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REGARDANT MON ENFANT DORMIR

 

Je regarde mon enfant qui dort pendant que tinte le carillon de l’été. Je le regarde dormir dans le creux du hamac, abandonné, les deux bras le long du corps (car il a cessé de sucer ses doigts, tout entier emporté par son sommeil), l’avant-bras droit replié sur son ventre, la bouche entrouverte, les deux jambes posées sur ma cuisse et la poitrine soulevée par un mouvement profond et régulier comme une houle (mouvement sans lequel on pourrait le croire mort car, outre son immobilité, la paupière de son œil gauche — le droit est invisible, caché par le tissu du hamac — ne recouvre pas tout à fait entièrement son orbite).

Je regarde mon enfant dormir. Parfois il suffoque, peut-être à cause du pollen dont l’air est saturé, et il remet aussitôt à la bouche les deux doigts qui l’apaisent et qu’il tête frénétiquement avant de retrouver un souffle régulier. Le soleil à travers le feuillage du saule dessine sur sa peau tout un théâtre de lumières et d’ombres que je suis seul à voir. Il porte sur ses jambes toutes sortes de marques : coups de feutres rose et vert (le carnet qu’il avait pris pour imiter son père gît à côté de lui), mais aussi bleus violacées, piqûres et griffures de toutes les couleurs qui vaudraient peut-être à ses parents, en cas de visite inopinée de la PMI, une accusation de maltraitance, mais qui témoignent de tant d’heures sauvages passées à courir les bois, à escalader les arbres, à affronter moult monstres à peine imaginaires, à jouer avec son frère aux « explorateurs » partis pour la Guyane (et c’est vrai que les ronces sont de fameux jaguars). De ces jeux secrets je ne sais que ces traces — mais le sauvage à présent n’est plus qu’un tout petit garçon qui dort dans la barque douce du hamac qu’emporte l’après-midi d’été.

Je le regarde, et je regarde sur ses traits le temps filer. Déjà le jeu du soleil et des feuilles a cessé et le ciel s’est couvert. Quelque chose frissonne à travers l’air lourd, et quelqu’un au village prononce le mot d’orage avant de refermer prudemment un volet. À cet instant précis éclate le premier coup de tonnerre d’un orage qui, ce jour-là, ne viendra pas, qu’on attendra en vain.

Fracas. Grondement long, très menaçant, que la montagne répercute. Cri du coq. La chatte retourne à la maison. La chienne aussi s’inquiète, qui cherchait à débusquer le lapin du jardin — mais mon enfant n’a pas bougé.

Ces mots étaient de trop, ou bien ce grondement : soudain il se réveille, se redresse, me regarde avec l’air égaré et aussitôt s’empare de son carnet et de ses deux feutres comme pour prendre en notes les rêves de sa sieste. Je le regarde gribouiller pendant que le tonnerre gronde.

Maintenant on guette. On attend l’orage. On retrouve alors cette impression d’être ici non pas dans le retrait d’un fond de vallée paisible mais, pareil à la vigie, sur un avant-poste du monde, en première ligne d’une haute vigilance. On goûte comme jamais l’amertume du thé. On scrute. On scripte. De cette double activité se ravive le feu d'une certaine joie.

 

9 juin 2014

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