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« Y a plus personne qui passe sur la route

sauf l’hiver, qui arrive à pied

qui a déjà pétrifié toute

la montagne, et mes idées… »

 

Béa Tristan, « Les monts »

 

 


 

 

 

LE TEMPS DES FÊTES

 

 

On se réveille dans un nuage. Non pas dans un rêve ou le prolongement d’un rêve, mais bien dans la réalité grise, poisseuse et froide d’une asphyxiante masse nuageuse qui fait dire à chacun que cette fois ça y est, l’automne a fini par finir et le gris a gagné.

 

Paysage fantomatique. Les cinq brindilles du vieux poirier tremblent, diffractées par l’eau des gouttes qui glissent lourdement sur la vitre. Le ballet des beccroisés, des pics, des geais, des pinsons, des grosbecs, des verdiers dont on se réjouissait hier pour ce qu’il apportait de couleurs et de mouvements, a laissé place au spectacle austère des branches nues où s’enroule le brouillard. Les chats se pelotonnent à l’intérieur, couchés en rectangle sur les radiateurs. On a installé le sapin censé maintenir une illusion de lumière et de fête tout au long de ce mois sombre (décembre, descendre vers les cendres...). Les enfants et le jeune chat Musique (lui surtout) s’en sont réjouis.

Il y a un peu partout des maisons où des enfants se réjouissent de la venue de l’hiver. Moi, je fais comme les chats (en moins gracieux). Je me voûte, me pelotonne, deviens frileux. J’allume toutes les lampes du bureau pour faire briller la plume qui s'agite sur l’avant-dernière page du carnet. Je regarde les branches et les boucles noires, le stylo noir, l’accordéon noir posé aussi près de moi (quand j'arrêterai d’écrire, je jouerai). 

 

Silence. Juste le tic-tac de l’horloge, le bruit des gouttes à peine sur le toit, le frottement de la plume, le ronron de Musique qui s’endort dans mes bras. Là-dehors les réverbères sont restés allumés. Signaux d’alarme, lumières funèbres : le temps des fêtes est derrière nous.

 

1er décembre 2014 

 


 

 

 

PREMIÈRE NEIGE

 

 

On le reconnaît bien, ce gris décharné de novembre qui a fini par gagner la vallée et enserre la maison – mais nous sommes en décembre, et la lumière dure encore moins. Les vieux murs suintent. Les mousses dégouttent. Même les chevreuils au pied fin s’enfoncent dans tant de boue. Sous le souffle froid de la montagne sans doute enneigée (on n’en sait rien à cause du brouillard) le hameau comme un escargot blessé se rétracte. 

À dix heures la bruine s’alourdit en tout petits flocons serrés. 

À onze heures le ciel blanc s’épaissit, s'opacifie. J’ouvre la fenêtre, laisse pénétrer le froid et regarde un moment l’enchevêtrement des toits disparates hérissés d’arrêts-neige. Un geai criaille comme un perroquet égaré. Une pie joue les équilibristes sur l’arête du hangar. Quelques pinsons, quelques mésanges volent ici ou là sans bruit. Herbe terne. Ciel bas.

À midi la brume se déchire et l’on peut voir la montagne en effet recouverte de neige ; puis le brouillard se reforme. Te voilà averti : voilà ce qui t’attend. Voilà ce qu’attendent les enfants, et que redoutent les bêtes. 

 

*

 

La neige n’est finalement venue que très parcimonieusement dans la nuit : une fine couche qui ne tiendra pas, mais qui a tout de même rendu au paysage de léclat, des contrastes, de la tenue. 

Je me dis que les décorations bariolées des sapins de noël sont une transposition culturelle de ce que font successivement sur les arbres l’automne et l’hiver, comme si les couleurs de l'automne étaient un baroud d'honneur de la nature, et la neige un moyen pour elle de retrouver la lumière à une période où elle s’épuise. (C’est évidemment là une vision d’homme protégé dans la tiédeur de sa maison, vision peut-être partagée par le canidé domestique qui habite avec lui et qui, malgré son grand âge, prendra plaisir à courir et à se rouler dans la neige fraîche, mais pas par les chevreuils qui semblent plutôt affolés et s’empressent de redescendre.) 

