement pris dans l’orage

qui lave tout

balaie les doutes

secoue les ankyloses

rappelle

réveille

ruisselle.

 

Les enfants ont déserté le jardin et regardent à la fenêtre l’orage de mai :

les lourdes gouttes, les éclairs.

 

Hommes et bêtes sont rentrés dans leurs abris et regardent

chacun ramené à sa juste échelle

chacun grillon au bord de sa tutte

chacun minuscule.

 

Toute petite sphère résonnante

tard venue, tôt en allée

toute petite goutte bientôt bue tu

te rassembles et te laisses aller

à ruisseler.

 

Les lourdes gouttes en travers

accueillies paumes ouvertes

par les arbres et la terre.

 

Tourne le cycle de cette eau

venue qui sait peut-être d’une

très vieille pluie de comètes

et tout cela depuis tourne

et vous trempe

et vous donne le tournis.

 

2 mai  2013 


 


LE GRAND CREUX

 

 

L’orage est passé, les enfants jouent au bord du Grand Creux. À perte de champ les fleurs jaunes des coucous sont toutes tournées vers le soleil en un étrange rassemblement monastique : c’est le grand ordre des Coucous, qui reste rigoureusement ésotérique pour l’adulte.

Comme toujours on a choisi une place en retrait, en lisière mais côté bois, dans l’ombre des sapins. Pendant que les enfants jouent (à se faire peur, à éprouver leur vertige, à « mourir », disent-ils, en se jetant d’une branche pour se prouver l’un à l’autre qu’ils sont « les fils de dieu » — on surveille de loin), pendant que les derniers nuages de l’orage se dissolvent, pendant que les oiseaux s’affairent à la délimitation sonore de leurs territoires et à la construction ou à la réparation des nids (c’est dire si leur nomadisme, qui parfois nous fait envie, reste tout relatif), pendant que le printemps s’impose enfin, on tente de se laisser aller, de faire fondre le glaçon noir enfoncé dans le cœur. Et c’est bien étrange.

Le cerisier ne tente rien : il reverdit, il refleurit, puis il offre ses fruits. C’est sans effort que le hêtre se couvre de ces feuilles d’un vert tendre qu’on trouve, cette année, encore plus touchant que d’habitude. Le grand châtaignier presque mort s’abandonne aux pics et à l’humus sans renâcler. Par quelle aberration de l’évolution le bipède à plume (au singulier) caché derrière ces lignes peine-t-il tant à suivre le mouvement ?

(Certains mythes évoquent bien cela : ainsi de ce conte africain dans lequel Dieu crée le monde en jouant de la sanza — et l’homme à la suite d’une fausse note. Ce mythe qui place l’Homme au Centre de la Création et en fait le gardien et le maître est probablement le plus étrange et, d’un certain point de vue, le plus funeste que l’on ait jamais raconté. On ne peut l’accuser d’avoir fait monter la démesure à la tête de l’homme, qui devait s’être déjà beaucoup enivré de sa propre puissance quand il a commencé à se raconter pareille histoire ; mais il me fait ce jour l’effet d’une assez navrante plaisanterie.)

Ce qui fait obstacle n’est pas un si grand mystère; et qu’une certaine ténacité pour lever cet obstacle soit nécessaire n’est pas non plus un secret (contrairement à ce que j’ai pu écrire dans un poème). 

Se poser là. Avoir la volonté nécessaire pour que le vouloir s’épuise. Vouloir sans vouloir. Pratiquer avec opiniâtreté et exigence l’art de l’effacement. Laisser passer. Faire circuler en soi ce Tout qu’il y a à voir. Laisser chanter, laisser venir le chant, laisser passer. C’est à ce jeu-là que je joue pendant que les enfants jouent. Ils se lancent des défis. Ils s’éprouvent. Ils mettent dans leur jeu et leurs rires un sérieux, une gravité inébranlables, qui conduisent l’adulte qui les surveille à maintenir la distance. Mon jeu à moi diffère du leur en ce qu’il est naturellement moins sonore (on dirait plutôt une embuscade, quelque partie de chasse à l’affût, une pêche sans ruisseau ni canne) ; mais il lui ressemble aussi par son sérieux. Il est pareillement fait d’explorations et d’aventures, de défis et de défaites.

