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C’est un soir de juillet limpide et ordinaire

dans un hameau de montagne

qui clôt une journée ardente... 


 

  

 

LE GRILLON DE L’ÉTÉ

 

 

 

L’été ivre mort s’écroule et s’endort, la vie s’évapore…

Jean Vasca, « Canicule ».

 

Canicule ! clame-t-on, canicule – et c’est vrai qu’il fait tiède, jusque dans ces montagnes. On s’assoit sur les hauteurs du jardin, protégé par la voûte claire des noisetiers et l’ombre du grand sapin. Dans le verger où broutent deux chevaux la voisine paysanne passe la faux ; on admire la précision de son geste et le jaune de la paille. Corneilles et pies se disputent bruyamment car le nid de la pie a été attaqué : crécelles d’alarme, tumulte, protestations, ce n’est nulle part la paix.

Canicule ! clame-t-on, mais ici on respire encore. La brise fait bouger les herbes que le chat attrape. Les bouleaux frissonnent encore. Aucun nuage, aucun orage en vue pourtant : c’est la grande et trompeuse stabilité de juillet qui pèse sur le pays. 

Sonnailles, vrombissements, cris d’insectes et d’enfants sur fond de grand silence : on entre dans juillet. Pour la première année le petit cerisier malade a donné une poignée de petites cerises d'un beau rouge brillant, que les enfants et les oiseaux se partagent. Une voix lointaine dans le village dit qu’il fait chaud, et la brise s’arrête. On sent sur la peau de petites paillettes de chaleur qui éclatent comme des flocons. Clément cherche, et trouve, des fraises sauvages qu’il ramasse, mange ou me tend avec ravissement ; puis il reprend sa tâche qui consiste à éplucher consciencieusement, à la façon d’un écureuil, un cône d’épicéa.

Fruits rouges, champ jaune, soleil blanc, et la tache orange du grand parasol en contrebas.

Canicule ! clame-t-on. On se cherche, et on trouve, quelque chose à faire, quelque chose pour se protéger de la grande vacance qu’on sent poindre en juillet comme les arbres nous protègent du ciel trop vide. On désherbe. On rêvasse. On pense à quelque chose (ce cognassier planté l'an passé en pleurant, souviens toi...). On pense à autre chose. On boit du thé. On griffonne ces lignes sur le carnet.

Cela, ce griffonnage-là, ce n’est pas par peur de l’inutilité, non, ni par manie, ni par jeu, ni pour tromper le temps ; c’est juste un crissement presque machinal et qui ne gêne en rien − mon crissement de grillon de l’été.

 

1er juillet 2015


 

 

 

LE BAL DES TÊTES

 

 

Ce rêve comme un uppercut reçu en pleine face me réveille à quatre heures. Je suis assis dans une salle de restaurant presque vide, quand entrent un à un, comme sur une scène de théâtre, Françoise A., Alex et Marie-No, mon père puis ma mère. Je reste stupéfait car tous sont tels qu’ils étaient autrefois – disons, il y vingt ans. Je regarde Françoise avec un air probablement assez ahuri car elle me demande en se moquant un peu ce qui m’arrive. Je regarde ma mère. Je fais de grands efforts pour dissimuler mes larmes. Je les embrasse tous, et ma mère en dernier. Je m’exclame finalement : « Ce n’est pas du tout le bal des têtes. Comment avez-vous fait pour ne pas changer à ce point ? Je ne dis pas cela pour être gentil, c’est une vraie question ! » L’idée du rêve ne m’effleure pas, non plus que le rapprochement pourtant si évident avec Quartier lointain. 

Soudain je constate qu’Agnès et Valérie sont également là, et je m'exclame avec emphase que mon bonheur est complet. Je les questionne à propos du dernier livre qui devait être terminé le week-end dernier sans faute. Puis je m’éveille, un peu sonné. J’ouvre en grand la fenêtre de toit et regarde un moment, dans la nuit encore profonde, le réverbère allumé.

 

2 juillet 2015

 

 

NB. Le "bal des têtes" fait référence au bal auquel la narrateur de La Recherche du temps perdu assiste, dans le dernier volume du Temps retrouvé, bal pendant lequel il retrouve les protagonistes de son ancienne vie mondaine terriblement vieillis; le choc, amplifié par la découverte du possible accès au "passé vivant" qu'offre la mémoire involontaire, décide de sa vocation d'écrivain.


 

 

  

SILENCE, ÉCOUTE

 

 

Silence, écoute

comme le monde se passe bien

de ta voix.

