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Un coq lance

la caillou de son cri

qui tombe à plat...

 


 

 

JOURS DE JUIN

 

Un coq lance au loin le caillou de son cri, qui tombe à plat sur l'étal de l’été. Vieille bête, tu peux toujours tenter tous les éclats que tu veux, il fait déjà trop chaud pour s’émouvoir !
Temps arrêté. Un nuage en forme de tourbillon ne bouge ni ne se déforme. On n’a pas encore fait les foins, aussi les hameaux et la route se trouvent-ils cernés et presque étouffés par les hautes herbes dans lesquelles se tapissent les chats, les chevreuils, les renards, les faons (quelques-uns finiront fauchés par les engins agricoles). Il n'y a de toute façon plus assez de vaches (on entend les clarines du troupeau le plus proche) pour maintenir l’alpage ouvert, et le paysage inexorablement se ferme.


Repli estival – le foin pire que la neige, et ce temps immobile.


Les appels se font rares : le coq n’insiste plus, mais le rougequeue froisse encore son papier et puis, on entend de très loin des voix d’enfants qui jouent, la rumeur d'un avion, un bourdonnement d'insecte, des bruits d’été.


Naturellement il ne s’agit que d’arrêts sur images, car tout continue de bouger à des échelles parfois imperceptibles : le nuage, qui finit par se disloquer ; la cime du poirier qui oscille, qui acquiesce (à quoi ?) ; le scripteur-observateur qui, lui aussi et à son corps défendant, se disloque, se dissout, oscille et acquiesce à son tour.


Très haut dans le ciel qui a blanchi depuis les bords (il faut des jumelles pour voir cela) deux aigles tournent en spirale ascendante. L’autre jour déjà ils tournaient ainsi, mêlés aux amateurs de vol libre, et l’on aurait dit deux parapentistes sans parapentes. Aujourd’hui le ciel est vide et les deux points presque invisibles des aigles s’éloignent, semblent bus par le blanc – on ne sait plus très bien si ce sont encore des aigles, ou bien une illusion d’optique.


Ainsi s’étirent, se disloquent et se dissolvent les premiers jours de juin.

 

9 juin 2014


 

 

REGARDANT MON ENFANT DORMIR

 

Je regarde mon enfant qui dort pendant que tinte le carillon de l’été. Je le regarde dormir dans le creux du hamac, abandonné, les deux bras le long du corps (car il a cessé de sucer ses doigts, tout entier emporté par son sommeil), l’avant-bras droit replié sur son ventre, la bouche entrouverte, les deux jambes posées sur ma cuisse et la poitrine soulevée par un mouvement profond et régulier comme une houle (mouvement sans lequel on pourrait le croire mort car, outre son immobilité, la paupière de son œil gauche — le droit est invisible, caché par le tissu du hamac — ne recouvre pas tout à fait entièrement son orbite).

Je regarde mon enfant dormir. Parfois il suffoque, peut-être à cause du pollen dont l’air est saturé, et il remet aussitôt à la bouche les deux doigts qui l’apaisent et qu’il tête frénétiquement avant de retrouver un souffle régulier. Le soleil à travers le feuillage du saule dessine sur sa peau tout un théâtre de lumières et d’ombres que je suis seul à voir. Il porte sur ses jambes toutes sortes de marques : coups de feutres rose et vert (le carnet qu’il avait pris pour imiter son père gît à côté de lui), mais aussi bleus violacées, piqûres et griffures de toutes les couleurs qui vaudraient peut-être à ses parents, en cas de visite inopinée de la PMI, une accusation de maltraitance, mais qui témoignent de tant d’heures sauvages passées à courir les bois, à escalader les arbres, à affronter moult monstres à peine imaginaires, à jouer avec son frère aux « explorateurs » partis pour la Guyane (et c’est vrai que les ronces sont de fameux jaguars). De ces jeux secrets je ne sais que ces traces — mais le sauvage à présent n’est plus qu’un tout petit garçon qui dort dans la barque douce du hamac qu’emporte l’après-midi d’été.