Parfois le jeu des enfants me renvoie l’écho de mes propres jeux dans le parc de Ferney. Les fleurs des champs, le sous-bois parsemé d’iris mauves, la baraque abandonnée, le petit étang, je les revois et regarde ainsi à distance mon enfance, pareil à une sorte de revenant, ni vraiment là ni tout à fait parti (et conservant toujours en tête une petite part de vigilance paternelle, un peu comme le méditant consacre à l’attention au souffle une part de sa conscience). Mais à bien y réfléchir, l’adulte-revenant que je suis devenu était déjà aux côtés de l’enfant de naguère et lui tenait la main. Je m’embusquais dans le parc — la neige, ou la jungle des lauriers, ou la cabane près de la butte, ou le désert sombre de la forêt de sapins. Je gardais avec moi un livre sur les oiseaux, un stylo, un carnet. J’écrivais des poèmes sur les chouettes, à base de jeux de mots et de répétitions de sons. J’avais déjà bien ancré ce goût de l’embuscade…

Peut-être était-ce par manque de vitalité (de cette vitalité dont les garçons qui jouent en contrebas semblent moins dépourvus). Peut-être toutes ces lignes ne cachent-elles que cela, et ce n’est pas glorieux. Mais peut-être ce manque supposé permet-il aussi de pointer du doigt cette plus grande vulnérabilité dont la conscience est à l’homme un problème aussi bien que le moteur et la base de toute activité créatrice, voire de toute vie « réellement vécue » ; il y aurait là une sorte de vase communicant entre le manque et une possible plénitude, entre le « défaut » moral et la « qualité », comme c’est à peu près toujours le cas. 

Puis soudain les enfants passés aussi bien que présents se taisent, parce qu'ils s’en sont allés plus loin, ont disparu, happés par le silence du sous-bois, avalés par la bouche du Grande Creux ou de la mémoire : ce passé, ce présent, cet ogre du printemps. On n’entend plus que le sifflement d’un merle et le souffle continu de la rivière grosse de la fonte des neiges et des derniers orages. On devait s’y attendre, mais c’est l’inattendu. On entend. Des aboiements lointains. Le grondement de la montagne. Le vent tourne la dernière page du carnet et l’on reste là, bientôt muet. On s’est tourné vers le Grand Creux, cette assez vaste dépression autour de laquelle s’enroule la forêt. On regarde éperdument les petites feuilles encore froissées d’un noisetier et ce jeune hêtre qui, en contrebas, dans la forêt qui s’est brutalement assombrie à cause de l’heure qui tourne et du nouvel orage qui déjà rassemble ses nuages, capture dans les mille mains de son feuillage neuf toute la lumière de cette fin d’après-midi de printemps, la fait resplendir et l’offre ainsi pour rien à qui en veut, à qui en peut faire quelque chose, à l’écureuil, aux plantes parasites, aux passereaux et même, à l’homme de passage. 

 

2 mai  2013 


 


LA GRÊLE

 

Violent orage. Averse de grêle qui fouette en biais. Vacarme. Bouleaux pliés. Le plancher vibre. La maison ballottée.

Rêvé cette nuit que je rendais visite à ma grand-mère encore en vie. Elle habitait la Cité Bougerolle, des barres d’immeubles gris entre lesquelles je me perdais. Elle était seule. Paniquée. Angoissée. Avait oublié que mon grand-père était mort, et je revois son air affolé, incrédule, soupçonneux, lorsque je le lui rappelais. Ce n’est qu’à cet instant que je comprenais qu’elle était, comme on dit, « retombée en enfance », qu’elle était une toute petite enfant de trois ou quatre ans. Je la serrais dans mes bras, tentais de la rassurer comme on le fait avec un enfant. Son regard flou, un peu hagard. Ses larmes, sa voix fluette, son air boudeur. 

C’est ainsi que s’ouvre ce carnet nouveau. Sur une tempête et un cauchemar. On peut toujours y lire la confirmation de la venue d’un printemps chaotique, d’un temps instable. Les renaissances ont de la grêle dans les feuillages.

 

3 mai 2013 


 

 

SILENCE, CRÉPITEMENTS

 

Dernier dimanche de vacances, la pluie brouille à nouveau l’image du poirier à la fenêtre de toit et l’on peine à respirer.

On a creusé, réparé provisoirement le problème d’évacuation des eaux usées qui polluaient le jardin, puis refermé le trou et semé du gazon. 

