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Le temps, le deuil, la musique, les mots, et tout ce qui tremble autour : un mois de juin ordinaire, en un sens, mais intense. Je termine la mise au Net de ces notes avec, posé près de moi, l'accordéon Bayan qui, désormais, m'accompagne : c'est un bel instrument, puissant, rassurant, d'un beau noir qui brille comme le stylo Mont-Blanc que je tiens dans ma main... 


 

 

  

MUSIQUE ET TREMBLEMENTS

  

 

 

 

Quand ça fait tic, quand ça fait tac, j’ai peur, j’ai le trac…

Jean Guidoni, « L’Horloge »

 

Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n’est pas solide.

Vladimir Hollan, cité (souvent) par Nicolas Bouvier

 

  

Baisser de rideau sur le théâtre de la vallée. Le merle cesse son chant. Les feuilles du poirier tremblent encore. 

 

*

 

Un soir la chanteuse est venue me chercher dans la salle et m’a fait monter sur scène. Animal arraché à l’obscurité du terrier et soudain jeté en pleine lumière, je suis resté paralysé, comme pris de vertige, et j’ai commencé à trembler. J’entends encore sa voix grave me murmurer à l'oreille : « Ne tremble pas ! Ne tremble pas !... »

 

*

 

Je tremble lorsque je suis sur scène. Je tremble dès que je dois jouer devant des gens dont l’écoute aussitôt creuse un gouffre autour de moi qui transforme l’espace où je me trouve en une scène. Discourir devant une assemblée, même nombreuse, ne me fait pas trembler. Professer ou écrire ne me fait pas trembler. Mais la musique me fait trembler.

Je ne parle pas ici d’une petite nervosité que je pourrais dissimuler, non : je tremble vraiment, comme quelqu'un qui a beaucoup de fièvre – et ce tremblement s’amplifie à mesure que j'avance dans le morceau jusqu'à en rendre l'exécution presque impossible. Il me faut m’interrompre, bafouiller des excuses, expliquer ce que chacun a pu constater : j’ai peur, j’ai le trac.

C'est probablement, me suis-je dit dans un premier temps, parce que je ne suis pas sûr de moi, parce que je débute et que je n’ai pas assez travaillé. Ce n'est peut-être qu'une question de temps et de technique. Mais je constate que le trac fait son travail de sape même dans un contexte très amical, même lorsque je ne joue que devant un public peu nombreux et débonnaire, et même après avoir ressassé sans faute mon morceau un grand nombre de fois (toute la maison, tout le village et la vallée peuvent en attester…).

Je soupçonne de plus profonds motifs, liés une fois encore à l’appréhension du temps. Ce qui me fait trembler, c'est je crois l'inéluctabilité de l'exécution. Je me suis beaucoup préparé pour ce moment-là, j'ai beaucoup travaillé et nous y sommes ; je ne peux pas revenir en arrière, pas plus que le plongeur ne peut inverser le sens de sa chute et remonter sur son plongeoir (y penser seulement risquerait de provoquer une catastrophe). 

Cela m'évoque aussi mon rapport à l'automobile et mes débuts dans la conduite : s’exercer sur un parking ou un simulateur, ce n'est vraiment pas la même chose que de conduire dans la vraie circulation avec de vrais risques. De même conduire sur la route habituelle n'est pas du tout comme conduire sur une route inconnue, en ville par exemple : dans ces moments-là (que j'évite presque toujours, lâchement ou prudemment) je tremble aussi et, je crois, pour les mêmes raisons. Je sens alors toute la vulnérabilité de notre mécanique. Je sens partout les grains de sable, les double-croches de l'anicroche qui vrombissent et s'emballent, le probable accident.

 

*

 

À dire vrai je n'aurais jamais imaginé que cela puisse se passer ainsi. Même après avoir vérifié une fois de plus la réalité de mon trac, j'ai du mal à y croire (comme j’ai peine à croire à la disparition des choses et des êtres). Je continue à me dire que cela ne se passera pas ainsi la prochaine fois, que ce n'est pas possible, ou tout au moins qu'il est possible que cela se passe autrement. Je minimise. Je rejoue pour la deux-centième fois le morceau, que je vis pleinement, que j'interprète, et maintenant presque sans erreur (disons, sans erreur grossière de rythme ou de notes). 

Leurre que tout cela, car lorsque l'heure fatale viendra je tremblerai et ne jouerai plus que d'une voix blanche, ayant perdu tous les accents, incapable de faire un trille et le moindre ornement.

