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 Déjà j'ai oublié les rêves du matin, dont cette vitre opaque semble me séparer. Je gratte alors (la vitre, la page) à cause de certaines images que je voudrais garder, et sauve ce que je peux.

 


 

 

GRATTER LA GLACE

 

À l’aube on entend les cris des pies et des pinsons, et l'on voit au-dessus de Belledonne une très faible lueur rose. La fenêtre de toit est complètement gelée. Ce ne sont pas les élégantes arabesques qu'on peut parfois y admirer, mais une couche grossière de glace mêlée à des restes de neige dans laquelle sont restées prises toutes sortes de particules noires (on a fait récemment des feux de cheminée). Le soleil a fait fondre la neige, puis le froid de la nuit a gelé l'eau. Par endroits cela fait comme la coulée plus franche d'une stalactite, mais sur la plus grande partie de la vitre la couche est fine, striée comme par des ombres, des nuages étirés dans un ciel de neige. Si l'on s'approche on peut voir des étoiles, des irisations, des paillettes.

Je reste allongé un moment à regarder la fenêtre bouchée. Déjà j'ai oublié les rêves du matin, dont cette vitre opaque semble me séparer. Je gratte alors (la vitre, la page) à cause de certaines images que je voudrais garder, et sauve ce que je peux.

 

*

 

Nous emménageons dans une nouvelle maison qui est, dans le rêve, presque un petit château — ce n'est qu'après coup que je pense à la Casa Bathlo de Gaudi, même si cette construction étonnante ne ressemble à aucune maison réellement dessinée par Gaudi. Je revois les façades ocres trouées par ce qui rappelle les alvéoles d'une ruche, avec un patio, une cour carrelée, des portes ouvragées, un grand portail aux ferronneries admirables, des passerelles menant à la maison voisine qui n'est pas mitoyenne mais dont le toit rejoint celui de notre maison avec lequel il forme une protection contre le soleil ou la pluie (il semble que nous soyons dans un pays assez chaud). 

Nous longeons la façade extérieure par une ruelle entièrement carrelée qui est pourtant encore dans la maison : les limites entre le dedans et le dehors sont brouillées. Ma mère est là, qui explique qu'il va falloir nettoyer à nouveau toutes ces alvéoles qui, par endroits, sont maculées de suie, et elle ajoute (en faisant sonner les voyelles avec cet accent du midi dont elle n'avait jamais pu se défaire) que c'est « un sacré travail ». Elle est assez mécontente car elle a déjà tout nettoyé et qu'il lui faut recommencer. (Je note au passage que la présence de ma mère vivante apparaît, pour la première fois depuis sa disparition, comme tout à fait normale.)

À l'intérieur il y a des instruments de musique, un banjo, deux guitares, dont Léo et moi nous emparons. (Je reconnais la cuisine de la maison de Montluçon, vendue depuis peu.) Léo chante en s'accompagnant à la guitare. Il chante très bien, et improvise un texte qui parle de la maison.

À l'extérieur le jardin est une jungle, qui cette fois rappelle la Guyane. Il y a un grand bassin plein de tritons alpestres. Est-ce que tu as déjà vu le ventre des tritons ? J'en attrape un sans peine car ils sont très nombreux, et montre à je-ne-sais-qui le ventre orangé (il me revient en mémoire que j’ai fait cela cet été, à Beaufort, au détour d’une mare). Je le relâche ensuite et il se laisse couler lentement comme le font les tritons. Je les observe. Je parle du bassin du Carrel ou je passais, enfant puis adolescent, tant de temps à observer ainsi les tritons. Je dis qu'on n'en trouve plus beaucoup parce que les gens se servent des bassins pour élever des truites. Je suis saisi à ce moment d'un très profond sentiment de nostalgie.

Le rêve ainsi mêle en un même lieu fictif la Guyane, Barcelone, les Alpes, le passé, le présent, les vivants et les morts. Un poème pourrait faire cela aussi, qui paraîtrait peut-être vif le temps de la lecture. Mais le rêve est donné, entièrement donné, et autrement plus vrai qu’un poème pendant le temps où le rêveur se laisse ballotter par ses images. 