On s’est retrouvé ensemble de nouveau, avec quelque chose d’encore plus fragile qui nouait la gorge.

Clément a eu trois ans. Comme au jour de sa naissance la maladie en profite pour revenir pointer son sale nez de sorcière non invitée à la fête. Il n’y a pas de photographie de ma mère avec Clément le jour de sa naissance – il y en aura pour son troisième anniversaire. Mais les images intérieures se brouillent, comme sous une forte averse.

On manque d’air.

On ouvre la fenêtre et on scrute.

Silence et crépitements.

L’un dans l’autre on aura passé ainsi une bonne partie de son temps – peut-être la meilleure – dans ce silence crépitant, à crépiter soi-même, à gratter, à se taire.

 

5 mai 2013 


 

 

« JE NE CROIS PAS, DÉCIDÉMENT… »

 

« Je ne crois pas décidément que nous ferons ce voyage… »

Fastes très éphémères, et plus spectraux encore que ceux de l’automne, des cerisiers en fleurs ballotés par ces averses de mai qui n’évoquent pas l’art du haïku mais une désolation plus intime, peu livresque. Le poirier malade se couvre quand même de fleurs à peu près stériles. Plus qu’au blanc de l’hôpital, l’arbre en fleurs fait penser à quelque broderie ancienne et trop chargée, d’un raffinement suranné qui tranche avec le blanc pur, éclatant, inhumain des crêtes encore couvertes de neige mais que commencent à cribler de triangles sombres la fonte tardive.

Les enfants jouent dans l’accord du printemps, me laissant à mes dissonances. Leurs cris. Leurs courses. Leurs rires. River monte vers la tombe du chat : « On va faire une petite prière à Chadek. » Clément : « Il est mort. » Et les trois de joindre les mains (je les observe de loin, sans être vu). Quelques secondes de silence, puis le gazouillis heureux des voix reprend, mêlé au chant d’une fauvette et aux notes éparses du carillon.

Un peu de vent. Une colonne de nuages sombres qui s’évase en un amas gigantesque au-dessus de la Chartreuse. On s’efforce de n’y voir nulle menace, de ne pas forcer le trait. En basse continue de chaque son, en arrière-plan de toute image, ces paroles de Jaccottet (encore): « Je ne crois pas décidément que nous ferons ce voyage vers… »

Vers ?

Ces deux colonnes sombres – l’une rongée de lumière, bancale, unijambiste.

Cet amas sombre, nervuré, strié, sombre, s’élargissant, comme montant de deux cités en flammes ou d’un pays en guerre, ou de deux âmes en souffrance se mêlant, s’élevant. Une aile volante se promène le long de la ligne de crête à hauteur de nuages, et son insouciance à être là choquerait si elle n’était en même temps si fragile.

Toi aussi tu regardes de loin, autant dire : tu promènes ton regard, ne recevant de ce lointain orage qu’un souffle un peu froid qui annonce le soir, qui fait trembler les feuilles mais qui ne te chasse pas encore.

Les clarines au loin : on a donc enfin sorti les vaches.

Les enfants sont partis au Grand Creux, laissant tout l’espace aux oiseaux.

Les clarines.

La fauvette.

Le Grand Creux.

Les nuages.

La chambre d’hôpital.

Le traitement trop violent, la maladie toute puissante.

« Je ne crois pas, décidément… »

 

 7 mai  2013


 

 

CIEL ET FRONT BARRÉ

 

Ciel et front barré par la migraine survenue dans la nuit comme un orage interne. Le cerisier perd encore en blancheur, se ternit de mauve, cependant que les nuages occupent tout l’espace. Quelque part dans la vallée mes parents sont enfermés dans une chambre blanche et observent un chantier. Peu émerge de cette confusion. Le souvenir d’un rêve dans lequel on se réjouissait du retour d’Éliton (désormais remplacé par son double fictif), qu’on avait retrouvé inchangé, affable, attentionné, et avec qui on avait pu faire encore un bout de chemin.

 

9 mai 2013 


 

 

L’APOGÉE DU PRINTEMPS

 

On sent très bien cela, cette ligne de crête, ce dégagement, l’acmé provisoirement offert, l’apogée du printemps.

