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Ballotté

par le vent de mai -

redoutant l'été.

 


 

 

AU PROPRE

 

Lavé, rasé, coiffé. Bureau rangé, nettoyé. Et la pluie à son tour lave les vitres, balaie le jardin. Assis au bureau bariolé avourer cela. Mettre propre les notes d’avril. Il y a, à la fenêtre, une très belle lumière d’orage, un ciel très blanc, très brillant, au-devant duquel danse le fantôme du poirier. Lavé, rasé, coiffé, avec une cartouche toute neuve et une page nouvelle, mettre au propre tout ce qui peut l’être. Faire face à ce vent mauvais de mai. Faire face à cet été qu'on n'attend nullement. Qu'on redoute.

 

dimanche 11 mai 2014


 

 

ÉTÉ FROID

 

On annonce pour demain pas plus de trois degrés. Les bêtes se pelotonnent à l’intérieur, la pluie s’abat une fois de plus sur le toit et le retour de la neige ne surprendrait pas (cela s’est vu). Longtemps je joue avec Léo ces deux airs russes qu'on aime tant. Pendant ce temps ma mère reste au lit. La voix blanche au téléphone me dit qu’elle est alitée depuis deux jours, ne mange rien, souffre. On saura demain. Dans quelque direction que l’on se tourne on se heurte à cela. On constate rétrospectivement qu’on était autrefois d’une invraisemblable insouciance (on disait pourtant le contraire, on parlait de la mort et on pleurait beaucoup). Bientôt ce sera pire encore, mais on n’y croit pas. Il fait déjà bien froid : comment croire que ce qu’on appelle aujourd’hui « froid » sera tiédeur au regard de demain ? Et toutes ces journées aussi inaccessibles qu'un rêve.

 

lundi 12 mai 2014


 

 

SOLO
(l’écriture, le dedans, le dehors, les « maîtres »)

 

Temps toujours frisquet, petite gelée de mai. Un bouvreuil pivoine se pose sur l’étendoir à linge, tache rouge bien visible dans le vert qui disparaît aussitôt. Mon enfant me demande pourquoi les oiseaux disparaissent, pourquoi les hommes détruisent la nature. Longue dissertation.

En sortant de la maison un brin d'herbe m'arrête. Il y a quelque chose d'inhabituel qui m'a regardé, dont je viens en tout cas de croiser le regard. Le mot qui me vient en tête est celui de grenouille. Je cherche. Quelqu'un a planté devant la maison une sorte de petit bâton avec deux ressorts enroulés qui dessinent comme une paire de lunettes. Je me penche : il s'agit d'une tige de pissenlit qui s’est ouverte en deux à son extrémité supérieure, puis repliée de part et d'autre en deux tourbillons parfaitement réguliers qui donnent en effet l'impression d'une paire de lunettes avec des yeux. Je reste un moment à considérer cette forme inattendue qui me permet en passant de voir différemment les herbes alentour, les pissenlits, toutes ces formes d'une vie végétale si différente de la mienne et qui s'épanouit au pied de la maison.

Regarder, toucher du doigt la différence des mondes et tenter de le dire, ce n'est pas se métamorphoser. Cela ne mène à aucune libération, solution, dissolution, ni quoi que ce soit du même ordre. Tout au plus peut-on parler d’une brève stupéfaction, d’un instant où l'illusion du sujet observant est entrevue en tant que telle. Je crois avoir connu au moins une fois ou deux des processus de dissolution assez poussés (ce fut, une fois, tout à fait vertigineux et presque effrayant). Je ne nie pas la possibilité qu'il existe de par le monde des êtres véritablement "éveillés" qui, ayant traversé jusqu’au bout de tels processus, évoluent désormais dans un espace mental très épuré. Atteindre un tel dégagement est sans doute la condition pour pouvoir prétendre à une parole elle-même dégagée, comme dans les plus beaux haïkus de Bashô peut-être. Mais la plupart du temps, même dans les haïkus, les sensations de monde sont toujours reliées à des sentiments (sans nécessairement que la sentimentalité s’en mêle).