 

Silence, écoute

comme ça grésille, comme ça grillonne

comme sa froisse son papier.

 

C’est un soir de juillet limpide et ordinaire

dans un hameau de montagne

qui clôt une journée ardente. On entend

des rires au loin des gens qui fêtent un anniversaire et puis

les clarines, les chevaux qui s’ébrouent

et les voix des enfants par la fenêtre ouverte.

 

Silence, écoute,

sois raisonnable laisse

sonner les clarines sans toi

ne t’en mêle pas, tais-toi, écoute

comme le monde se passe bien

de ta voix.

 

Le grand tilleul oscille un peu en silence offrant

perchoirs et cachettes aux passereaux

le ciel aussi se tait

que traverse une dernière corneille attardée

dont le crô-crô décroisse.

 

Tes cendres reposent sous les grands châtaigniers

repose, tais-toi, écoute comme

en ton absence on rit, on chante, on parle

on vit quand même

sans toi.

 

3 juillet 2015


 

 

  

QUI CRIE ?

 

 

C'est tard la nuit. Assis sur un tabouret dans un bar avec quatre ou cinq comparses accordéonistes, je joue "Don't worry be happy" au hautbois. Parfois je me trompe, mais je suis tout de même très fier de savoir jouer du hautbois – tout en trouvant le son de mon instrument décevant, car ce hautbois sonne comme une flûte à bec…

Soudain je me mets à crier. Je crie parce qu’on ne m’entend pas, ne me comprend pas, ne m’écoute pas. Je crie et je commence à briser méthodiquement, et dans l’indifférence générale, tous les objets qui me passent par la main, des verres, des assiettes, et tous les pots Denbac collectionnés des années durant par mon père et qui encombrent quelque peu la maison des Vellats vendue depuis hier… Je suppose que le hautbois y passe également. Je ne sais plus si c’est la violence du rêve ou les miaulements de la chatte qui finalement me réveillent.

Quatre heures. La chatte Onça se serre contre moi en miaulant. Elle se remet d’un moment pire qu’un cauchemar : tout un long jour bloquée sur le toit de la maison, parce que j’avais refermé dans la nuit la fenêtre de toit sans savoir qu’elle y était montée et que, même après que je l’ai rouverte, les tôles devenues brûlantes l’empêchaient de me rejoindre. Il a fallu attendre le soir pour qu’elle puisse redescendre, et depuis elle ronronne, elle miaule et se frotte à mes pieds, éperdue d’une reconnaissance que je ne mérite guère.

Cinq heures : les premiers chants, les premières lueurs d’une aube déjà trop tiède. Pas un nuage dans le ciel vide. 

 

4 juillet 2015


 

 

 

 

LE VAMPIRE DU VILLARD

(notes de ma cave)

 

 

Par la petite fenêtre de la cave le jour violent pénètre à peine. Je m’installe face au mur et bien vite je ne sais plus ni l’heure, ni le temps (qui est très chaud, dehors, parait-il – mais ici je tremble presque). Cette cave autrefois servait d’étable (il y avait encore la mangeoire en bois, là-bas au fond, lorsque nous avons acheté la maison en février 2008, et de grandes poutres pourries entassées sur la terre battue). J’ai en projet de l’aménager complètement pour en faire une sorte de salon de musique pour accordéoniste insomniaque… 

Pour l’heure je reviens sept ans en arrière, à l’époque où juillet était encore indissociable des départs à Montluçon chez mes grands-parents italiens. Peut-être un jour rassemblerai-je toutes les bribes qui me restent de ces moments banals, précieux, disparus ; je me contente aujourd’hui d’en inclure les traces dans cette rubrique de « La Vigie du Villard », non seulement par facilité mais parce que le passé semble tellement présent entre mes vieux murs, et que ce n’est même peut-être qu’ici, en mon hameau savoyard et en cette cave pareille à l’intérieur d’un crâne humain, que subsiste encore un écho de ce que je nommais « Montluçon »…

 

6 juillet 2015

 

*  *  *

 

Un vent chaud s’est levé au dehors, qui traverse la maison et qui donne la fièvre. Réfugié à la cave je tiens compagnie aux faucheux, au bayan et au chat Musique qui me rejoint bientôt. Je continue à fouiller les décombres des étés passés : quand j’aurai terminé il fera nuit, ou ce sera l’hiver… Dans ces pages je parle des gens plus que des oiseaux et des arbres. J’évoque des histoires aujourd’hui effacées, et que je regrette de ne pas avoir enregistrées lorsque c’était possible (il ne faudrait pas laisser se perdre ainsi les traces de nos vieux, les traces de nos vies). Et puis, obsessionnellement peut-être, je fais le point, je cherche à m’orienter, comme si nous avions autre chose à faire dans nos vies que de tourner en rond ou de se laisser porter par la marche des choses… 