Il suffit que coïncident quelques paramètres prévisibles, tels que : un après-midi d’oisiveté dans le prolongement de vacances ; l’absence momentanée de ces impérieuses nécessités qui restreignent ordinairement le champ des préoccupations ; le retour du soleil qui met en lumière la neuve feuillaison ; un poste de guet en hauteur, pas encore trop assailli par les moustiques, à l’ombre du grand sapin, tout près des jeunes pommier et cerisier qu’on a plantés il y a deux ans et qui donneront peut-être cette année leurs premiers fruits ; une certaine qualité de lumière, de douceur, de tendresse consentie dans l’air vif et encore frais (car c’est le dernier jour des « Saints de Glace ») ; la compagnie des bêtes, les deux chattes qui furètent dans les hautes herbes, la chienne couchée à mes pieds ; la clameur des clarines, des travaux au loin (un tracteur à l’ouvrage captive Clément) ; les trilles étourdissants d’un merle pas lassé de jouer les virtuoses ; et Clément, trois ans, le renouveau et le vif et le bon et le doux à lui seul, cœur du printemps, petit angelot au cheveu rêche plein de bonté et d’insouciance, Clément qui joue dans l’herbe avec ses engins de chantier (il a fini par délaisser le spectacle du tracteur pour venir près de moi), et dont les gazouillis scandalisés (« n’importe quoi, faudra racheter une autre de voiture comme cela, regarde papa elle est cassée » parce qu’il a trouvé les restes d’un tracteur rouge depuis longtemps abandonné dans le jardin) semblent répondre aux trilles du merle.

On sent dès lors très bien tout ce qui fait l’or du moment — non à la manière d’un lingot, d’une pépite, mais d’un reflet fragile, d’une lueur de plume filant sur le carnet vivant de la mémoire, d’un feu bref.

La courbe du bouleau plié, que l’on coupera au prochain hiver.

Le poirier fleuri adossé à la maison.

Le jardin en miroir dans les yeux de Clément.

Le noisetier du haut, trois fois plus grand qu’avant ce jour où je l’avais coupé.

Le bouleau qui frissonne dans la lumière très douce.

Les hochements de queue du rougequeue mâle juché sur le grillage.

Clément qui joue, assis dans l’herbe, comme jouait son frère ici même à son âge, comme jouent tous les enfants de trois ans qui habitent un jardin, un carré d’herbe, un square.

L’odeur de l’herbe fraîchement coupée.

Le carillon de la maison pour faire sonner l’espace. 

 

13 mai 2013


 

 

LE RÊVE, LA MUSIQUE, LA ROUTE

 

J’ouvre la fenêtre bien avant l’aube : un rougequeue juché sur le toit de la grange voisine attrape les papillons de nuit serrés autour du réverbère ; on observe un  moment ses circonvolutions pour avaler l’insecte.

On est passé tant bien que mal de la clarté du rêve à la confusion de ce qui devrait se présenter comme une réalité moins embrouillée. Dans le rêve, un supermarché présentait dans une sorte de grand hangar un arrivage de produits exotiques. J’ouvrais une papaye et retrouvais avec une grande émotion cette odeur autrefois familière. C’était tout à fait incroyable ! Je palpais la chair molle des fruits de l’arbre à pain et retrouvais pour la première fois depuis longtemps les sensations du jardin de Rémire. Mon obsession était de me procurer d'introuvables parépous, pour lesquels on me proposait des équivalents africains que je reniflais mais qui ne me donnaient pas satisfaction. On m’amenait alors une bouteille de ce punch coco que j’avais complètement oublié et dont je retrouvais le goût douceâtre, un peu écœurant ; de même avec une bouteille de liqueur de maracuja, et les maracujas eux-mêmes dont je pouvais sentir avec une grande précision le craquement des pépins et l’amertume dans ma bouche. 

C’était grisant. Toutes les saveurs, toutes les senteurs de la Guyane m’étaient à nouveau accessibles. Et comme je savais dans le rêve que je n’étais pas revenu en Guyane, mais que c’était seulement l’illusion d’un arrivage de produits exotiques dans un supermarché qui me procurait ces sensations, il se dégageait du rêve quelque chose d’assez cruel. Je préfère néanmoins la cruauté de tels retours fictifs au rien du réel dans lequel je baigne maintenant. J’y reviens, je m’y réfugie peut-être, il y avait là une intensité que seule l’écriture de L’éloignement avait pu me procurer (pendant l’écriture du livre, ce type de rêve était devenu quotidien). 