Bien sûr le rêve n'est pas partageable et on ne peut le fixer; mais ces lignes en gardent tracent, et je sais que la maison qui y est évoquée a déjà pris place dans la longue série de ces maisons rêvées auxquelles je repense souvent avant de m'endormir dans l'espoir d'infléchir le cours des rêves pour y retourner, et qui n'ont ni plus, ni moins de réalité que le souvenir de ces maisons que j'ai « réellement » habitées (car le rêve de cette nuit était d'une incroyable précision, dont je ne pourrais rendre compte qu'au moyen d'un effort d'écriture considérable qui ne produirait qu'un texte illisible et sans plus d'intérêt que ces bribes…).

 

2 janvier 2015


 

 

ÉCRIT EN LIBERTÉ

 

Et je suis là encore avec mes mots, mes silences et mes rêves. Dans la nuit ce ne sont pas des images de foules ni de fusillades qui me viennent, mais celles d’une étrange cérémonie funèbre autour du portrait de ma mère. Cela se passe dans une grande pièce nue qui est peut-être celle de l’appartement de Chambéry, mais plus froide, plus lumineuse, et débarrassée de tous ses meubles. Je tire les stores, tamisant la lumière. La cérémonie consiste à découper des silhouettes qui représentent différents membres de la famille, ainsi que des fragments de paysages dont je suppose qu’ils renvoient à des souvenirs communs, pour les poser sur une sorte d’autel. À chaque fois je dois prononcer quelques mots pour accompagner ce qui ressemble à une offrande, puis on reste silencieux.

Au matin je reprends cet autre rituel de l’écriture. Suivant l’humeur, la nécessité du moment, le temps qu’il fait, le degré d'enthousiasme ou de découragement, je découpe et je mets en place tel fragment de telle partie de ma mémoire. Je regarde dehors ou dedans, au passé, au présent. Dimanche, rien ne m’a semblé plus nécessaire que de me replonger dans certains textes forestiers laissés à l’abandon. Je me réjouis de ne pas être enfermé dans un unique projet d’écriture qui me couperait du flux intermittent de la vie quotidienne, de ce qui demande à être vécu et éventuellement dit au présent – ce fut, d’une certaine manière, le piège de L’éloignement, auquel j’ai échappé en faisant éclater la ligne narrative, en écrivant au jour le jour ce qu’il m’importait sur le moment d’écrire, quitte à résumer (bâcler) dix livres en un seul (probablement l’un des défauts de ce livre longtemps mûri, mais écrit dans l’urgence), et quitte aussi à devoir tailler dans la masse du texte comme il m’a fallu le faire avant d’en présenter une version que j’espère tout de même cohérente et lisible. M’a sauvé aussi le fait que le temps de l’écriture a été très ramassé – un peu plus de cinq mois – et intense (j'écrivais alors des nuits entières sans fatigue). J’ai cependant vécu la fin du livre comme une délivrance : plus de projet, plus rien à dire, je vais pouvoir écrire, c’est-à-dire écrire à ma guise, pour de bon, comme il se doit, en liberté.

J’écris en liberté, comme on habite une chambre quand on est seul et qu’on n’a rien à faire : je me lève, me ressers du thé, m’accoude à la fenêtre du sud (temps gris, dernières traînées de neige molle, effluves printanières), scrute la fenêtre du ciel (nulle trace de givre ce matin, mais un pinson qui me surveille depuis la cime du poirier), reviens à ma table d’écriture, puis m’installe à nouveau sur ce transat offert à ma mère malade qui m’aide maintenant à soulager mon dos et me donne des allures de moribond. Je regarde encore les photos, les portraits, le ciel, les carnets posés sur le pupitre. Puis à nouveau le ciel – une charbonnière a remplacé le pinson. 

C’est peu.

En sourdine se repose la question de la barbarie qui cerne une paix si fragile et, je sais bien, en un sens si étroite (même si je n’en ressens pas l’étroitesse), si égoïste ou, disons, si peu et si injustement partagée. Le chapitre de L’éloignement  intitulé « 11 septembre 2001 » ne parle que de ma première rencontre avec celui qui allait devenir le personnage d’Éliton. Ce n’est pas par indifférence, ni je crois par repli frileux sur l’intime. C’est façon de dire peut-être qu’à l’échelle de ma vie et du livre l’événement en question établit une rupture aussi nette entre l’avant et l’après que, pour les pays occidentaux, les attentats du 11 Septembre. Cela dit aussi malgré tout mon peu d’entrain à réagir de façon directe à l’actualité immédiate – autrement dit, mes réticences face à la littérature engagée. 