C'est peut-être une simple forme de pudeur, ou de distance entretenue et mêlée à une vraie curiosité pour le monde, qui a conduit des écrivains comme Réda, Abraham, Bouvier à consacrer la plus grande partie de leur œuvre à des descriptions ou à des évocations du monde extérieur. (Face à quelqu'un qui s'étonnait de ce que ses écrits n'évoquaient pas son intimité ni même les sentiments éprouvés par l'auteur, Réda, avec un rien de roublardise, fait mine de s'étonner : « Ah bon ? Mais j'ai l'impression de n'avoir fait que cela ! »)

Je m'intéresse en tout cas à ce passage, à ce va-et-vient entre dehors et dedans, intérieur et extérieur, intimité et extimité (si j'ose dire), avec parfois quelques poussées aux limites. Dans le contexte de destruction généralisé de la nature que nous connaissons, dans ce contexte très particulier où le monde n'est véritablement plus considéré, à l'échelle de notre espèce, que comme matière morte à exploiter, à transformer, à aménager, rétablir pour soi-même un certain nombre de connexions me semble la priorité, ce en tout cas par quoi il faut commencer et ce que j'essaie de faire au quotidien, par le biais de la parole. Cela ne fonde rien de bien neuf, cela ne prétend pas étudier le fonctionnement de l’univers ; tout au plus à prêter attention au battement du volet qui tantôt ouvre, tantôt referme la fenêtre de notre attention.

L'écriture vise ainsi bel et bien autre chose que l'écriture. Pour les tenants d'une certaine perfection littéraire, les quelques textes, les quelques poèmes parfois que j'ai pu tenter seront jugés bien inégaux ; inégale est aussi l'expérience de leur auteur, avec ses hauts et ses bas, ses moments vifs et ses moments morts. Pour les tenants de l'exploration intime, ces considérations concernant la montagne, les oiseaux, toutes ces choses vues et notées laborieusement n'auront probablement aucun sens et aucun intérêt. Pour les tenants, plus rares, de la pure extériorité, ce sera tout aussi peu satisfaisant — insignifiant. Ma marge de manœuvre est maigre, mon espace restreint.

Me voici donc plus ou moins contraint de créer mon propre espace. À tout prendre j'aurais préféré, et de beaucoup, m'inscrire durablement dans un espace pré-existant. Faisant violence à un tempérament particulièrement solitaire et rétif à tout rassemblement, je me suis parfois greffé au sein de groupes de telle ou telle nature. Je me suis cherché, j'ai trouvé, des maîtres. Je ne le regrette pas. Il est de bon ton de critiquer avec condescendance ce type de recherche. Il y a de bonnes raisons à ces critiques, d'ailleurs. Le besoin de se rassurer et de se fabriquer une couche identitaire supplémentaire guide souvent ceux qui ainsi se rassemblent. J'ai cependant joué le jeu avec conviction. À chaque fois ce fut une expérience intense. À chaque fois aussi, au bout d'un certain temps, je me sentais corseté, à l'étroit, et parlant un langage qu’on ne comprenait pas, ou qui finissait par sembler plus ou moins inadéquat. Cette question du langage est tout à fait importante : dans chacun de ces groupes et dans tout groupe en fait, parti, syndicat, congrégation religieuse, association, le néophyte se rend rapidement compte qu'il y a des mots autorisés et d’autres prohibés. C'est à chaque fois une façon de corseter l'expérience, de refermer l'espace ouvert.

Je suis donc passé par divers groupes, disais-je : parti politique (mais j’étais si jeune, encore enfant, et il y a prescription) ; syndicat (la rupture fut rapide et brutale); université lors de mes études de lettres (ce fut de longues fiançailles sans mariage) ; quelques groupes d’ornithologues et de naturalistes (mais la dimension artistique, le travail et la réflexion sur l’expression me manquaient) ; deux ou trois écoles bouddhistes ; l’institut international de géopoétique (plus tard, mais je ne le sais pas encore, je ferai même parti d'un orchestre d'accordéons, et ce sera peut-être la plus épanouissante expérience de groupe que je connaîtrai...).

Je n'ai, dans l'ensemble, pas de reproches cinglants à adresser aux uns et aux autres. Chacune de ces institutions a son utilité, sa raison d'être, et m'a apporté quelque chose de précieux. Aucune ne m'offrait véritablement l'espace dans lequel j'aurais pu me sentir tout à fait à mon aise. La géopoétique était celui en lequel se retrouvait le plus grand nombre des préoccupations qui me guident — mais ce qu'il y a en moi de distance, de doutes et de fragilité ainsi qu'un attachement indéfectible pour le travail purement littéraire, ne s'y retrouvait pas. Passons.

Tout cela m'a finalement conduit à revenir à un travail solitaire, de toute façon indispensable (à l'exception du syndicat, tous ces mouvements que j'ai pu côtoyer ont toujours insisté avec force sur le caractère profondément solitaire du parcours).