 

7 juillet 2015

 

*  *  *

 

Écrire depuis la cave établit un filtre supplémentaire avec le monde extérieur. On se tient à l’écart de l’été comme un oiseau nocturne ou un moine dans sa cellule. À l’abri, dans le repli, on s’enfonce, on se tasse, on se renferme (on va d’ailleurs finir par sentir le renfermé j’en ai peur). Du dehors on ne voit plus grand-chose : un coin de ciel bleu pâle sans nuages, le toit ensoleillé du hangar des voisins (une pie, une corneille, un rougequeue pourraient encore venir y sautiller) et les feuilles des lilas qui bougent et attestent de ce que le vent continue à souffler, de ce que le monde continue à tourner. On n’entend aucun son, aucun chant, aucun appel, mais le gargouillis organique de la maison : l’eau qui passe dans les tuyaux, des coups sourds parfois, des frottements, des grattements de griffes sur la dalle du dessus…

D’ici je sens pourtant encore battre le pouls du temps. Je projette sur le mur, sur le ciel barré de noir, sur l’écran, mes images, mes mirages, mes hommages, mes orages d’anciens étés. Puis soudain je reprends le bayan et creuse à l’intérieur de la cave, une autre cave sonore, une crypte encore plus souterraine, au dedans, en dessous – et ça vibre, ça résonne, ça vit encore…

 

9 juillet 2015

 

*  *  *

 

La bourrasque rouvrait le livre oublié sur le chambranle.  C’était juillet, juillet 2012. L’aventure recommençait. Où j’allais, je n’en savais trop rien. Je venais de terminer l’écriture de L’éloignement et, momentanément délivré d’une sorte de caillot qui empêchait l’écriture et la vie de circuler, libéré un temps du souci de me raconter ainsi que du poids d’un bon sac de souvenirs, j’écrivais sans projet, pour voir, comme on flâne, comme on patine, comme on regarde à la fenêtre en se levant. J’écrivais, je dégringolais paisiblement le long du terrain plat de la page, tantôt m’éloignant, tantôt me rapprochant du centre... J’écrivais sans effort, sans objet, et par moments presque sans sujet. 

Je suivais le mouvement assez incertain des hautes herbes ballottées par la bourrasque.

 

Je m’étais tout de même fixé quelques règles. Écrire tous les jours, de préférence en vers libres, sans recherche formelle particulière mais en visant une sorte d’anonymat qui me semblait (et me semble toujours) être le propre de l’écriture poétique. L’intensité avec laquelle je vivais ces jours heureux me semblait suffisante pour transformer en poésie la prose ordinaire des jours. 

Naturellement je me trompais. Je croyais, j’ai cru « vivre en poésie ». J’ai cru être arrivé dans une de ces sphères supérieures de la conscience à laquelle peut prétendre un esprit dégagé. C’était une illusion. Je scrutais, je griffonnais néanmoins avec une ferveur immense, pensant – changeons de métaphore – instantanément transmuter en or le plomb des orages et le fer des menaces. 

 

Il y a un point toutefois sur lequel je ne me trompais pas : cet été-là, cet été réellement vécu, cet été paisible passé en famille ici ou là, à la maison ou à l’abade, c’était de l’or. Peut-être en effet n’y avait-il pas lieu de faire beaucoup d’efforts sur la langue et le rythme, mais simplement de prendre en notes, très simplement, comme je le faisais…

Choses vues, choses entendues, choses vraiment vécues, très simples, très précieuses, et fragiles… 

 

Ces vers, force m’a été de reconnaître après coup qu’ils étaient bien inégaux, mal dégrossis, artificiellement arrachés à la prose à laquelle je me suis ensuite convaincu qu’il fallait pour la plupart qu’ils retournent (les textes qui suivent, extraits du carnet tenu en ce mois de juillet, ont par la suite été utilisés pour composer un ouvrage inédit et, à ce jour, inabouti, intitulé Derrière les lignes : la première partie en est située en Savoie, la deuxième en Dordogne et la troisième dans le Jura).