Contre la barbarie, qui se rappelle à nous de façon ponctuellement plus brutale mais qui est toujours là, je me dis qu’on n’a pas seulement besoin de discours, de slogans, de mouvements de foules et de minutes de silence (on en a besoin dans un premier temps) mais aussi de silence, de beaucoup plus de silence, et de ce travail humble, patient, tourné vers soi et le monde, que permet la poésie.

On a besoin de retoucher terre, de sortir de l’enfermement des idées qui tournent en rond et finalement déraillent, pour retrouver un sens de la présence à soi et au monde, un sens de bonté très profond. On a besoin d’apprendre à faire à neuf l’expérience de vivre.

 

10 janvier 2015


 

 

 

EN ATTENDANT LA NEIGE

 

Ce matin c'était presque le printemps. Les tambourinages des pics résonnaient dans les ruelles du village et l'on sentait, mêlés aux parfums aigres des troncs coupés, une odeur de terre fraîche qui montait dans l'air presque tiède. Douze degrés au thermomètre, et l'envie de partir rôder dans les bois me reprenait. J'ai regardé un moment les crêtes depuis la fenêtre de toit : je savais qu'une perturbation venait, qu'on allait perdre presque vingt degrés en deux jours, que la neige arrivait.

 

Toute l'après-midi je me suis replongé dans de vieux carnet parfois difficiles à lire. J'ai recopié un fragment qui parlait d'une averse de neige à Chambéry en janvier, quelques pages d'un séjour à Paris déjà ancien. Je constate que ces fragments-là ressemblent à s'y méprendre à ce que je peux écrire aujourd'hui. Ce n'est ni mieux, ni moins bien. Aucun progrès, aucune dégradation. Je ne vois pas mieux ni moins bien. Je retrouve dans ces carnets toutes sortes de citations, de références plus ou moins oubliées, et que j'aurais pu recopier telles quelles aujourd'hui. 

Il n'en résulte aucun découragement particulier. Je ne prétends pas faire autre chose que de tourner en rond, ainsi que je l'ai écrit d'ailleurs dans un chapitre de L'éloignement. C'est ma façon d'assurer la permanence. Je ne me lasse pas de ce ressassement, pas plus que je ne me lasse de la pluie, ou d'habiter ce lieu. À cause de mon dos douloureux je suis presque allongé dans le transat rouge entre la fenêtre et les livres. Je bois du thé en soliloquant pendant que les enfants jouent et que la pluie crépite. L'écriture me permet de vivre en parallèle plusieurs mois de janvier, une vie diffractée, multipliée, un peu plus foisonnante. Plus vivante.

À quoi bon retranscrire ces observations banales sur la neige ou la pluie ? Eh bien, c'est au fond très simple : cela me fait plaisir. Je dirais même que cela me rassure, comme me rassure le bel ordonnancement de la bibliothèque, les livres bien classés qui disent aussi les années écoulées. Je regarde au-dessus de la bibliothèque gauche les pommes de pin glanées un peu partout et mêlées à des graines de Guyane ; au-dessus de la bibliothèque droite ces pierres et ces cristaux que je traîne avec moi depuis l'enfance ; au-dessus de la bibliothèque centrale des crânes des bouquetins, fous de Bassan, marmotte, castor ou singe, et chacun d'eux me rattache aussi à une escapade passée. Je tiens bon les lignes du passé, je ne dévisse pas de cette falaise du présent parce que je m'y accroche.

Cette chambre aussi est un poème ou un rêve. 

Tout cela est en outre assez impersonnel pour que n'importe qui d'autre puisse prendre plus tard le relais, se mettre à la fenêtre et dire ainsi que je le fais : ce matin il faisait doux mais on annonçait la neige…

 

16 janvier 2015


 

 

 

LA NUIT, LA NEIGE

 

 

La nuit la neige

ne fait aucun bruit, elle

tombe

en grand silence

et les bêtes se taisent

à l’entrée des terriers.

 

La nuit la neige

enserre les villages 

d’un bâillon de silence

les flocons papillonnent

sous les yeux des enfants

qui dorment, poings serrés.