Toutes ces pratiques, toutes ces pages d'écriture, tous ces stratagèmes pour tenter d'apprivoiser la peur ; et le moment venu, comme tout le monde, on claque des dents.

 

*

 

Je sens pourtant qu'il est possible de se laisser aller au tempo du morceau, de dépasser le tremblement en se fondant dans la musique. Si j'y arrive, n’aurai-je pas alors accompli en moi-même un progrès, un véritable progrès ancré dans le corps et l'esprit, sur le chemin de l'apaisement ? 

Ce tremblement, je ne veux pas le minimiser, le réduire à une question technique ou médicale (même si je me suis empressé de me procurer les comprimés homéopathiques qu'on m'a recommandés – même si j'irai, si nécessaire, jusqu'au recours à la chimie...). Ce tremblement est vrai. J'ai bien raison de trembler, j'ai bien des raisons de le faire. 

 

*

 

« Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n'est pas solide… », répétait Nicolas Bouvier…

 

*

 

« L’habitude de l’art… et la main qui tremble ! »

 

*

 

Je me dis que si j'arrive pendant ces quelques minutes que dure l'exécution publique du morceau à me laisser porter par le flux de la musique, c'est le rythme même de la vie et de la mort qui me traversera, auquel je serai enfin parvenu à temporairement m’abandonner. La place forte de mes peurs tombera peut-être. Je travaille pour cela. 

Je ne joue pas de l'accordéon par amusement, par distraction ni par bravade. 

Je joue de l'accordéon pour construire quelque chose de solide, par-delà les mots, avec mon fils Léo (qui lui, ne tremble pas, et sa main insouciante court sur le clavier…). 

Je joue de l'accordéon parce que l'écriture ne m'expose pas autant (la musique, je la vois comme une autre expression de cette corne de taureau que Michel Leiris rêvait de voir entrer dans la littérature).

Je joue de l’accordéon pour transformer ce tremblement de ma peur en une mélodique, libératrice et universelle vibration.

 

4 juin 2015


 

 

  

LE SOLEIL COGNE À VOTRE PORTE

 

 

Le soleil cogne à la porte de votre maison, dont la façade aux volets tirés semble bien sombre maintenant. Le petit bouddha de l’alcôve ne veille plus que sur des murs vides, on le sent. On sent que la maison est vide, au tout début de l'abandon, comme un chien encore en bonne santé qui vient de poser sa tête entre ses pattes dans l’attente d’un maître qui ne reviendra pas. 

Évidemment, je dramatise. On se réjouit pour vous de ce départ volontaire vers la ville, et cela n'a rien de larmoyant. C'est juste la fin d’un cycle – trente années au Villard, tout de même. Mais ce serait vraiment biaiser que de ne pas avouer qu’on est triste, assis là devant la maison pas causante pour deux sous, ou qui ne parle plus qu’à voix basse de choses tristes.

Chacun garde en mémoire de ces images-là : la maison qu’il faut quitter à cause de l’âge, à cause de la maladie, à cause du deuil, les cartons qu’on entasse, les visiteurs qui posent sur les vieux murs un regard sans amour, le grand panneau « à vendre ». Je me souviens de ce vieux couple à qui mes parents avaient naguère acheté la maison des Vellats (celle-là même que mon père, maintenant, a mis en vente pour aller à son tour vers la ville) ; je me souviens de sa tristesse à lui, de ses regrets quand il s’était retrouvé dans un appartement chambérien trop sombre, trop froid, une cave disait-il. Je sais que vous avez fait les choses avec soin et sagesse, et que vous ne vous retrouvez certes pas dans une situation aussi triste.

Ce n’est que moi qui suis triste, parce que je pense aux bons moments passés avec vous, parce que le village sans vous est un peu moins un havre. De retour à la maison je ferai chanter un moment le Crucianelli que m’a laissé Alain, et je lirai le livre de Robert Hainard avec, en tête, l’accent suisse de Suzette, voilà. Je rajouterai une cuillerée de souvenirs en poudre dans la théière pour un thé plus amer...