Sans doute je m’étais laissé aveugler par l’éclat de ce si bel été. Sans doute aussi avais-je été trop pressé. Dans Le sens de la marche Jacques Réda note ceci, qui doit correspondre à une expérience généralisable à la plupart des écrivains pour lesquels l’écriture passe par une observation attentive et même une lecture du monde extérieur :  

« Il me faut en général beaucoup de temps (quelquefois des années) pour atteindre et comprendre le sens véritable de ce que j’ai observé. Comme si rien ne parvenait à sa plus juste intelligence, à sa pleine capacité d’émotion, qu’à travers des épaisseurs mentales qui font obstacle mais, en même temps, opèrent lentement comme des filtres. »

Mais je brûlais d’atteindre à ce rêve que j’avais, je crois, effleuré quelquefois : faire que la vie et l’écrit coïncident vraiment. (J’avais en tête ces quelques exemples à mon avis indépassables, dont je parle tout le temps et qui auraient dû me paralyser tout à fait : ainsi du livre de Jean-Pierre Abraham Ici présent, ou de tous les volumes des « notes de carnets » de Philippe Jaccottet réunis sous le titre de La Semaison.) 

Il peut y avoir bien des raisons à cette sorte de rêve. Ce peut être lié à une certaine forme d’égoïsme ou de paresse de l’écrivain qui, refusant l’effacement mallarméen ou la claustration proustienne, écrit pour lui-même bien plus que pour un hypothétique et lointain lecteur. Ce peut être aussi le signe d’un réel accomplissement spirituel et artistique. Être capable d’écrire au rythme même de la vie ! Ainsi sans doute de Bashô. Mais c’est le plus souvent lié aux circonstances de la vie, plus exactement à ses limites, qui imposent d’écrire dans l’urgence, de jeter là ce qu’on peut parce qu’on n’a plus le temps, plus le choix, parce qu’on ne peut plus se permettre d’accumuler des images et des notes pendant dix ans avant d’écrire pour de bon…

Voici la suite du passage de Jacques Réda cité plus haut :

« Pour n’avoir pas respecté ce principe de décantation, je n’ai à offrir, en somme, qu’une simple suite de croquis. L’image profonde m’échappe encore. Un lecteur indulgent et perspicace la distinguera peut-être mieux que moi dans ces lambeaux. Certainement elle y flotte, et une arrière-pensée un peu mélancolique m’incite à la livrer : il se peut en effet que la durée de la décantation excède celle qui me reste à parcourir. »

 

Parfois je me sentais très vieux, très malade, comme si c’était moi que le cancer rongeait, comme si j’avais été certain de vivre mon tout dernier été.

Parfois je m’étonnais d’avoir sans doute devant moi plusieurs étés à vivre, et peut-être même autant que j’en avais déjà vécus – mais ce serait sans elles, sans ma grand-mère et sans ma mère, que je savais condamnées.

Je regardais dedans, dehors, et restais interdit devant cette grande douceur qu’il y avait à être encore sur ce versant-là de notre vie, ensemble vivants, et le monde entier semblait baigner alors dans une sorte d’harmonie fugace.

Je faisais provision d’images, j’en bourrais mon sac et les carnets comme un marcheur incertain de trouver une source sur tel sentier de montagne précautionneusement bourre son sac de bouteilles d’eau.

J’ai continué, je continue ainsi, insatisfait de le faire, plus insatisfait encore de ne pas pouvoir le faire davantage. Même enfermé dans cette cave à minuit, vampire plus que vigie, je suis encore et toujours les mouvements des hautes herbes ballottées par les bourrasques

 

12 juillet 2015


 

 

 

 

LA NUIT NOUS PORTE AVEC BONTÉ

 

 

 

Minuit : la lumière blanche du réverbère comme une pleine lune perpétuelle éclaire les va-et-vient des chauves-souris. Deux nuits presque aussi blanches que la lumière en question, à cause d’une part d’une infection virale de l’ordinateur sur lequel je pianote ces notes, et ce soir d’un problème de fuite dans des travaux de plomberie pour lesquels j’assiste mon père. 

Je devrais en toute logique être exaspéré de tant de temps perdu, de cette journée aussi passée sans écrire ni même jouer de l’accordéon. Curieusement, il n’en est rien. La fatigue parfois rabote les angles. Le fait de rester longuement concentré sur une tache, aussi absurde soit-elle, brouille les repères et fait doucement sortir de soi. 