Je chanterai donc en solo avec le vent de mai…

 

jeudi 15 mai 2014


 

 

CONVERSATIONS SUR LA MORT

 

Rêvé cette nuit que je retrouvais mes grands-parents en bonne forme, et témoignais à mon grand-père d’une tendresse que je ne suis pas certain d’avoir jamais montrée aussi franchement de son vivant. Même si ce genre de visite a tendance à devenir l’ordinaire des rêves, j’y vois toutefois l’influence de deux conversations récentes.

Vendredi, comme j’allais chercher les petits au bus, M. P., notre vieux voisin veuf revenu au Villard pour la belle saison (mais je suppose qu’il ne l’appellerait plus ainsi), m’a abordé et s’est un peu confié. La solitude, après soixante-cinq ans de vie commune, la tristesse, la vieillesse, tout cela lui semblait insupportable, et il jetait sur moi un regard embué de larmes, vraiment désemparé. Je lui ai dit de passer nous voir à la maison, où il se rendait autrefois...

Hier, nous avons présenté nos condoléances à R., qui vient de perdre son père. Il nous a raconté cet assez doux départ (son père, aveugle, est mort pendant sa sieste, à quatre-vingt-cinq ans), rendu plus dur par le refus, la révolte, le rejet, la violence même de sa mère, dont les réactions m’ont rappelé celles de ma grand-mère, ainsi que par la confiscation temporaire du corps, emporté dans une caisse métallique par la police parce que le médecin de garde, en ce Premier Mai, n’avait pu attester des causes du décès. Nous avons ensuite planté deux figuiers contre le mur bien exposé de la grange. Nous avons appris que la maison de R. allait être vendue.

Les enfants cependant, parce qu’ils ont grandi, s’étaient éloignés et jouaient dans les bois, si bien qu’on n’entendait même plus leurs clameurs. Il faisait de nouveau grand beau temps.

Plus tard, à la nuit tombée, ça danse à la fenêtre. Le poirier plie. Belle nuit bleue. Maintenant, quand le soir tombe, on reste plus longtemps accoudé à la rambarde et on regarde. La chatte saute sur le toit, joue les équilibristes, glisse sur les tôles (sans doute nostalgique des anciennes tuiles en béton, qui offraient une prise sûre). Ça gronde. Le carillon tinte.

 

dimanche 18 mai 2014


 

 

LE VENT DE MAI

 

J’aurais voulu écrire sur l’apogée du printemps, que marque ici en mai la floraison des lilas — mais des taches marron sont apparues qui ont commencé à ronger les grappes blanches, et le vent s’est levé qui arrache les fleurs.

J’avais pensé disserter au sujet des Saints de Glace et de cet étrange retour de l’hiver qui, chaque année à cette période, revient faire trembler les oiseaux et déposer une ultime couche de neige sur les crêtes et parfois le jardin ; mais le vent s’est levé, un vent chaud qui précipite la fin des dernières fleurs de neige.

Pris entre deux bourrasques, je tente bon an mal an de souffler quelques mots à propos de ce vent.

Vent chaud, disais-je. Vent blanc, temps blanc, moite, oppressant, opaque, qui ne procure absolument pas l’impression d’une respiration plus ample mais plutôt d’une sorte d’étouffement, et dont l’équivalent visuel est peut-être ce faux ciel de papier buvard aveuglant que l'on regarde quand même depuis la fenêtre, en fronçant les sourcils, comme on regarderait une éclipse de soleil.

Vent pas du tout exaltant mais plutôt effrayant. Il déposera peut-être sur la vitre un peu de sable du désert, mais cela ne donnera pas pour autant l’envie de repartir en voyage. Avec ses airs de maraudeur, cette façon qu’il a de tourner autour de la maison en feulant et de revenir à l’assaut quand on ne s’y attend pas, il serait plutôt du genre à casser un volet, à abattre un bouleau — ou, pire, le grand pin qui valse au-dessus du hameau.

Grondements. Craquements. Le poirier plie. Un passereau s’y pose, aussitôt expulsé. Nuage blanc dans le ciel blanc, que raye transversalement un avion ou l'ombre d'un milan. Puis quelque chose se détend, et l’on se laisse malgré tout aller à ce vent mauvais de mai qui emporte le rafiot vers les tourbillons de l’été.