 

La nuit tu perçois

le souffle de la neige

à l’atonie de l’air

un corps d'oiseau exsangue

est tombé sur le toit

tu sens très bien cela.

 

Tous les livres ont brûlé !

au dehors tu vois ce

cauchemar silencieux :

l’encre

et le papier 

qui tombent, séparés.

 

La nuit la neige

ne fait aucun bruit, elle

tombe

en grande pompe

sur les hommes qui rêvent

au fond de leurs terriers.

 

17 janvier 2015


 

 

 AU PIÈGE DU RÉEL

 

Des larmes, beaucoup de larmes, des sanglots d’enfant à n’en plus finir et que rien ne retient, ni main sur l’épaule ni pudeur : le rêve peut aussi amener cela. On en ressort épuisé, on s’étonne de ne pas trouver l’oreille trempé. Toutes les larmes de ce chagrin ont donc coulé à l’intérieur? Il y a donc tant de peine cachée dans la tête des gens?

Je reste allongé à regarder la fenêtre de toit obstruée par la neige et encadrée de noir. Le malaise ne s’apaise pas, comme il arrive parfois quand, à l’issue d’un cauchemar, on comprend que les images qui nous oppressaient n’étaient que des chimères – parce que la chimère ici révélée n’était pas le rêve, mais la réalité (ou ce qu'on désigne plus ou moins confusément ainsi). 

J’ai revu dans le rêve ma mère, en sachant qu’elle n’était plus. Je l’ai revue à toutes les étapes de nos vies, comme dans un album de photographies vivantes ou comme au moment de la mort quand les souvenirs, dit-on, s’accélèrent avant de disparaître avec la conscience qui les portait. C’est, en moi, un enfant de quatre ou cinq ans qui a revu, et perdu, sa mère jeune. 

J’ai revu l’allée des marronniers, la petite butte, le parc du lycée, la voiture rouge à pédales et elle, à la fenêtre, qui me regarde avancer. J’ai revu le cadeau acheté dans cette boutique de Ferney, la bonbonnière fleurie « je t’aime, petite maman… », et la pièce de cinq francs tendue au commerçant (j’ai très bien retrouvé cette sensation de la pièce de cinq francs lourde et brillante dans ma main d’enfant). J’ai retrouvé ces images dont je ne savais même pas qu’elles avaient été conservées intactes dans les replis de ma mémoire – et c’était tellement triste, tellement douloureux de revoir tout cela…

Le rêve peut-être un piège, qui vous impose sa direction, son pas de côté, sa volonté, sans qu’on puisse rien faire pour lui échapper. Quand Barbara repasse à Saint-Marcellin sur les lieux de son enfance, c’est elle qui demande à son chauffeur de l’y arrêter – quitte à le regretter ensuite (« J’ai eu tort, j’ai voulu revoir le coteau où glissait le soir… »). Moi, je n’ai rien demandé. Je me suis simplement fait prendre dans ce piège tendu par le sommeil, à un moment où j’étais désarmé. La réalité est ce piège que le rêve parfois nous révèle dans toute sa cruauté.

 

18 janvier 2015 


 

 

 

CRÉPUSCULES DU SOIR (ET DU MATIN)

 

Jours brefs. À cinq heures l’épaisse couche des nuages est encore éraflée par une petite coupure de lumière, que referme bientôt le gris. Certains soirs c’est au contraire un large triangle assez spectaculaire qui flamboie du côté du Vercors – qui flamboie, puis charbonne, puis s’éteint. Le résultat est de toute façon le même : on se retrouve dans le noir, il fait froid, on frissonne. 

Nuit glacée. Les yeux brûlants, blessés, je relis les poèmes de Jean-Pierre Chambon : ils aident à continuer à voir malgré la fatigue et la nuit. Tout venant, et le Tout émerge de toutes ces choses banales qui adviennent… Souvent le recours à ces juxtapositions d'images « du dehors », de « choses vues », permet de retrouver en soi des images qu'on pensait perdues, et dont on découvre le caractère précieux et touchant. 