Je le regarde, et je regarde sur ses traits le temps filer. Déjà le jeu du soleil et des feuilles a cessé et le ciel s’est couvert. Quelque chose frissonne à travers l’air lourd, et quelqu’un au village prononce le mot d’orage avant de refermer prudemment un volet. À cet instant précis éclate le premier coup de tonnerre d’un orage qui, ce jour-là, ne viendra pas, qu’on attendra en vain.

Fracas. Grondement long, très menaçant, que la montagne répercute. Cri du coq. La chatte retourne à la maison. La chienne aussi s’inquiète, qui cherchait à débusquer le lapin du jardin — mais mon enfant n’a pas bougé.

Ces mots étaient de trop, ou bien ce grondement : soudain il se réveille, se redresse, me regarde avec l’air égaré et aussitôt s’empare de son carnet et de ses deux feutres comme pour prendre en notes les rêves de sa sieste. Je le regarde gribouiller pendant que le tonnerre gronde.

Maintenant on guette. On attend l’orage. On retrouve alors cette impression d’être ici non pas dans le retrait d’un fond de vallée paisible mais, pareil à la vigie, sur un avant-poste du monde, en première ligne d’une haute vigilance. On goûte comme jamais l’amertume du thé. On scrute. On scripte. De cette double activité se ravive le feu d'une certaine joie.

 

9 juin 2014


 

 

LES VOILES DE JUIN

 

 

Il suffit, en cette saison troublée, de s’absenter quelque temps pour retrouver la fenêtre de toit maculée de crasse, et le paysage illisible. On s’exaspère, et l’on s’empare d’un chiffon pour rageusement effacer ça et retrouver une vision nette. Puis soudain on s’avise que cette volonté de lutter contre ces voiles qui, disait-on, font obstacle, n’est peut-être rien d’autre qu’un leurre, une façon d’établir encore une hiérarchie dans le désordre inadmissible du monde et de l'expérience qu'on en a, tout en se donnant le beau rôle de qui aspire à la lumière et progresse sur une voie.

Il n’y a pas de voie, pas de hiérarchie, pas de chemin qui, linéairement sinon triomphalement mènerait de la confusion à une clarté durable. La véritable impasse de ce qu’on dénonce dans la religion n’est-elle pas dans cet idéalisme de la transparence qui fait dédaigner ce qu’on voit, ce qu’on vit, cette crasse de l'intime ou celle, bien matérielle, des taches de pollen et des fientes d’oiseaux qu’on gratte sur le verre ? Il faut, aujourd’hui — c’est sans doute une question de vie ou de mort — revenir au primordial, à la terre, à un rapport renouvelé à la terre. Mais le primordial aussi bien se dévoile en nos voiles. Sensations, émotions, sentiments — tantôt et pareillement révélateurs ou trompeurs — n’en sont pas séparés, et c’est peut-être encore la peur du réel et un très vieux carcan métaphysique qui nous poussent à établir des frontières là où il conviendrait plutôt de ménager des ponts...

Voilà ce qu’on se dit tout en frottant la vitre, puis on regrette cette frénésie ménagère mécanique qui nous a empêché de  prêter attention aux traces. Celles du givre, on les avait jugées belles et observées longtemps ; celles de la grêle, de la neige, de la pluie, avaient eu droit à toute notre attention ; pourquoi avoir détruit celles-ci ?

Il reste cependant un recours : la fenêtre d’à côté est restée telle quelle...

Sur le verre de la vitre lui-même fait de sable, on remarque alors que le vent a déposé quantité de grains de sable qui, si l’on cède encore au démon de l’analogie, peuvent facilement évoquer une sorte de constellation, mais dont on constate surtout qu’il n’est pas le sable roux qui parfois nous relie au Sahara, mais un sable relativement grossier fait de grains blonds, blancs et gris envolé peut-être des rives méditerranéennes — à moins qu’il ne provienne tout bonnement (on regrette de ne pas en savoir plus, et il faudrait ici une étude scientifique ou bien poser une balise Argos sur le sable des plages !) de quelque rivage fluvial plus ou moins proche. 