 

8 et 9 décembre 2014 

 


 

 

 

JOUR DE GIVRE

 

 

Ce matin tout est blanc – non de neige, comme je l’ai d’abord cru en me levant, mais de givre. Les récentes averses de pluie ont totalement effacé les dernières traces de neige, mais préparé le terrain au givre, dont le travail est moins fin, moins spectaculaire et encore plus fragile mais dont j’apprécie tant, quand il se dépose ainsi uniformément sur la fenêtre de toit, la luminosité tamisée dont la douceur m'évoque (je le dis chaque année) les cloisons de papier des maisons japonaises. 

 

Le givre, c’est encore une façon de faire reluire les ombres, de mettre de l’élégance dans l’ensevelissement, de la netteté dans le flou des cauchemars. 

 

Une migraine venue la nuit dernière m’avait épuisé, et rendu le jour insupportable. Je m’affligeais une fois de plus de mon peu de courage face à la douleur, et repensais avec une consternation sans fond à ces dernières paroles prononcées (non sans un certain sens de la litote assez admirable et, dans ces circonstances, généreux) par ma mère sur son lit de mort : « Je ne me sens pas très bien… » Couché tôt, transi, je me suis recroquevillé sur mon mal. De cette nuit, je n’attendais vraiment rien de bon. J’ai alors rêvé d’elle. Pour la première fois depuis sa disparition j’ai pu, en rêve, la retrouver longuement, comme si c'était possible. 

Nous assistions ensemble à une sorte de concert pour lequel il fallait installer des chaises et monter une estrade. Les détails importent peu, qui se sont d’ailleurs évanouis comme est en train de le faire le givre à la fenêtre face à laquelle j’écris. Ce qui ressort de ce rêve, c’est le bonheur inouï qu’il y avait à pouvoir se parler, lui parler, l’écouter – car les paroles qu’elle prononçait n’étaient ni la réplique d’anciennes conversations laborieusement reconstituées par un effort de la mémoire ou conservées dans le formol des bandes vidéos, et elles ne semblaient pas dictées par la conscience du dormeur. Tous les rêves qui la mettaient en scène avaient jusqu'à présent été interrompus par la certitude de sa mort. Celui-ci a pu se dérouler jusqu’au terme d'une conversation paisible, banale, où nous parlions de chanson et même, je crois, du dernier disque de Dominique A (qu’elle aimait tant et n’écoutera plus guère que dans mes rêves). 

À la fin du rêve, je lui ai dit : « Tu vois, c’est bien de pouvoir se parler. Nous le pourrons encore. Nous avons encore un futur. »

 

Au matin le soulagement d’avoir pu vivre ces bribes l’emporte sur la cruauté du retour. Mieux vaut ces ombres, et la lumière qui les rend possible, plutôt que rien.

C’est sur ce matin-là que s’est ouvert le ciel de givre qu'à présent je regarde se défaire en étoiles, en constellations, en oiseaux blancs, en vagues bleues, en continents, en îles, en îlots, sur la carte mouvante qui se déchire à la fenêtre à mesure que la température remonte, et qui laisse peu à peu entrevoir un paysage net, lavé, tranchant et lumineux.

Le temps des fêtes est devant nous – dans nos rêves ou les dessins sans dessein du givre aux fenêtres.

 

12 décembre 2014 

 


 

 

 

 

LE PRINTEMPS EN DÉCEMBRE

 

 

Il pleut à la fenêtre, mollement, suavement, sans relâche et pourtant sans insistance il pleut. Il pleut sur le jardin noir, sur la forêt penchée, sur l’arête courbe du toit il pleut. Cette pluie-là enveloppe sans mouiller et l’on dirait une caresse – comme si le ciel du bout de ses doigts de pluie effleurait la maison, qui lui répond avec cette sorte de ronronnement qui n’apaise pas mais incite à l’abandon.