L’écriture, le rêve. Mais le déclencheur de ce mouvement-là est à chercher encore ailleurs : dans la musique. La veille au soir, pris d’une certaine tristesse, et aussi parce que Léo manifestait avec une ardeur renouvelée son désir d’apprendre l’accordéon, j’avais mis un disque de forro de Nazaré Pereira. Les sensations de la Guyane étaient remontées alors comme c’est presque toujours le cas quand ce n’est pas un geste machinal mais une véritable nécessité intérieure qui me pousse à réécouter de la musique brésilienne.

La musique, le rêve, et l’écriture cheminent ensemble et me font cheminer sur la route plus intense de ce présent saturé de mémoire. Ainsi aussi, un peu plus tard, sur la vraie route prise dans le brouillard et la pluie, la vraie route mémorielle immémoriale que je remonterai lentement en saluant au passage les silhouettes familières et mouvantes des châtaigniers qui sont aussi comme des rêves.

Parfois, dans de tels moments d’intensité, je m’illusionne assez pour penser qu’il faudrait revenir là-bas, comme s’il y avait là-bas quelque chose de plus qu’ici. Un retour bref, naturellement, permettrait de retrouver l’intensité des sensations. Ce qu’il me faut habiter, c’est cette nostalgie révélée par le rêve, cette blessure rouverte. La Guyane m’est précieuse aujourd'hui encore plus pour ses souvenirs, plus en tant que pays du passé-présent qu’en tant que lieu géographique à parcourir à nouveau. La Guyane, c’est ainsi que je peux appeler une partie restée assez sauvage, moite et verte de mon esprit, de ma mémoire.

 

16 mai 2013


 

 

TROP D’EAU !

 

Trop d’eau

et le bateau

oscille

vacille

tangue un peu trop et

on voit le fond

par le hublot de 

la fenêtre de toit

la cime du poirier

noyée de nuit et d'algues noires

sur fond de pluie

trop d’eau

trop d’ombres et

de brouillard

on fait offrande d’une 

lampe

face à

cela qui coule et

sombre en soi

on se resserre dans 

la lumière

les couleurs ô

les livres qui

croulent

sur la barque trop chargée du bureau

les livres cernés d’eau

cernés de nuit

frêles radeaux eux-mêmes ô

le silence des livres emportés dans

le flux du grand crépitement

printanier dit-on mais surtout

froid

sombre

continu et

qui s’amplifie

fait tanguer

vaciller

osciller le bateau.

 

16 mai 2013


 

 

ENTRE-DEUX

 

Entre-deux d’une saison

ni bien chaude ni bien froide

ni très sombre, ni vraiment lumineuse

plus fleurie, loin du fruit – je ne suis

pas vraiment au travail mais loin de la vacance

ni écrivant, ni n’écrivant pas

assis là immobile, en mouvement pourtant

printanier, mais d’une humeur de novembre

plus rapide qu’un cheval au galop, et pourtant trop lent

plus si jeune, et pourtant pas encore vieux

pas malade, mais voyant la maladie

partout. Parlant beaucoup

mais se taisant autant

pas parti, mais peinant à rester 

toujours là, toujours happé toujours

appelé ailleurs.

 

21 mai 2013


 

 

PETITE NEIGE DE MAI

 

Petite neige de mai

qui tombe en petits flocons égarés

dispersés, aussitôt bus

par le grand vert printanier

il neige dans la vallée

curieux novembre emmêlé

de brouillard, de pauvre neige

de feuillages rutilants

il neige dans mon jardin

petite neige de mai

la première, la dernière petite averse

qu’on regarde éberlué

les bêtes et moi terrés

à la porte du terrier.