En attendant, le soleil cogne à votre porte et fait reluire les feuilles du grand érable qui ne se souvient de rien (pas même de notre dernier verre pris ici-même, devant lui, il y a quelques jours à peine) et qui continue avec une immuable indifférence à présider aux va-et-vient du carrefour – et cette permanence des arbres, plus encore que celle des vieux murs, n’en finit pas de jeter le trouble…

 

 

5 juin 2015


 

 

RETOUR À BEAUVOIR

 

 

Tout un long jour je m’affaire dans l’asphyxie de juin. Je tente de me frayer un chemin dans la jungle des notes. Je respire mal, je manque de souffle. Tout brûle. Je m’étouffe. Je maudis ce ciel blanc et ce grand beau temps qui a permis de faire les foins. Je rêve d’une cave tapissée de liège, d’un caisson hermétique qui mettrait à l’abri de cet air qui agresse… J'espère l'orage.

Ainsi certains jours de juin offrent-ils peu d’abris, si ce n'est peut-être l’apaisement des crêtes.

 

*

 

La montée vers Beauvoir comme toujours est superbe, et tellement émouvante. Je nous revois installés là-bas sur le balcon de notre ancienne maison, devant laquelle nous retournons pour la première fois depuis deux ans. Je nous revois réunis dans l’euphorie du grand retour après sept années de Guyane. Je croise le fantôme de Léo, petit bébé engoncé dans sa combinaison de ski comme un manchot en mue ; je le revois marchant à quatre pattes dans l’herbe auprès du chat Chadek. Je revois les bolets jaunes au pied du grand mélèze tout saupoudrés de neige… 

La branche brisée qui, il y a huit ans, tenait en équilibre sur une branche vive, n’a pas bougé (durable déséquilibre), mais la grange tombe en ruines.

Micheline est toujours là, qui s’occupe vaillamment de ses chèvres, de sa ferme.

Les enfants courent, tout à la joie des retrouvailles. Au soir tombant Stéphane joue du soubassophone (une sorte de gros hélicon parfait pour la fanfare), cependant que l’accordéon de Léo appelle l’orage et semble faire chaque fois sauter les plombs (il continue dans le noir, hilare, imperturbable – il n’a même pas changé de tempo). Je joue également, tant bien que mal, en tremblant, car mon cœur s’emballe…

L'orage est sur nous.

 

6 juin 2015


 

  

LE BRUANT JAUNE

  

 

Un bruant jaune à la fenêtre ! Un bruant jaune s’est posé là, à quelques mètres, sur le poirier, et lance sa rengaine inachevée, interminable et monotone, pareille au babillement d’une hirondelle fatiguée… C’est la première fois que je le vois ici, au Villard. Son chant criard, sa silhouette rondelette aussitôt reconnue à cause de mon passé d’ornithomane, me remplissent de joie.

Le temps où Géroudet pouvait écrire de lui qu’il « peut être considéré comme le rural, le campagnard moyen, si commun et si répandu qu’on le regarde à peine », semble loin. À l’instar de beaucoup de passereaux autrefois communs comme le bouvreuil pivoine déjà évoqué dans ces pages, le bruant jaune est devenu bien rare. Je l’observais encore assez couramment il y a quelques années (c’était au siècle dernier) dans la campagne de l’avant-pays savoyard. Je l’ai revu de loin en loin dans les Bauges, mais jamais dans la vallée des Huiles : l’agriculture industrielle, qui a transformé en désert toxique une bonne partie de notre territoire, et le déclin de l’agriculture traditionnelle lui ont été particulièrement défavorables, car il appréciait les haies, les champs de céréales sans poison, les insectes et les tas de fumier…

Un passéiste, ce bruant-là. Un qui n’a rien compris. Un inadapté. Qu’est-ce qu’il fait encore là à chanter comme si de rien n’était ? N’a pas entendu parler de l’extinction en cours, cet ahuri ? Eh, l’oiseau lyrique, qu’est-ce que tu as encore à chanter ?...

Toute la journée je travaille en sa compagnie : il revient se percher régulièrement au même endroit, et il reviendra ainsi tout au long de ce mois de juin accompagné de quelques congénères. Je l’entends, je le vois chanter maintenant. Je surveille le poirier tout comme au premier jour. J’en profite pour saluer les deux pies mes commères, et leur rejeton sans queue qui risque son premier vol ; puis toute une bande de mésanges à longue queue très élégantes, un peu ébouriffées... 

On en oublierait le travail.

 

7 juin 2015


 

 

 

LA PAIX EN MON JARDIN

 

 

Fin d’après-midi de ce mi-temps d’été. Changeant de point de vue je délaisse mon poste des combles pour le hamac que je tends sous le bosquet des saules marsault et des bouleaux. Les chats sont embusqués dans les hautes herbes et, des heures durant, font mine de s’attaquer. Les enfants se sont dispersés dans le petit bois d’en haut, et l’on entend l’éclat atténué de leurs voix. Moi, je renverse la tête en arrière et je regarde les feuilles bouger. 