Renverse-toi en arrière sur ton fauteuil de futur malade, et tâche au moins de savourer. Ce qui fume dans ta tasse c’est le thé de l’absence. Ce qui crépite à la fenêtre c’est la voix de l’absente. Ce qui sourit à la fenêtre…

À la fenêtre rien ne sourit. Ciel gris sans rien, sans marque, sans signe, sans rien d’autre que la pluie invisible. Le silence. Les nuages.

Drôle de pluie. Étrange hiver qui n’ensevelit pas, qui ne mord pas, qui ne pique pas mais caresse mollement, suavement, sans insistance ni relâche.

 

*

 

L’autre jour, comme je redescendais une fois de plus la route de la vallée en soliloquant, j’ai été saisi par une sensation de nouveauté et de douceur qui m’a étonné et presque choqué. J’ai tenté d’en rendre compte, et ne me suis avisé qu’après coup de la banalité de ce que j’avais ressenti comme pour la première fois : le printemps en décembre.

Chaque année je fais à peu près la même remarque à propos de décembre, dont j’ai si souvent loué le caractère paradoxalement printanier (je me souviens de mes premiers étonnements enfantins devant ces primevères qui poussaient dans le verger de la maison familiale, et parfois même s’épanouissaient en fleurs trop précoces que le givre et la neige bientôt brûlaient). Cet hiver a beau être le plus tiède que j’aie connu, il n’échappe pas à cette poussée-là.

Ce qu’on sent c’est la vie qui circule quand même malgré la sève arrêtée, la musique sous le silence, la pulsation des soupirs. Ce n’est pas indécent. C’est un pied de nez à la mort, une manière de dire que l’hiver n’est pas la mort, que la mort même n’est pas ce qu’on en dit, ce qu’on en croit puisqu’on est encore là pour dire ou croire quelque chose.

Renverse-toi en arrière sur ton fauteuil d’ancien malade. Tu peux mettre le casque, te détourner de la pluie à la fenêtre et, comme quand tu avais quatorze ans va, vieil adolescent pas bien vaillant, ni vigoureux, ni courageux devant la vie et même plutôt défait d'avance, écouter la dernière prière insolente de ce poète du rock dont les guitares électriques et les paroles pompeusement alambiquées t’arrachaient à tes violons, à ta torpeur, à ton silence, et faisait pulser à tes tempes le printemps en hiver…

 

« Et je m’en vais ce soir, paisible et silencieux... »

(H.F. Thiéfaine, « Angélus ».)

 

 16 décembre 2014 

 


 

 

 

UN SOIR EN HIVER

 

 

Aux dernières heures d’un soir d’hiver ordinaire, père et fils se sont réfugiés dans le bureau de sous les combles dont on aperçoit depuis la forêt les couleurs et les lueurs comme les veilleuses d'un temple. Plongé dans les livres que son père lisait lorsqu’il était enfant, l’enfant lit : c’est façon de prolonger le jour, page après page, ligne après ligne. Il faut être tenace, et patient comme peut l’être le méditant assis des heures durant sur son coussin, qui n’attend rien, et qui respire...

Toute la matinée j’ai joué de l’accordéon ainsi, sans en attendre rien, assez humblement je crois, et consciencieusement. Il est peu probable que je devienne jamais musicien. Je n’ai pas d’autre ambition que d’arriver à jouer de mon mieux les morceaux du moment, et de tenir ma place dans l'orchestre. Mais note après note, jour après jour se déploie quand même à travers moi la musique, construction fragile, précieuse, mystérieuse.

À midi les habitants du Villard se sont retrouvés sous le hangar de Danièle et Robert pour le traditionnel vin chaud. Il était bon et doux de deviser entre voisins, entre amis, pendant que les enfants couraient dans la lumière d’hiver. Tous ces gens rassemblés bientôt se disperseront, laisseront place à d’autres. Mais jour après jour, année après année, nous aurons quand même laissé se déployer la fraternité, l’amitié, la concorde, construction fragile, précieuse et même mystérieuse en ce monde où tout cela semble si rare...    