Des cercles de pollen jaune et collant rappellent au végétal, à cette exubérance du végétal qui nous entoure : il y a là sans doute, trop crypté pour l’ignorant qui regarde, des paroles écrites en poirier, en prunier, en cerisier — toutes ces langues de bois (et c’est, comme chantait Nougaro, insulter la langue des arbres que de désigner ainsi les paroles les plus vaines des hommes !). Il y a là aussi des messages codés d’insectes et d’oiseaux (on regrette cette fois que les livres ornithologiques ne permettent pas l’identification des oiseaux par leurs fientes, car on serait curieux de savoir quel passereau a bien pu laisser, par là-haut, cette trace blanc-vert tirant sur le violet...).

La vie grouillait sur ce voile qu’on voulait translucide. On tente à présent d’en lire quelques bribes ou, tout au moins, d’en recueillir les traces pour le profit, peut-être, de  lecteurs plus habiles... 

 

15 juin 2014


 

 

SOLSTICE D’ÉTÉ

 

 

« Je retrouve le sens des célébrations immémoriales… »

 Jacques Réda, Recommandation s aux promeneurs.

 

C’est le jour le plus long de l’année, et le soleil de fête n’en finit pas de décliner à l’horizon dégagé. On a beau savoir que, sitôt franchi ce passage du solstice, on marchera – on marche déjà – vers l’automne, ce n’est pas le sentiment d’une ligne de crête, d’un sommet atteint, d’une acmé que l’on ressent mais bien d’une porte qui s’ouvre, d’un début de sentier forestier avant une longue marche en montagne. On se dit, on répète : l’été commence maintenant. Et l’on s’accoude à la fenêtre, plein ouest, face au soleil.

Ce pourrait être n’importe où sur la Terre, pourvu qu’il y ait une fenêtre, un coin d’espace qui laisse percevoir le soleil. Dans Les Ruines de Paris, Jacques Réda dit sa stupéfaction devant un tel spectacle, et note aussi l’incompréhensible absence de réaction de ses congénères : « L’indifférence des passants est totale, je ne comprends pas. » Il suffit pourtant de s’arrêter un instant pour être saisi. Se pose alors assez vite la question de savoir comment répondre à un tel saisissement, voire comment l'amplifier, comment le prolonger.

Pour les chats de la maison, cela va sans dire : la fenêtre est ouverte, il n’est qu’à bondir sur le toit malgré les tôles glissantes (les tuiles d’autrefois, moins sonores mais plus rugueuses, rendaient plus aisées ces sortes d’escapades), s’installer près de la cheminée et se statufier dans la lumière.

Réda, lui, hésite entre le chat et le Sioux : « Il me semble qu’on devrait s’assembler en rond sur la terrasse, danser, pousser des cris, ou bien observer au contraire un silence hiératique, en ne bougeant pas d’un cil. » Ici ou là, aujourd’hui même, des gens en tenues bigarrées se rassemblent pour des cérémonies néo-païennes plus ou moins sérieuses, plus ou moins désinvoltes. Force est pourtant de constater que cela tourne vite au folklore le plus naïf, ou le plus navrant (et l'on fuirait de tels rassemblements comme d'insupportables mascarades). Réda, quant à lui, avant même d’avoir commencé à ouvrir la bouche pour pousser le premier cri, comprend la vanité de toute exhibition, même solitaire : « assez vite j’ai senti que je désapprouvais mon théâtre »...

Le saisissement sans doute se suffit en lui-même (et c’est déjà beaucoup d’avoir pu lui laisser une place). On en garde trace dans la mémoire ou le carnet, on le prolonge par quelques lignes de prose jetées après coup…

Un tempérament plus ardent, plus lyrique ou moins sujet au vertige, peut toutefois se risquer quand même à enjamber la fenêtre et, s'arc-boutant sur le toit à hauteur de poirier, de chats et d’oiseaux, improviser une manière de réponse à l’aide d’une clarinette.

