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Pendant que chacun s'affaire à l'intérieur des maisons, la pleine lune d'octobre disparaît doucement à l'horizon noir, et semble poser sur notre hâte un regard narquois... 

 


 

 

 

LES CHAUVES-SOURIS

  

 

Pendant que chacun s'affaire à l'intérieur des maisons, la pleine lune d'octobre disparaît doucement à l'horizon noir, et semble poser sur notre hâte un regard narquois. 

Cette pleine lune, on aurait bien aimé la célébrer autrement que par un regard en coin. S'installer pourquoi pas à la terrasse et hululer un peu… On remet cela à demain, à une autre nuit, au prochain automne…

Pour les chauves-souris, c’est la grosse ampoule blanche du réverbère là-devant la maison qui est une lune affolante. Parler d’ « affolement » à propos du vol des chauves-souris est cependant un abus de langage, car leur vol, pour zigzagant qu'il soit, n'a en réalité rien d'affolé. Les deux chauves-souris de la maison (il n’y en a jamais plus de deux à la fois et elles sont devenues familières) ratissent l’espace autour du réverbère avec méthode et régularité. À chaque passage elles emportent leur lot d'insectes, dont les plus gros forment autour de la lumière un second halo. 

Si je fixe leur va-et-vient à l'aide de l'appareil photographique, j’obtiens  des effets assez effrayants : des spectres verdâtres, des ombres dépliées, des chenilles fluorescentes qui traversent en guirlandes funèbres la nuit. Ce ne sont pourtant que des chauves-souris en chasse, occupées à se nourrir, à danser méthodiquement autour du réverbère. Il n'y a là ni célébration, ni désolation, ni aucun sentiment humain, mais simplement l'expression anonyme d'une sorte de vitalité visible dans le vol des chauves-souris comme dans celui, pas vraiment affolé lui non plus, des insectes qu’elles attrapent ou qui par hasard leur échappent. 

Resté ce soir longtemps à regarder cela. 

 

9 octobre 2014

 


 

 

 

DE L’EFFACEMENT DES TRACES

  

Depuis plus de vingt ans que j’utilise des ordinateurs, tout ce que j’ai écrit à la main est encore en ma possession, alors que tout ce que j’ai écrit directement sur l’écran a disparu. J’ai fait, comme on m’en conjurait, toutes sortes de sauvegardes (…), mais seules celles qui étaient imprimées sur papier ont surnagé.

 Emmanuel Carrère, Le Royaume.

  

On peut toujours trouver après coup un lien entre les fragments de notre existence : le faux affolement des chauves-souris devant le réverbère, notre propre et profond affolement à l’entrée dans la salle de concert, la déception du spectacle raté, de la célébration lunaire ratée, du solstice d’automne raté — et ce petit rattrapage au retour, à la lumière lunaire… L’anecdote d’aujourd’hui semble ainsi s’inscrire dans une série d’incidents.

 

Contrairement à Emmanuel Carrère, j’ai perdu par le passé bien des carnets : tous ceux de l’adolescence, brûlés ou jetés (je ne sais plus) ; deux carnets de Guyane volés... On trace, les traces s’effacent : c’est dans l’ordre des choses. Certains artistes prétendent ne pas attacher d’importance à ce qu’ils écrivent : seul le geste compte, et le réel gain qu’il occasionne pour l'écrivant (l'écrivain qui écrit sur du vent) en terme de vitalité, de lucidité, etc. Il m’est arrivé moi-même d’écrire sur le sable, sur la neige ou les pierres, ou différentes surfaces éphémères…

Je ne peux cependant pas m’empêcher de soupçonner une certaine hypocrisie (une posture, presque une imposture) dans ce genre de propos. Ces mots écrits sur des pierres du rivage, je m’empressais de les photographier « pour mémoire ». Même les brouillons que j’entasse et, depuis quelque temps, rends accessibles ici-même, sont tendus vers la perspective du texte achevé, lisible, publiable, publié. L’écrivain qui n’assume pas cela joue les « mystiques » à bon compte (c’est ce que je sens quand même derrière la très belle citation de Michaux que j’ai inscrite en exergue de mon site ; venant d’un écrivain qui a tellement publié, le paradoxe est savoureux !).

L’écriture quotidiennement intensifie la vision, le présent. Elle peut aisément devenir une drogue sans laquelle on perd pied, je l’avoue. Mais perdre les traces d’un moment intense est pire que perdre pied ; c’est se priver de la possibilité d’en retrouver le chemin, c’est laisser le chaos prendre le dessus…

Sans traces, plus de chemin possible. Ne reste qu’un présent hébété, heureux peut-être mais inhumain, bestial, félin (je pense à la chatte qui dort sur mes genoux et ne se soucie absolument pas du drame que je suis en train de vivre).

Venons-en au drame. Cette toute petite chute, je n’ai d’abord pas pensé qu’elle pouvait avoir des conséquences. J’ai laissé mon travail, suis allé faire un tour, en pensant que le problème serait réglé au retour… De toute façon, comment imaginer que je n’avais pas fait de sauvegardes de ce disque dur – ou, plus exactement, que j’avais supprimé la plupart des sauvegardes existantes la veille pour faire de la place, remettre de l’ordre et préparer de nouvelles sauvegardes plus sûres ? On ne croit jamais aux chutes !