Le soir venu j’écris pendant que Léo lit. Je travaille à ce site devenu, au même titre que le carnet ou l’accordéon, un instrument. J’accumule ces fragments insignifiants et, patiemment, souterrainement, tente de laisser se déployer la parole nécessaire, construction fragile…

C’est à ce prix que je peux, quand l’enfant est parti se coucher, quand le sablier s’est vidé et que les yeux me brûlent, éteindre une à une les lampes de mon temple et accepter de plonger à mon tour dans le noir.

 

20 décembre 2014 

 


 

 

 

GIVRE BREF

 

 

 

À Franck Lemonde, pour nos retrouvailles !

 

Givre bref aux dentelles

déchirées 

parcourues d’étincelles 

qui ne scintillent pas

qui ne réchauffent pas

mais soudain percent

les lignes noires de la nuit.

 

Givre bref aux éclats 

de feu froid emportés

par les remous du jour

trop court, dont certains restent pris

dans la glace lisse des flaques

que les enfants brisent à bons coups de talon

avant qu’on ait pu déchiffrer

le plan secret, la carte

qui y était tracée.

 

Givre bref comme une amitié 

retrouvée, la mémoire  

d’anciens solstices où la

lumière au fond des cours

cernées d’immeubles nous parvenait 

moins qu’aujourd’hui, encore,

bien moins, tu sais…

 

Givre bref 

qui s’efface 

tandis que les enfants secouent 

les herbes, les rameaux

rient de l’averse froide et puis

sans le savoir, sans le vouloir 

précipitent

la fin de feu ce jour.

 

Tu plisses les yeux 

à l’orée du Grand Creux

acquiesces 

à ce spectacle bref

sur lequel tombe tôt

le rideau 

de la plus longue nuit.

 

 

22 décembre 2014 

 


 

 

 

LE FEU

 

 

Ma cheminée est un théâtre 

Où l’on ne joue qu’un seul auteur : le feu

J’ai pris ma place devant l’âtre

C’est un spectacle pour les vieux…

 

Claude Nougaro

 

 

Ce soir on rallume le feu. Ce n’est plus si courant : je préfère réserver les bûches pour les pannes de pompe à chaleur, car l’usage répété de la cheminée me fait saigner du nez. Passons. 

 

Aussitôt les enfants s’emparent d’une chaise et, cessant toute autre activité, prennent place devant l’âtre. On écoute la chanson de Nougaro, puis juste le bruit des flammes. « Tu es pour le feu ou pour le bois, papa ? – Pour les cendres. Elles gagnent à coup sûr. »

 

Je me souviens avoir été, enfant, sensible à la sensualité des flammes (Nougaro : « Regardez-les ces chaudes gamines, batifoler à qui mieux-mieux / Je leur sers des serments de vigne / Ça leur fait dresser les cheveux… »). Je me souviens avoir lu alors dans le foyer ouvert de la cheminée familiale la promesse d’une vie assez semblable à celle que je vis maintenant. Je ne sais pas ce que les enfants y voient. Le combat du bois et du feu, de l’ombre et de la lumière ? Des esprits ? Une projection de leur attente, assez ardente ce soir-là ?

 

Je n’écrirai pas de poème sur le feu. Le simple fait d’être assis devant le feu est déjà un poème complet, qui n’appelle nulle glose.

 

Un poème. Une chanson. Une danse. Une façon de faire flamboyer notre attente. Et puis : « des braises dans la poudre grise – feu le feu… »

 

 

24 décembre 2014

 


 

 

 

LE MONDE BLANC

 

 

  Ô la neige

regarde la neige

qui tombe…

 

Claude Nougaro

 

 

Toute la journée la neige tombe, et ce soir encore. Je la regarde tomber. J’écoute d’abord le silence à peine crépitant du grésil sur la vitre, puis plus rien. On n’entend plus rien, on ne voit plus grand-chose non plus par la fenêtre de toit désormais obstruée. Le carillon tinte parce que le vent s’est levé. Et la neige tombe encore.