 

mercredi 21 mai 2014


 

 

L’ÉTERNITÉ A JETÉ SES VALISES

 

La grande averse de la nuit a finalement nettoyé le paysage de ce voile opaque et de cet air d’asphyxie qui oppressaient, et l’été est venu (dire qu’il s’est installé serait préjuger de la suite – comme si les saisons s’installaient jamais !).  Les enfants, le père et la chienne aussi se sont installés sur les tables de pique-nique du « City Stade » du Bourget-en-Huile. Plein soleil, brise légère, crissements éperdus des insectes, et le dos blanc sale des moutons qui bougent parmi les hautes herbes comme des sortes de grosses pierres ondoyant sous les arbres. La vallée ici s'ouvre en un plateau dont les rebords ne sont plus assez hauts pour enfermer mais donnent plutôt l’impression qu’on a trouvé refuge dans la paume offerte d’une main. Des nuages d’un blanc éclatant, mais pas éblouissant, rappellent au mouvement et déjouent la fixité souvent délétère de l’été : on pourrait facilement se croire en bateau, en voyage, comme le sont aussi bien ces hirondelles de fenêtre qui filent dans l’air transparent, ou la petite fille que la balançoire propulse par-delà les crêtes et les nuages. Parfois un cri de buse ponctue la partition des paroles échangées, des bêlements, des cris d’insectes et d’enfants.

L’éternité voyage par ici, s’étire, jette un moment ses bagages sur le pont du Pontet comme les enfants ont jeté leurs vélos dans l’herbe pour pouvoir plus librement courir, l’éternité rôde dans les parages, toujours en partance, impossible à saisir, mais souvent un peu moins impalpable en ces premières après-midi d’été et en ces fins de semaine où les enfants, délivrés de l’école, courent dans la douceur et la beauté retrouvées du monde. Parfois ils s’allongent, regardent le ciel, ferment un instant les yeux – l’éternité s’immobilise alors avec eux comme ce très grand nuage accroché sur la crête ou comme s’immobilise le faucon crécerelle pendant son vol dit « du Saint-Esprit » ; puis les jeux reprennent, le nuage se détache, le faucon file, et la plume un instant suspendue reprend aussi sa course sur la page pour tenter de rattraper l’éternité qui, déjà, est repartie se perdre dans les remous du temps.

 

vendredi 23 mai 2014


 

 

LES CATACOMBES

 

Je passe par les trappes, les escaliers délabrés, les couloirs humides, les catacombes des souvenirs pour arriver au fond d’une sorte de terrier sous-marin précieusement lambrissé à l’intérieur duquel sont exposés de très vieux et très précieux instruments de musique : clavecins, vielles à roue, koto, shamisen, percussions indéfinissables prétendument asiatiques dont une dame fait une démonstration. Il y a foule, dans ce terrier des souvenirs. J’y retrouve mes grands-parents. Je décide de délaisser un moment les instruments pour passer un peu de temps avec ma grand-mère, qui est assise seule à une petite table ronde comme on en voit dans les cafés. Elle s’en réjouit parce que, dit-elle, elle ne sera pas toujours là et que le temps nous est compté.

 

dimanche 25 mai 2014


 

 

LES OCELOTS

 

Cette nuit dans le rêve je voulais envoyer en bagage par le fret une tortue luth enfermée dans un carton. De retour à la maison, la veille du départ, je me récriais : « Mais enfin, il est parfaitement interdit de faire cela, il y avait à l’aéroport des autocollants partout avec des tortues luth barrées ! » On retournait alors récupérer le carton. La tortue était vivante, que l’on relâchait finalement sur la plage.

Cette nuit dans le rêve, un couple d’ocelots et ses petits avaient élu domicile dans la grange en face de la maison. C’était en vérité d’étranges ocelots, courts sur pattes mais aussi gros que des jaguars, d’allure d’ailleurs assez changeante — la femelle pareille à cette panthère noire empaillée qui, naguère, me fascinait lorsque je me rendais au Muséum de Genève, et le mâle tantôt semblable à un tigre (il y avait, il y a encore un très impressionnant alignement de sept ou huit représentants des différentes espèces de tigres, la plupart éteintes ou sur le point de l’être, à l’entrée de la grande salle du Muséum), tantôt maigre comme un guépard et délavé comme un puma. On approchait les bêtes, on se laissait frôler avec un peu d’anxiété par elles, et je craignais beaucoup pour nos chats qui passaient imprudemment près des fauves impassibles.

