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SOLSTICE D’ÉTÉ

 

 

« Je retrouve le sens des célébrations immémoriales… »

 Jacques Réda, Recommandation s aux promeneurs.

 

C’est le jour le plus long de l’année, et le soleil de fête n’en finit pas de décliner à l’horizon dégagé. On a beau savoir que, sitôt franchi ce passage du solstice, on marchera – on marche déjà – vers l’automne, ce n’est pas le sentiment d’une ligne de crête, d’un sommet atteint, d’une acmé que l’on ressent mais bien d’une porte qui s’ouvre, d’un début de sentier forestier avant une longue marche en montagne. On se dit, on répète : l’été commence maintenant. Et l’on s’accoude à la fenêtre, plein ouest, face au soleil.

Ce pourrait être n’importe où sur la Terre, pourvu qu’il y ait une fenêtre, un coin d’espace qui laisse percevoir le soleil. Dans Les Ruines de Paris, Jacques Réda dit sa stupéfaction devant un tel spectacle, et note aussi l’incompréhensible absence de réaction de ses congénères : « L’indifférence des passants est totale, je ne comprends pas. » Il suffit pourtant de s’arrêter un instant pour être saisi. Se pose alors assez vite la question de savoir comment répondre à un tel saisissement, voire comment l'amplifier, comment le prolonger.

Pour les chats de la maison, cela va sans dire : la fenêtre est ouverte, il n’est qu’à bondir sur le toit malgré les tôles glissantes (les tuiles d’autrefois, moins sonores mais plus rugueuses, rendaient plus aisées ces sortes d’escapades), s’installer près de la cheminée et se statufier dans la lumière.

Réda, lui, hésite entre le chat et le Sioux : « Il me semble qu’on devrait s’assembler en rond sur la terrasse, danser, pousser des cris, ou bien observer au contraire un silence hiératique, en ne bougeant pas d’un cil. » Ici ou là, aujourd’hui même, des gens en tenues bigarrées se rassemblent pour des cérémonies néo-païennes plus ou moins sérieuses, plus ou moins désinvoltes. Force est pourtant de constater que cela tourne vite au folklore le plus naïf, ou le plus navrant (et l'on fuirait de tels rassemblements comme d'insupportables mascarades). Réda, quant à lui, avant même d’avoir commencé à ouvrir la bouche pour pousser le premier cri, comprend la vanité de toute exhibition, même solitaire : « assez vite j’ai senti que je désapprouvais mon théâtre »...

Le saisissement sans doute se suffit en lui-même (et c’est déjà beaucoup d’avoir pu lui laisser une place). On en garde trace dans la mémoire ou le carnet, on le prolonge par quelques lignes de prose jetées après coup…

Un tempérament plus ardent, plus lyrique ou moins sujet au vertige, peut toutefois se risquer quand même à enjamber la fenêtre et, s'arc-boutant sur le toit à hauteur de poirier, de chats et d’oiseaux, improviser une manière de réponse à l’aide d’une clarinette.

C’est ainsi aujourd’hui. Le soleil reluit sur le front de l’ami musicien et sur les clés argentées de son instrument, dont la voix étrangement humaine se répercute à perte de vallée parmi les clarines des vaches, les cris d'insectes, les appels des oiseaux ou les abois des chiens. Quelque chose d’ample et de grave se mêle à l’espace. Pris dans la transe du solstice ou de la musique, l’ami équilibriste laisse ainsi se déployer un chant, faisant des tôles du toit une sorte de tambour (et pourvu que les poutres tiennent…). On l’accompagne plus prudemment de l’intérieur avec un coquillage. C’est là une fête, certes tonitruante mais brève, sans prétention, sans déguisements et sans folklore. En tendant bien l’oreille on peut peut-être y percevoir l’écho des célébrations immémoriales

 

(On trouvera plus bas deux autres traces de ce moment, alors déposées sur le site de vidéo "Dailymotion"; ma mère, morte trois semaines plus tard le 14 juillet 2014, y avait écrit en commentaires ses dernières lignes, qui furent ainsi de remerciement et de connivence...)

 

21 juin 2014

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