C’est ainsi. Il y a peu à dire, aucun récit à plaquer là-dessus. On pourrait en rester là, se contenter d’une image (celle-ci peut-être de trop) et de ce fragment d’une chanson encore de Nougaro, qui ressemble à un haïku. Quelque chose s’ouvre comme une disponibilité nouvelle. Au dehors tout est blanc et flou : quand, passée la longue averse, le soleil reviendra, ce sera une toute autre modalité (plus nette, plus tranchante, plus précise) ; mais pour l’heure il y a une certaine douceur vague dans cette contemplation-là. 

Je suis à mon aise dans ces moments blancs. J’en ai connu beaucoup. Nul besoin de la neige et de l’hiver pour les connaître, d’ailleurs. Je me souviens d’un matin de tout début d’été où, après avoir lavé les vitres de mon appartement lyonnais, j’avais été frappé par cela. J’avais alors griffonné une « Note de la maison vide » beaucoup trop emphatique, que j’avais intégrée au livre D’un hiver à un autre au prix d’une petite entourloupe (il m'avait fallu transposer ce texte de juin au mois de janvier pour rester dans la tonalité hivernale du livre – c’est là une tricherie qu’en principe je m’interdis, mais que j’ai néanmoins réitérée à deux ou trois reprises en donnant une tournure tropicale à tel texte savoyard, par exemple…). 

« Blanc immense, blanc nacré capiteux qui n’est pas celui de la virginité, des linceuls ni des suaires – blanc de neige atténué ou blanc velouté des shôji japonais, blanc mat et luxueux, profond et lumineux, léger comme plume et doux comme duvet… »

C’est cela, le « monde blanc ».

 

*

 

Si je me décide enfin à clore la série des chapitres entamée l’an passé à propos des « cinq couleurs » du bouddhisme, ce n’est donc pas seulement parce qu’il a neigé (la transposition que je viens de dénoncer montre que l’essentiel n’est pas là). L’intérêt que je porte aux saisons et le rapport, disons, tendu, que j’entretiens avec le temps m’ont poussé à insister sur le lien que les enseignements établissent entre les diverses modalités d’être et les dites saisons : la générosité parfois envahissante du « monde jaune » est liée à l’automne ; la vision claire et froide du « monde bleu » est celle de l’hiver » ; la bonté aimante, éventuellement un peu mièvre ou trop sentimentale, du « monde rouge » est associée au printemps ; et l’efficacité du « monde vert » à l’été.

Mais le monde blanc n’est d’aucune saison. Il est cet état de contemplation neutre, d’ouverture, de plein accueil sans lequel aucune expérience ouverte n’est possible. Sur bien des mandalas il occupe la place centrale, entouré par le jaune au sud, le rouge à l’est, le vert au nord et le bleu à l’ouest. Le bouddha blanc Vairocana y trône, qui symbolise l’espace tout ouvert. 

Les choses sont ce qu’elles sont, et c’est bien ainsi : voilà le monde blanc !

Le monde blanc est celui du retrait, de la retraite, du refus de l’agitation vaine, voire de la sentimentalité, de l’effort intellectuel − contemplation et intuition suffisent. Il nous met en rapport avec le primordial, au mépris peut-être (quand le monde blanc commence à se fermer) du relatif, du relationnel. Dans ses formes les plus crispées le monde blanc peut devenir bêtise animale, paresse, peur du réel, passivité, immobilité, claustration (je connais assez bien cet aspect-là aussi). 

 

*

 

J’ai perdu les notes, les enregistrements qui m’accompagnaient du temps où je m’étais plongé dans ces enseignements que je continue à tenir en haute estime, mais avec lesquels j’ai pris quelque distance. Je ne prétends pas être enseignant du Dharma, et suis une source peu fiable. Le monde blanc, je l’ai pourtant immédiatement mis au centre de mon propre mandala et, d'une façon que je crois pertinente, associé à l’écriture, à la page blanche de l’écriture : cet espace d’accueil à ce qui est, à ce qui vient du dedans, du dehors.