Cette nuit dans le rêve j’étais seul dans la maison de Montluçon, en l’absence de mes grands-parents dont je savais (c’est assez rare dans le rêve, où cette sorte d’information semble avoir du mal à être diffusée comme si l’espace parallèle du rêve se situait à quelques encablures en deçà ou au-delà du temps) qu’ils étaient morts. Je regardais les dessins d’enfants, cherchais en vain un toucan (araçari grigri) dessiné par l’un de mes cousins quand il était enfant, cherchais des traces de toutes les enfances qui ont défilé là. Je me lavais dans la petite salle de bain au plafond haut, là même où j’ai été lavé, enfant, et où j’ai plus tard lavé mes enfants. Je m’approchais des souvenirs, je me laissais frôler avec un peu d’anxiété par eux, et je craignais beaucoup de ne pas pouvoir ressortir parce que c’était, au fond, assez doux et presque rassurant d’être dans cette maison-là, assis par terre à nourrir dans ma main cette troupe de souvenirs impassibles.

 

vendredi 30 mai 2014


 

 

LE MIROIR

 

Noté en hâte dans le noir, ce rêve cinglant.

N. et moi sommes dans la maison de M., au sous-sol (mais cette maison-là ne ressemble à aucune maison connue). C’est tard la nuit, peut-être deux ou trois heures. Un bruit d’eau qui goutte m’empêche de me rendormir. Je me lève et constate que l’eau de la douche qui jouxte la chambre n’a pas été coupée. Je tente en vain de le faire, coupe l’eau froide — mais c’est l’eau chaude qui vient ; coupe l’eau chaude — mais l’eau froide jaillit de plus belle et remplit peu à peu la baignoire bouchée qui commence à déborder. Je constate que l’eau goutte également du plafond gorgé d’eau. Je me précipite à l’étage où dorment mes parents. J’aperçois ma mère qui, par chance, vient de se relever (pour eux aussi la nuit est donc mauvaise). Mon père aussi est levé. L’eau, ici comme en bas, goutte du plafond. Je veux lui demander de venir voir ce qui se passe, mais ma mère me dit qu’il ne peut pas venir parce qu’il veut écouter les informations. Je suis scandalisé. J’ouvre la porte d’une autre pièce inconnue (cette maison est beaucoup plus grande que ne l’est, en réalité, celle de M., mais je reconnais pourtant le séjour tel qu’il était autrefois). L’eau a éventré le plafond et tout ruisselle, comme dans Le Miroir de Tarkovski. Je crie. Mon père est là, qui déclare : « Cette fois, je ne pourrai rien faire. » Il y a là par terre, dispersées, des dizaines de photographies en couleurs et en noir et blanc emportées par l’eau qui coule dans la maison, dans la maison qui coule. Je soupçonne alors mon père d’être pour quelque chose dans ce sabordage, ou tout au moins d’avoir, par désespoir, jeté à l’eau ces photographies anciennes.

 

dans la nuit du 30 au 31 mai 2014


 

 

INTÉRIEUR BULLES

 

 

Un autre matin de mai, ayant rouvert un peu brutalement le store, on reste ébloui devant le mirage de ce fond de galets sur lequel miroite une eau limpide et peu profonde comme on peut en voir dans certains ruisseaux cristallins du Pantanal. On nage alors à nouveau parmi les loutres bleues et les poissons solubles. On laisse en manière de loutre le regard onduler entre les gouttes, entre les bulles, suivre les rides du ruisseau, divaguer ou s’enfoncer dans ses plis. Bientôt le soleil séchera l’aquarelle de l’aube, les bulles peu à peu délivrées comme des centaines d’œufs ou d’yeux de grenouilles refléteront de nouveau la montagne, s’arrondiront, s’étonneront, se fendront, crèveront, couleront, disparaîtront ; mais pour un instant encore on reste au-dedans, au dehors, pris dans les rets de ce rêve aquatique, on se love dans les bulles, fuyant comme une loutre, muet comme un poisson — risquer une ligne de plus serait briser la bulle.

 

samedi 31 mai 2014


 

 

LES PARAPENTES

 

Toute la journée les parapentes volent en spirales entre les nuages, suivant les vents ascendants. Vu de loin on dirait une sorte de grand mobile multicolore, où les tout petits points des humains tournent accrochés à leur aile artificiel. Il y en a deux, cependant, qui ont poussé plus loin l’art du « vol libre » (dont c’est aujourd’hui, paraît-il, le concours mondial) : ils tournent avec les autres, mais sans aile. Deux points sombres dans le ciel blanc. À bien y regarder ce sont deux aigles qui suivent les mêmes chemins invisibles. Parfois ils se frôlent, se heurtent, et l’on espère assister au spectacle vertigineux de leur parade — descente en vrille accrochés par les pattes ; mais ils continuent de monter et, à l’instar de tous les parapentes, s’éloignent et finalement se perdent dans les nuages.

 

samedi 31 mai 2014

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.