Ce soir il n’y a pas d’eau (la fuite n’a pas pu être réparée, et il faudra refaire demain ce qui a été fait aujourd’hui). Les enfants sont restés plus longtemps à jouer au jardin. On sent qu’on est un petit peu hors du temps, dans cette période paradoxale des travaux. On sent qu’on construit quelque chose, et ce sentiment-là est, je crois, le seul qui permet d’alléger la pesanteur destructrice du temps – contre cette force qui fait les fuites et les cancers informatiques, la ténacité finit au moins par payer : l’ordinateur fonctionne à nouveau, et les travaux de plomberie seront finis demain. 

Il y a un an on pleurait calmement. Avant-hier mon père a vendu la maison des Vellats, et trouvé hier l’appartement dont il rêvait et dont je ne pensais pas qu’il puisse exister. René Char dit cela d’une façon à mon goût un peu trop ampoulée : « À chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir ». Bien. Ramené au terre-à-terre de nos vies ordinaires, cela veut dire qu’on continue à faire les travaux dans la maison, comme autrefois, et donc à gagner de la place, une pièce supplémentaire au sous-sol qui permettra de faire de la musique nuit et jour et d’accueillir plus confortablement les invités ; cela veut dire qu’on déménage encore, qu’on vit encore, qu’on s’enthousiasme encore pour des broutilles, pour de belles choses, pour des rencontres. 

11 juillet 2015, la nuit nous porte avec bonté. Je retourne à la cave, m’empare du bayan, et joue jusqu’à en être tout à fait étourdi « La liste de Schindler », ô la belle et mélodie triste, triste et apaisée…

 

11 juillet 2015


 

 

 

 

CÉRÉMONIE D’ÉTÉ

(où le deuil étincelle)

 

 

Au dehors on entend les feux d’artifice. Au-dedans je me tiens calfeutré dans ma cave pour ma cérémonie d'été. J’ai allumé un bâton d’encens, baissé la lumière et me suis saisi du bayan pour tenter quelques airs âpres, sombres, flamboyants quand même – « La liste de Schindler », la Chaconne de Pachelbel, « Libertango » (que je suis loin de pouvoir jouer entièrement)… 

Cérémonie d’été et de nuit. Le chat Musique s’installe sur le transat et fait mine d’écouter. 

Sur Internet j’admire la vidéo d’une amie courageuse partie jouer de l’accordéon dans les rues d’Avignon pendant le festival. Moi je joue seul dans ma cave pour un chat et une ombre (me dis-je pour me moquer – mais ce n’est pas incompatible, et ce n’est peut-être qu’une question de place et de tonalité…). 

Je m’interroge sur la place prise par le deuil, auquel cette cérémonie de juillet est évidemment liée. J’ai déjà évoqué cette manière de faire des Amérindiens, que je trouve d’une violence inouïe : sitôt terminées les funérailles plus personne ne prononce le nom de la personne disparue. Sans doute est-ce une manière de maintenir la mort à distance, ou bien une marque de pudeur, voire de respect (on ne fait pas de la mort un sujet de conversation). Pour ma part je préfère la manière japonaise d’intégrer les absents, de faire même de leur absence un point d’appui. Il n'y a pas de lumière sans ombre...

Aujourd’hui cela fait un an que je n’ai pas vu ma mère, et je m’avise que cela n'était encore jamais arrivé (il y avait bien eu le départ en Guyane, mais je rentrais l’été ou mes parents venaient, et nous nous écrivions, nous nous téléphonions...). Ainsi le voyageur parvient-il soudain à cette frontière encore jamais atteinte et au-delà de laquelle il n’est plus tout à fait certain de revenir…

La nuit dernière me sont revenus des rêves si navrants que ce serait vergogne de les rapporter. De tels rêves épuisent davantage qu’une nuit blanche, aussi limité-je les risques du sommeil en écrivant ou en jouant nocturnement. Je prends le bayan dans mes bras, je le serre, je l’enserre, je respire avec lui : il fait les poumons plus vastes et, pourquoi pas, le deuil étincelant…

 

14 juillet 2015


 

 

 

 

DROUOT

 

 

 

« Dans les paniers d’osier de la salle des ventes

Une gloire déchue des folles années trente

Avait mis aux enchères parmi quelques brocantes… »

 

Dernières lignes peut-être griffonnées des Vellats (et même s’il y en a encore d’autres c’est tout comme, tant ce lieu déjà n’existe plus depuis que s’est effacée la silhouette de ma mère au tout dernier tournant).