C’est ainsi aujourd’hui. Le soleil reluit sur le front de l’ami musicien et sur les clés argentées de son instrument, dont la voix étrangement humaine se répercute à perte de vallée parmi les clarines des vaches, les cris d'insectes, les appels des oiseaux ou les abois des chiens. Quelque chose d’ample et de grave se mêle à l’espace. Pris dans la transe du solstice ou de la musique, l’ami équilibriste laisse ainsi se déployer un chant, faisant des tôles du toit une sorte de tambour (et pourvu que les poutres tiennent…). On l’accompagne plus prudemment de l’intérieur avec un coquillage. C’est là une fête, certes tonitruante mais brève, sans prétention, sans déguisements et sans folklore. En tendant bien l’oreille on peut peut-être y percevoir l’écho des célébrations immémoriales

 

(On trouvera plus bas deux autres traces de ce moment, alors déposées sur le site de vidéo "Dailymotion"; ma mère, morte trois semaines plus tard le 14 juillet 2014, y avait écrit en commentaires ses dernières lignes, qui furent ainsi de remerciement et de connivence...)

 

21 juin 2014


 

 

À LA DÉRIVE

 

Les hauts nuages des lendemains d'averses rehaussent les sommets de leurs châteaux éblouissants. Chacun porte son ombre : la petite mouche-guêpe fait danser la sienne sur la table de bois, Clément parle d'écraser celle de Christine, les maigres arbustes qu'on a plantés récemment sur l'aire de pique-nique ne font qu'une toute petite tache dans l'herbe rase, tache qui néanmoins s'étendra d'année en année. Les nuages quant à eux promènent à flanc de montagne leurs ombres gigantesques, dont la disposition ne cesse de modifier le paysage, et la perception qu'on en a. Comme un continent à la dérive voici qu'un nuage immense atteint le soleil estival, l'effleure — on change aussitôt de saison — s'en détache — on est en pleine lumière, mais cerné d'ombre. Contraste admirable. On regarde l'ombre depuis la lumière, la lumière depuis l'ombre.

Les enfants cependant tournent autour du terrain, et les petites taches jaunes et oranges de leurs habits ne cessent de voltiger sous le ciel immense. On parle pendant ce temps de nutrition et de maladie. Le clocher sonne cinq heures et la femme s'étonne d'être devenue vieille, vieille femme malade n'aspirant plus qu'à s'asseoir face à la mer ou face à ces nuages de plus en plus exubérants, de plus en plus éblouissants, et qui font apparaître au fond de cette vallée au rebord modeste des perspectives de hauts sommets, de hautes montagnes aux rêves éternels. Quelque chose là-bas s'amasse et enfle autour de la vallée, ainsi refermée et rouverte à la fois sur une autre dimension peut-être, sur un double vertige horizontal (car le plateau est bien dégagé) et vertical. La question de l'au-delà des crêtes, qui pourrait émerger, ne se pose qu'à peine.

Des promeneurs passent à pas tranquille. Les enfants jouent. Les paroles des adultes font un bourdonnement d'abeille. Le soleil à nouveau souverain mais déclinant souligne chaque détail du bois amassé pour l'hiver et rangé avec soin dans l'abri flambant neuf, cependant qu'un vent doux se lève qui caresse l'instant. Une buse surveille, prend son envol, suit la ligne des nuages, frôle le champ jaune, revient se jucher au sommet d'un poteau d'où elle reprend son guet.

Le monde est là. Ça frémit, ça frissonne dans les cheveux et les feuillages, ça court, ça culbute dans l'herbe et ça rit, ça farfouille, ça s'amplifie, ça se rétracte, ça continue à l'instant où on pense que ça va s'arrêter, qu'on pourrait interrompre, arrêter là ce mouvement que rien n'arrête mais qu'on ne peut suivre, très ponctuellement, en pointillés, que le temps d'une halte, d'une marche, d'une page, d'un regard ou d'une vie humaine.

Trois nuages se sont entre temps empilés en équilibre instable, qui se détachent peu à peu et vont aller à la dérive. C'est ainsi que soi-même, on va à la dérive.

 

30 juin 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

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