Les brebis me rejoignent, qui cherchent la compagnie et me considèrent avec un air bon. Je les trouve très belles… J’ai déjà dit ailleurs mon dégoût des débroussailleuses et des tondeuses (même si je confesse ressentir un certain plaisir paradoxal à « entretenir » le jardin, id est à couper court au développement anarchique des fleurs sauvages et des hautes herbes en tuant au passage tous ces autres habitants légitimes du lieu que sont les sauterelles, les escargots, les limaces ou les grenouilles, parce qu’il me semble que sans cette bande d’herbe courte – on n’ose parler de pelouse – c’est le chaos de la nature qui nous serre de trop près…). 

Je reste donc émerveillé devant ces deux brebis peu farouches qui broutent à mes côtés avec une délicatesse extrême. Nulle violence. Les grenouilles, assez nombreuses dans cette partie du jardin, les criquets et les grillons continueront à chanter en paix. Les brebis elles-mêmes, sauvées de l’abattoir par Joël et Annick, ne risquent certes pas le méchoui. La chanson de leurs sonnailles et leurs rares bêlements se mêlent aux cris des enfants et me ramènent à mes souvenirs de montagne : c’est la paix en mon jardin, la paix parmi les hautes herbes de juin. 

Les enfants s’appellent, m’appellent.

Le chat Musique, qui n’est plus un chaton, me rejoint, s’affale sur moi et s’endort en ronronnant.

J’attire, par des chuintements, les jeunes mésanges que leurs parents nourrissent encore, qui viennent se poser juste au-dessus du hamac pour voir qui les réclame, et me remercient de ce dérangement inutile par l’ornement d’une fiente laissée sur le carnet…

C’était la paix, ce jour-là, la paix en mon jardin…

 

(Il faut pourtant bien ajouter, en guise d’épilogue et par souci d’honnêteté, un mot sur les brebis. J’ai noté la délicatesse avec laquelle elles broutaient l’herbe. C’était un euphémisme. Il a bien fallu reconnaître que la paix déclarée au peuple des hautes herbes s’accompagnait d’une déclaration de guerre à tous les arbustes, bientôt écorcés, écorchés de toute part malgré les protections mises en place. Les brebis n’aiment pas l’herbe – c’est une grande découverte ! Elles n’aiment pas se pencher, non plus, pour manger – elles préfèrent, à l’instar des chèvres, se percher, tendre le cou le plus haut possible. Elles sont en outre aussi têtues qu’un chat : quand, après les avoir pourchassé une vingtième fois pour les empêcher de dévorer ce qui restait d'un jeune chèvrefeuille – qu’il va donc falloir rebaptiser en « attire-mouton » − j’ai constaté qu’elles mettaient à cette tâche un entrain peut-être ravivé par la joie du jeu, j’ai compris qu’il faudrait renoncer à cette manière douce d’ « entretenir » le jardin, et reprendre bon an mal an la tondeuse… Rien n’est jamais si simple !)

 

 

8 juin 2015


 

   

MUSIQUE ET TREMBLEMENTS (2)

 

 

Hier encore j'ai bien tremblé. À mesure que s'approche l'heure fatidique du concert je tremble davantage, et c'est toute l'atmosphère de juin qui s'en trouve affectée, comme si tout était marqué par cette peur très animale du trac. 

Je me demande dans quelle mesure l'attente de ce concert à l'église de La Table (où je ne dois somme toute jouer, outre les cinq morceaux avec l’orchestre et le duo avec Léo, qu'un morceau en solo) n'en est pas venue à coïncider, presque à se confondre, avec celle de la disparition de ma mère l'an passé à peu près à la même époque, ou tout au moins avec cette première et dernière audition publique de Léo à laquelle elle avait pu assister — et ce fut son avant-dernier déplacement (le dernier, pour m'amener l'ordinateur sur lequel je pianote ces lignes). 

Je sens bien qu'il y a, dans le fait de jouer cet extrait de la chaconne de Pachelbel qui m'occupe depuis quelques mois, une dimension commémorative, une façon de conjurer ou d'agrandir le deuil. 

Je sens bien que tout ce que je fais se rapporte d'une façon ou d'une autre au deuil, à un deuil durable et général qui dépasse jusqu'à ce deuil particulier.