Une corneille passe sans croasser. Le vent tiède balaie mollement la terrasse sans table, sans chaises, sans personne. La chatte m’y rejoint, qui se frotte à mes pieds et me mord, aussi entêtée qu’un souvenir heureux en un temps moins heureux.

On traverse maintenant les heures banales de ces déménagements qui suivent les décès. On se retrouve à fouiller nos décombres, tiraillé par ce sentiment de perte que ravive à l’improviste l’exhumation de tel objet, de telle photo, de tel dessin oubliés : un kaléidoscope, une esquisse, les disques de ma mère (avec ces dédicaces, toujours très tendres, à elle adressées par mon père), les affiches roulées sous les combles et qu’on n’ose ni jeter, ni garder, et à peine dérouler…

 

« Car venait de surgir du fond de sa mémoire,

du fond de sa mémoire, une image oubliée… »

 

C’est là, je sais bien, une situation banale, et je ne voudrais pas en rajouter dans le pathétique… Je pense à tous ceux que la guerre, la misère, la maladie, la séparation, la vieillesse obligent, dans des conditions autrement plus tragiques, à quitter leur maison en laissant derrière eux tous ces objets que nous accumulons en nos vies sédentaires et qui sont comme un prolongement de nous-mêmes. Pour ce qui me concerne ce n’est rien de si dramatique. Mon père, sagement, courageusement, a fait le choix de partir (il n’en est certes pas à son premier déménagement). La maison est vendue (c’est la mort), pour un nouveau logis (c’est la vie).

Une chose cependant me frappe : l’invraisemblable facilité avec laquelle on navigue, dans ces moments-là, entre l'absolu et le relatif, entre le sacré et le profane, entre la paralysie et l'efficacité aussi.

Le sacré : cet effroi qui nous saisit, cette paralysie qui par instant nous gagne et nous empêche d’aller plus loin, cette conscience acérée qu’on a du temps et qui fait de chaque boîte à ouvrir, à trier, un nouveau piège. Je marche déboussolé de pièce en pièce en fredonnant « Drouot », la chanson de Barbara – et j’ai beau dire que c’est banal, je ne vois plus rien autour de moi de banal… je ne vois plus rien du tout.

Le profane : on reste d’une efficacité un peu mécanique mais qui étonne. On trie, on jette, on avance, capable simultanément d’une vision large (on sent que ce qu’on fait nous met en rapport avec toute la fragilité humaine) et d’une vision étroite, presque froide. On passe sans transition des larmes à l’indifférence. « Est-ce que tu gardes ça ? – Mais oui, bien sûr… − Tu sais, si tu ne l’as plus tu n’y penseras plus… − Alors jetons. »

Cœur à nu, puis la carapace salutairement se referme. On avance de travers, en crabe, en bigorneau, mais on avance quand même.

Et puis, au soir tombé on parle du passé, de ces murs, de ces arbres. Sur les lattes du sol mon père, du bout du pied, machinalement, fait danser l'ombre…

 

Les Vellats, 16 juillet 2015


 

 

 

 

DE LA NÉCESSITÉ (ET MÊME, DE L'INTÉRÊT...)

DES PRÉLIMINAIRES

 

 

 

« Commence par les préliminaires… »

(Lojong, « L’entraînement de l’esprit »)

  

Ce matin les travaux font comme un petit tremblement de terre qui ébranle la maison. Cette tranchée que le marteau-piqueur ouvre dans la route est la dernière étape de l’installation d’une fosse toutes eaux avec filtrage en fibres de coco qui traitera dorénavant les eaux usées de la maison. Je n’évoquerai pas ici ce sujet passionnant de l’assainissement non-collectif (et c’est dommage, car c’est un sujet auquel j’ai consacré à mon corps défendant un temps fou et sur lequel je commence à être drôlement savant…), mais juste ce constat : il a fallu pour arriver à ce chambardement d’assez longs préparatifs, et un cheminement de plus de sept années (ainsi que je le faisais tantôt remarquer à notre voisine Danièle qui, la première et avant que nous achetions la maison, nous avait généreusement avertis de ce que le puits perdu commun aux deux maisons mitoyennes ne pourrait pas suffire pour des habitants permanents, détail que le propriétaire et l’agence immobilière préféraient évidemment passer sous silence).