Quand, après un été de travaux fastidieux, je me suis installé dans cette pièce sous les combles qui est devenu mon bureau, j’étais alors en pleine période « bouddhiste » et j’ai pris un certain plaisir à traduire dans le langage symbolique des couleurs et des objets ce qui m’importait le plus – tout en l'accommodant à ma façon. Mes pratiques ont depuis évolué (la conque a été avantageusement remplacée par l’accordéon et la méditation assise par l’écriture en mouvement), mais j’ai gardé ce décorum assez tapageur que j’abandonnerai peut-être un jour mais au sein duquel je me sens bien et qui continue à faire sens. Je l’évoque à la fin du tout dernier poème de L’éloignement :

 

Je suis assis à mon bureau

le torse nu

« telle une sorte de fakir »

 

C’est ici que le voyage

commence et s’achève

 

à main gauche

le jaune de l’automne – 

une nature morte

 

puis le bleu hivernal

qui met l’homme en retrait – 

une estampe

 

au centre

le rouge du printemps – 

chant d’amour à quatre bras

 

à droite

le vert de l’été – 

cadre vert aux nénuphars

 

toutes les couleurs se mélangent

dans le noir et blanc  

de l’écriture 

 

Le bureau bariolé sur lequel j’écris est ainsi associé au blanc. J'ai acroché au mur blanc, dans un cadre blanc, une calligraphie japonaise réalisée par Sôryû Uesugi pour la couverture d'une édition des Notes de l'ermitage de Kamo no Chômei et qui parle de la permanence sans cesse renouvelée de l'eau de la rivière. 

Finir cette année en parlant du monde blanc, en m’auto-citant aussi de façon excessive, c’est peut-être simplement une manière de dire : voilà, j’écris encore, je m’obstine, même et surtout si c’est inutile (les moines chartreux dans leur monastère, est-ce qu’ils se demandent avant chaque prière si c’est utile ?). J’écris une fois encore comme la neige tombe (et pendant que la neige tombe), dans le vague, dans le flou (je ne suis pas philosophe, et mal à l’aise avec la réflexion abstraite). J’écris pour y voir un peu clair, comme on allume un feu ou une lampe-torche dans la nuit. J’écris pour relier entre elles les différentes modalités de ma vie, et tenter de donner à tous ces fragments aussi évanescents qu’un rêve un semblant de consistance. 

Pendant les séminaires que je suivais naguère, la question de l’évaluation des pratiques était souvent posée. Je me souviens d’un enseignant qui avait dit cela : si la pratique vous rend encore plus pénible, plus faux, plus arrogant, plus prétentieux, laissez tomber ! Il me semble que c’est le propre de toute activité humaine que de pouvoir être déviée de sa juste course et transformée en catastrophe. Il me semble qu’un grand nombre d’écrivains, reconnus ou non, et un plus grand nombre d’artistes de scène encore, ont pu produire des œuvres parfois admirables tout en devenant de plus en plus pénibles, de plus en plus arrogants, etc. Je place pour ma part l’humilité et l’honnêteté au plus haut rang parmi les valeurs humaines et artistiques. Je voudrais – je crois le faire – continuer à écrire humblement, gravement, discrètement et même (cela ne me gêne pas) souterrainement.

Je suis encore cet écolier qui soignait ses rédactions. J’ai douze ans, voilà tout, il neige à la fenêtre et j’ai fini le dernier devoir de l’année.

 

À tous et à toutes je souhaite beaucoup de bonheur et d’amour à l’aube de cette année nouvelle. Puissions-nous nous montrer humains dans un monde qui ne l’est pas, tenir dignement tête à la bêtise, laisser les bêtes en paix − et « que tout nous soit propice »…

 

 

 30 décembre 2014

  

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.