De fait, toutes les traces de ces deux derniers mois sont effacées, à l’exception des bribes ici mises en ligne. Cela ressemble à une sorte de petite attaque cérébrale : des pans entiers de cette seconde mémoire que constitue l’ordinateur ont été endommagées. J’erre, des heures durant, dans les dédales de cette mémoire perdue, je me heurte aux fantômes des fichiers vides dont les noms ne renvoient plus à rien. Certains documents sont inaccessibles, mais les chemins qui menaient à d’autres ont simplement été mélangés : j’essaie d'ouvrir une photographie de montagne, et voici soudain que retentit la voix de Catherine Ribeiro + Alpes ! (L'effet est saisissant.)

À force de patience, cliquant maniaquement sur des icônes multicolores, les yeux en sang devant l’écran, usant des logiciels de récupération de données les plus pointus, je retrouve des fragments de textes. En voici un très court, perdu dans 160 pages blanches parsemées de signes incompréhensibles. D’autres pages sont recouvertes de caractères chinois, comme si j’étais soudain devenu le poète chinois que j’ai peut-être été naguère, dans une autre vie, et que j’ai oublié… (J’ai comparé, dans un texte de « Sorties de route » perdu mais reconstitué depuis, l’écriture à la pêche : beaucoup de silence et de prises inutiles pour quelques paroles éventuellement utiles ; en voici une intéressante illustration...).

Soudain j’entends la voix de ma mère. C'est un enregistrement oublié, venu d'une époque indécise, et qui me fait entendre une conversation que je ne situe même pas... Devant ces signes incompréhensibles je repense aux derniers mots qu’elle avait tenté d’écrire – ces deux lignes qui ne ressemblent plus à une écriture, tracées en diagonale dans le gros cahier où elle tenait depuis plusieurs années le journal non-intime de sa maladie. (Reviennent aussi en tête d’autres images plus cruelles encore de sa fin, et que je me refuse à noter.)

Retour à l’informe, aux gribouillis de l’enfance, à l’en-deçà des signes, à la grande confusion des mots qui ne désignent plus les choses, ou plus les bonnes...

Et puis, la page blanche. Plus de traces. Plus de chemin. Tout s’arrête. Ce qui nous guette.

Cette perte – je veux dire, la petite perte sans conséquence de quelques semaines de travail et de nombreuses données anciennes – pourrait pourtant être une incitation à aller de l’avant, à refuser de plus belle l’écriture-tombeau et tout le pesant travail rétrospectif. Mais je cherche, je fouille mes décombres, pas même accablé mais de plus en plus fasciné par ce fatras en lequel se mêlent, mieux encore que dans les cauchemars ou à l’occasion d’un récital de Jean Guidoni, toutes les bribes d’une vie…

Bruits d’eau.

Gargouillis de noyade.

Craquements... 

11 octobre 2014

 


 

 

 

MUSIQUE ET L'ÉLOIGNEMENT

  

 

Le soleil d’automne fait flamboyer le feuillage rouge du merisier d'en face, et c’est encore une de ces journées fastueuses d’un automne qui se prolonge. Je ne guette cependant pas les signes de la fin, de l’hiver (il fait maintenant bien frais et les fleurs du forsythia, qui avaient recommencé de façon stupéfiante à pousser, sont tombées), mais le camion qui doit m’apporter L’éloignement. 

Le moment venu, je m’enferme avec le livre. Ce n’est pas tous les jours qu’arrive un livre qu’on a attendu quatorze ans… Je le palpe, le feuillette avec soulagement. Il est tel que je le voulais. On est loin de la quasi dépression qui avait suivi la publication des deux premiers : trop de projets pour cela, trop d’urgence, et les circonstances ne sont plus les mêmes.

Assis en plein soleil sur la terrasse de l’ouest je joue longuement sur le Crucianelli. Musique, le petit chat noir et blanc recueilli au sortir d’un cours d’accordéon pendant lequel il m’avait semblé, pour la première fois, être entré en musique (et ce fut ce soir-là tout un horizon qui s’ouvrait, avec la même fièvre, la même intensité, les mêmes excès que lors de ma découverte du bouddhisme, de la poésie japonaise, de l’ornithologie, etc. – preuve qu’on ne se refait guère…), Musique le bien-nommé semble sensible aux sons aigus de l’accordéon et vient se blottir sur mon épaule, puis sur le soufflet de l’instrument. 

(Musique est un chaton noir et blanc ; c’étaient aussi les couleurs de la lapine recueillie l’an passé, et qu'on a retrouvée morte ce mois-ci, sans doute empoisonnée…)

Lumière.

Musique.

Soleil déclinant.

Puis la nuit revient.

Le portrait cerné de noir sur le bureau bariolé.

La plume.

Les dernières pages du gros carnet bleu.

 

Le labeur ordinaire.

Les neuf livres à écrire...

Je repense à la conversation avec Robert sous le hangar, cet après-midi – Robert qui m’a raconté à nouveau le terrible incendie qui a fait basculer leur vie, en 1988… « Profite ! Profite tant que tu peux, pendant que tu peux ! »

Travaille. Lis. Veille. Guette. Sois vigilant. Vis, et flamboie encore, jeune automne, vieil arbre !

 

 30 octobre 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.