 

Cette nuit l’orage enfin éclate, après toute une nouvelle journée de fournaise pendant laquelle les nuages n’en finissaient pas de se charger en électricité : longue attente, longue tension, puis le tonnerre et cette délivrance que procure brusquement, comme une digue qui saute, le déferlement des eaux sur le toit. Me suis installé au plus près du toit sur le coussin rouge où je continue parfois à venir « juste m’asseoir », pour écouter cela. Me suis accoudé longuement à la rambarde pour regarder cela : les nuages illuminés par les éclairs, les longs filets d’eau verdâtre qui coulent du réverbère, la poudre fine des gouttes d’eau autour de l’ampoule incandescente, les petits torrents blancs qui cascadent en contrebas sur la route fraîchement raccommodée…

 

Je rentre d’une escapade parisienne prévue de longue date, écho d’une autre déjà évoquée dans ces pages, et c’est cela qui plus que tout me trouble : qu’un projet qui semblait abstrait soudain se réalise sous la forme d’un train qui s’en va, qui revient, de bagages qu’on fait et qu’on défait, et cela fait une grande part de l’étrangeté du voyage. Pendant ce temps mon père vend sa maison des Vellats pour s’installer, ainsi qu’ils l’avaient projetaient avec ma mère du temps où les projets se conjuguaient au pluriel, aux Charmettes : une autre longue attente, d’autres bagages, un autre voyage.

 

Et toujours ces préliminaires qui s’éternisent, dont on ne peut faire l’économie, pas plus que l’orage n’éclate sans que l’air ne se soit chargé d’électricité. 

 

Je reviens une fois encore sur cette question souvent problématique. Je m’affaire à toutes sortes de tâches plus ou moins ingrates, démontant, déplaçant et remontant des meubles, allant et venant, différant chaque fois l’écriture de ce texte qui de plus en plus me réclame. Je sais que le moment d’écrire n’est pas pour maintenant, que d’autres tâches impossibles à éviter vont encore le différer, et j’enrage. Je n’écris pas. Je ne joue presque plus non plus d’accordéon, parce que le bayan est à l’accordage et que je ne le retrouverai qu’en septembre : l’apprentissage en cours du morceau de Piazzolla est donc interrompu, ce qui provoque une sorte de malaise parce que je me dis que je ne fais pas ce que j’ai à faire et que je supporte mal cela.

Préliminaires pourtant nécessaires et même, je crois, bénéfiques. L’accordéon que je retrouverai sonnera comme au premier jour et la musique un temps retenue jaillira mieux qu’avant. Pendant que je m’astreins à toutes ces corvées que je ne peux m’empêcher de considérer comme des obstacles, le texte à mon insu s’organise, trouve sa cohérence et surtout sa nécessité (si je continue à y penser c’est bien qu’il correspond à une nécessité, et s’il m’est nécessaire il sera tôt ou tard, sauf accident, écrit et sans doute publié.

« Commence par les préliminaires » proclamait cette maxime du « lojong » que je récitais autrefois ! Sois patient comme l’orage et, le moment venu, tonne, gronde et ruisselle comme il convient, comme il est bon de la faire tant qu’on peut…

 

*

 

(Ma pudeur, qui est grande, m’a naturellement dissuadé d’aborder la dimension érotique de cette question des « préliminaires », glissée comme une fausse piste supposée aguichante dans le titre. Je me dis cependant après coup que cette association n’est pas si évidente que cela, et que je ne l’ai peut-être faite moi-même que parce que je fréquente ordinairement un public adolescent nettement plus obsédé par ces questions que je ne le suis, et à qui la possibilité d’un double-sens ayant rapport – rapport – à la sexualité échappe rarement (ce avec quoi je manque moi-même rarement de jouer)… C’est toutefois un contre-exemple : les « préliminaires » dont il est ici question sont pour la plupart ingrats, presque insupportables (ceux des pratiques bouddhiques auxquelles j’ai fait référence, en l'occurrence d’interminables récitations et prosternations, sont même le comble de la répétition fastidieuse), et en tout cas bien ternes à côté de l’éclat de la réalisation qu’ils préparent : le moment où enfin on écrit, où l’on joue, où l’orage éclate, etc. – alors qu’il me semble évident que les préliminaires du jeu érotique sont incomparablement plus riches et plus intéressants que la petite et assez misérable mort qui leur sert en général de conclusion…)

 

24 juillet 2015


 

 

 

 

HARMONIE FINALE

 

 

 

Ce très long vers allant vers la rime idéale

ce long soupir d'amour exhalé vers demain

ce bel accord mineur dans l'harmonie finale

c'est nous, cette bande saluant de la main !