Puis je dérive. Je ferme les yeux et je pense à ce texte que je voudrais, qu'il faudrait écrire, que je n'écris pas, ou pas encore, seulement en rêve, par bribes (écrire ces lignes qui ne demandent aucun effort n’est sans doute qu’une façon de rester en contact avec la possibilité du livre). Un livre sur les îles, un livre qui serait lui-même une île, avec beaucoup de fleurs comme sur une très belle tombe. Si j’écris, quand j’écris (comme cela m’est arrivé il y a quelques jours après avoir réécouté Angélique Ionatos), c’est ce rêve d’île qui resurgit, durablement embusqué dans mes marges.

Le Livre de Madère, par exemple…

Ce soir-là cependant je m'endors trop tôt, sans avoir travaillé. Le sommeil est un renoncement, l'expression d'une lassitude devant la réalité. Soudain on est lassé. On préfère l’enclos du rêve. Bien sûr je sais à quel point ce temps perdu, ce temps des refus, des crispations, de la fuite, du sommeil, est nécessaire pour permettre au texte d'apparaître, et fait partie de ce mouvement imposé qu'il est difficile de forcer (ce n’est peut-être là qu’une façon biaisée de justifier l’injustifiable renoncement, la fatigue, le manque d’allant). Il faut beaucoup de prose et de paroles inutiles, comme celles-ci, pour faire émerger le poème… 

Il est pourtant tout aussi nécessaire de se fouetter, de se forcer, de s'éperonner dans les côtes, de lutter contre le laisser-aller. Certains poèmes, certaines paroles ne sont là que pour ça : fouetter, réveiller, comme une paire de claques ou une douche froide le matin. Comme l'aube grise nimbée d’un peu de rose qui commence à flotter sur le pourtour flou de la montagne, comme un cri de corbeau dans le silence de six heures. 

Cravache ! Travaille ! Travaille-toi, travaille ton texte, travaille à ta vie. 

Le matin venu, on rouvre les paupières sur un monde neuf. On regarde l'aube grise, les trois corneilles sur le fil électrique en face, la vallée et ses passants. On annonce de grandes chutes de neige. Chute ! Prépare-toi. Le moment où tu pourras pour de bon te laisser aller, fermer les paupières, dire que voilà, ça y est, c'est terminé, n'est pas encore venu. Nous ne sommes encore qu'au premier mois de l'année...

 

 27 et 28 janvier 2015 


 

  

 

7 ANS DE NEIGE !

 

Neige, neige et encore neige, toute la nuit et, après une accalmie ce matin, toute l'après-midi. Janvier s'achève sur le triomphe de la neige.

Je joue longuement de l'accordéon en regardant tomber la neige. Au bout d'un moment je continue à jouer sans les notes, juste avec le soufflet. Puis j'arrête. Je voudrais pouvoir improviser un vrai chant de neige, dire par la musique la joie, la tristesse, la blancheur, le silence de la neige, comme hier soir à Meylan Peirani et Portal. Je ne sais pas.

Je reste à la fenêtre. Je regarde les rares voitures remonter ou descendre lentement la route blanche, et la neige qui tombe et tombe encore. Je relis les premiers carnets du Villard et y retrouve cette même atmosphère neigeuse: c'était il y a sept ans, au moment de l'installation dans le bureau enfin terminé. Il semblerait, à relire ces lignes aussi fraîches que les traces laissées par le renard qui vient de traverser, que la neige n'a jamais cessé tomber.

Une chute de sept ans.

En ce temps-là je donnais des cours particuliers à un élève atteint d'une tumeur au cerveau. Il souffrait de violents maux de tête. Je m'inquiétais pour lui. Il y a deux jours j'ai revu son petit frère, qui est maintenant plus grand que lui ne l'était à l'époque (dieu que tout cela est confus, et remplit de confusion!), et qui m'a donné des nouvelles. Les maux de tête ont recommencé. Sept années de souffrance, donc, avec (on peut l'espérer) des accalmies (mais il suffit que le mal revienne pour que ce soit aussitôt comme s'il n'y avait jamais eu d'accalmie...).

Sur le petit autel rouge, mes disparus me regardent en souriant. Je regarde leurs sourires, leurs traits figés par la photographie ; et je regarde pour eux, puisque je peux encore le faire, l'averse de neige qui s'abat sur la vallée de plus en plus sombre, de plus en plus opaque, de plus en plus glacée.

 

31 janvier 2015

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.