 

24 mai 2013


 

 

GRANDE NEIGE DE MAI

 

 

Matin silencieux. N’ayant perçu en ce silence que le mutisme momentané de la pluie, et non cette chape de silence blanc qui a recouvert, à notre insu, pendant la nuit, la maison et la vallée, je reste saisi devant ce que découvre le volet déroulant de la fenêtre de toit : rien. Plus de ciel, plus de poirier. Là dehors les lilas, les bouleaux, les saules plient sous le poids de la neige, et les jeunes feuilles pendent, comme déjà brûlées. La neige tombe, la grande neige de fin mai tombe en larges flocons et recouvre le printemps. Ce paysage ne ressemble plus à rien, vraiment. On ne reconnaît pas cette saison, cet hiver en lieu et place de l’été attendu. On marche à l’envers, on s’affole, partout on ne parle que fruits et légumes gâtés, que chauffage, que saisons, et les bêtes dans leurs langages s’interrogent aussi. Seule la neige tombe avec insouciance, assurance désormais — la première neige de mai…

Au soir tombé un peu de neige est restée, comme le duvet dispersé d’un oiseau plumé par les chats. L’alignement des hauts pissenlits qui paradaient devant le hangar a été brisé, et les fleurs fermées gisent à terre tout comme les hautes herbes. Tombe une pluie froide. C’est le printemps le plus froid, dit-on, depuis 1987 : celui, donc, de mes douze ans, du Voyage au bout du rêve, de la première rencontre avec Vasca, de mon premier éveil, des premiers poèmes. C’est là un signe que je décide de juger favorable.

 

25 mai 2013


 

 

LE SOMMEIL DE MON ENFANT

 

Plein soleil — mais on annonce le retour de la pluie —, et contemplation du jardin dans les yeux de Clément. Neige neuve sur ces crêtes où on ne marchera pas de sitôt.

Léo raconte. « Tu sais, papa, la nuit je ne dors que d'un œil, surtout quand je suis un peu malade comme en ce moment. Je me souviens il y a très longtemps, l'été dernier — en fait, ce n'était pas il y a si longtemps — que je tardais à m'endormir à cause de la lumière du soir qui passait à travers les fentes des volets. J'avais l'impression de ne m'être assoupi qu'un très court moment lorsque j'ouvrais les yeux et voyais encore la lumière, mais toute la nuit s'était écoulée, et c'était déjà la lumière du jour ! »

En somme, même si le ton était très proustien, tout le contraire de Proust. Mais l'analyse des fluctuations temporelles du sommeil dans la bouche d'un enfant de six ans et demi avait quelque chose de touchant.

Puis les enfants jouent dans le jardin, surveillés par le grand sapin et la montagne.

 

27 mai 2013


 

 

DE NOUVEAU LA PLUIE…

 

De nouveau la pluie, la nuit

cette dérive en cette barque précaire

et le ciel bleu nuit

et les gouttes qui brouillent

les cinq branches défaites de l'arbre.

De nouveau la silhouette écrasante

de cette montagne comme un

gros paquebot ou comme

une baleine un dragon marin un volcan

masse sombre

tête tranchée

de nuit de brouillard et de pluie.

 

28 mai 2013


 

 

PAUPIÈRE LOURDE

 

Toute une longue nuit de pluie. Tout trempé. Les dômes de la montagne à nouveau saupoudrés de blanc, et les nuages qui s'accrochent. Saison qui s’accroche, qui accroche, qui ne permet pas le laisser-aller mais incite à la vigilance, à la gravité, à l’inquiétude, à une sorte de repli habituellement associé à l'hiver. L'exubérance des feuillages, les verts rutilants, tout cela se fait quand même, mais gravement. 

Reviennent des images d'enfance et d'adolescence, ces heures passées à la fenêtre, le menton reposant sur la poignée de fer, à regarder passer les nuages le long du Nivolet, et tomber la pluie. C'est donc le printemps 1987 dont on dit qu'il fut aussi froid que ce printemps présent, ce printemps de 2013. J'ai toujours en moi, près de moi, cet enfant accoudé à la fenêtre. 

Fenêtres mouvantes, monde mouvant. Plus besoin de voyage pour sentir que rien n'est fixe. Petite bulle d'air et d'eau je glisse, je tombe le long d'un parcours connu d'avance et pourtant imprévisible. Je soigne les virages, les changements d'humeur et de cap. Je me propage par cent regards jetés à main gauche, à main droite, côté forêt, côté ravin. Sensation de bergeronnettes au bord du ruisseau, d’escargots escaladant une fougère, sensation de fougère, de pluie, de nuages. 

Puis le fil se perd, l’eau s’évapore en nuages qui se dispersent à leur tour, le brouillard même se brouille et c'est comme le crépuscule précoce d'une très grosse averse qui ferme le paysage, ou comme la paupière lourde d’un homme qui pleure ou se rendort.

 

29 mai 2013

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.