 

Jacques Bertin, Comme un pays

 

 

Premier matin dans le bureau dégagé où je m’éveille : on a descendu le grand canapé qui l'encombrait, déplacé quelques meubles pour accueillir ceux que mon père ne pourrait pas garder ainsi que les disques, les souvenirs que je n’ai pas pu jeter (la maison du présent est plus riche des maisons du passé) ; on a refait la chambre de Clément, qui a désormais un lit et un bureau de grand, et son clavier à portée de mains ; on a mis de l’ordre aux quatre niveaux de la demeure, et jusque dans le jardin où les travaux sont finis. On dit, on répète que tout est mieux qu’avant, que la maison est plus belle, plus harmonieuse ainsi – le séjour surtout, depuis qu’on a jeté les fauteuils aux grands motifs défraîchis pour les remplacer par d’autres pas plus récents mais plus légers, le séjour maintenant meublé par deux bibliothèques en sapin et orné par le grand tableau noir que j’avais fait avec Laurence il y a une vingtaine d’années, a gagné une unité qu’il n’avait jamais eue. 

Ma mère, qui aimait tant aménager les intérieurs, aurait été contente de voir cela (rêvé cette nuit que je lui offrais une clarinette, car elle avait bizarrement décidé d’apprendre à en jouer…).

 

Petit matin dans la maison dont on sent jusqu’ici, et même sans se lever, le renouveau. Je rouvre la fenêtre, et résonne aussitôt le concerto bien accordé des clarines que souligne la basse continue du Gelon et que rythment les trilles des mésanges, le rire d’un pic, la trompe tibétaine d’un âne et les cris éraillées des pies posées sur le poirier – la plus jeune a grandi mais se tient encore comme un oisillon, ado dégingandé affalé sur la table dans l’attente de l’assiette… 

La dissonance d’une plainte me fait me précipiter pour venir en aide à la souris attrapée par la chatte Dana, qui gronde sous le bureau en serrant sa proie ; je n’ai pas le courage de la faire lâcher prise, et de me lancer ensuite dans une poursuite susceptible de durer toute une heure… Je jette dans le jardin la chatte et sa victime, puis bloque la chatière. Ce matin je ne veux pas de plaintes, pas de cris, pas de crimes : qu’on aille tuer dehors et qu’on me laisse bourgeoisement profiter de la paix matinale.

 

Petit matin calme, donc, bien rassurant, bien trompeur : les nuages font sur tout le paysage un voile protecteur, et la Chartreuse au loin en brille davantage. Il fait doux. Tout est doux. Le temps est doux, les enfants grandissent bien. Plus de nounou pour eux à la rentrée : Odile, au retour de vacances heureuses sur la côte tunisienne, est passée hier avec Lucie − Odile qui a gardé Léo, puis Clément, pendant plus de sept ans (le petit chalet du Pontet était leur deuxième maison, et Thierry presque un deuxième père pour Clément)…

Temps doux, temps offert, temps à saisir, à ne pas laisser fuir sans rien faire, sans rien tenter sous peine de panique, de gâchis tout au moins.

 

Je dresse la liste des « choses à faire » (j’aime ces listes) :

- terminer la lecture de la Théorie de la musique de Jacques Castérède, et le catalogue de l’exposition Bonnard ramené de Paris ;

- faire faire son accordéon à Léo, puis reprendre au Crucianelli notre duo, « La Liste de Schindler » et « Kazachok » pour pouvoir éventuellement les jouer à la fête du Villard le 1er août ;

- écrire à A. et V., à J.L., à L., à A. et S., et souscrire au disque d’Yvan avant qu’il ne soit trop tard ;

- écrire, mettre au propre les textes suivants : « Dans l’ornière » (L’entretemps), Dominique A à Grenoble et Paris (Souvenirs de scènes), les textes des séjours en Ardèche, à Barcelone, à Paris, à Douvaine, en Dordogne (À l’abade), puis ceux de la Vigie en août (on y est presque). Je pourrai alors sereinement profiter du départ de Nathalie et des enfants pour me lancer dans l’écriture du petit livre montagnard que j’ai en tête – et reprendre peut-être mes Souvenirs de scènes, voire Derrière les lignes et Le Livre de Madère

 

La pie à la fenêtre se moque bien, qui n’a qu’à jacasser pour emplir tout ce temps, tout cet espace à elle pareillement offerts mais qu’elle habite avec plus de légèreté : à elle les séjours brefs sur la cime du poirier et la réalité des envols, à moi la lourdeur de la maison de pierre et la recherche probablement illusoire et en tout cas toujours différée de l’harmonie finale.

 

28 juillet 2015

 

 

 

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