Je revis, transposé, atténué, ce temps de l'attente du mois de juin dernier.

 

Je ne voudrais pas que cette rubrique de la Vigie du Villard devienne le journal de bord d'un apprenti musicien sommé de jouer Pachelbel en trac majeur, comme me l'écrit avec humour mon ami Pascal, non plus que le témoignage d'un deuil. Je ne crois pourtant pas déroger au principe de cette rubrique, qui est de regarder tout autant au-dedans qu'au dehors, en évoquant cela.

 

À la nuit tombée je regarde sur l'écran de magistrales interprétations de Pachelbel au bayan (ce terme russe a fini par désigner de façon générique tout grand accordéon de concert avec convertisseur et de nombreux registres), pendant que la pluie de nouveau crépite à la fenêtre de toit ; au matin blanc, au brouillard détrempé je rejoue le morceau, replié en mon église mentale et corporelle. Tout vibre et je ne tremble pas. Je voudrais que samedi, tout vibre ainsi, et que la peur, et que les tremblements soient emportés dans cette vibration.

 

10 juin 2015


  

 

JOUR DE FÊTE

 

 

Matin sans angoisse, jour sans nuage. C'est un de ces matins d'été où les couleurs lavées par les averses nocturnes et les premiers rayons du soleil semblent neuves, où les contours sont nets, où l'on ne sent ni l'étouffement des journées trop chaudes, ni le vide livide du ciel trop bleu. En un mot, c’est un matin heureux. 

(Dans le rêve cette nuit ma mère riait aux éclats ; nous étions tous ensemble et mes parents devaient quitter précipitamment le salon d’une maison inconnue à cause de l'odeur pestilentielle d'un œuf pourri. Je me réjouissais de ces rires, de la joie de cette situation inédite, et c'est un peu comme si le rêve permettait de prolonger ce qui a été réellement vécu, comme l’écho prolonge en l’atténuant et en le déformant le son.)

Je salue à la fenêtre les pies qui, de plus en plus souvent installées sur le poirier, devisent bruyamment. Allure altière, superbe plumage noir et blanc, la pie est indubitablement l'un des plus élégants corvidés. Leur livrée noir et blanc naturellement me ramène (tout m’y ramène) à l'accordéon.

C'est ce soir que je jouerai à l'église de La Table avec l'ensemble de Raphaël et Léo. Je répète encore et constate que mon rythme cardiaque s'accélère à l'approche des double-croches. Je finis le morceau en tremblant de plus belle. 

Il a bien fallu le reconnaître : je ne peux pas jouer en public pour le moment, et peut-être durablement, sans aide. Le comprimé que m'a prescrit le docteur me fascine et m'inquiète. Il va, le temps du concert, ralentir mon rythme cardiaque. Je l'ai essayé auparavant et j'ai pu constater l'efficacité invraisemblable de ce médicament, qui supprime les tremblements et m’offre la liberté retrouvée du jeu, la possibilité de jouer en public presque comme je le fais dans le secret du salon (il reste néanmoins une tension particulière). J'ai vécu ainsi toute une journée avec un cœur qui battait moins fort, qui battait moins vite tout au moins. Cela n'a pas occasionné d'hallucinations ni d'effets secondaires remarquables, mais m’a conduit à observer avec une certaine vigilance toutes les modifications qui se produisaient en moi. Je pensais aux expériences de Michaux avec la drogue. Quelques lignes écrites sur la route, moderato palpitare, évoquent un peu cela.

Beau jour d'été, donc, sans souci, beau jour aux couleurs vives et aux contours nets, sans peur, sans panique, sans tremblement. La musique monte dans le ciel limpide, les martinets l'attrapent au vol et la répercutent en cris suraigus dans toute la vallée.

 

*

 

Que ce premier concert se déroule précisément à La Table est un hasard (je suis le seul Tablerain de l’orchestre et de l’école de musique à jouer ce soir), mais un hasard qui fait sens en reliant la musique au lieu où je joue les vigies. (Cela me permet en outre de garder trace de ce premier concert sans pour autant m’engager dans une nouvelle rubrique qu’il faudrait consacrer à la musique.)

Ainsi me voici dans cette grande église lumineuse, épurée, inspirante de La Table. On viendrait y prier volontiers, si on savait, si on pouvait ; mais peut-être qu’y jouer est aussi une manière de prier… L’orage ne vient pas encore – il éclatera pendant que Léo commencera à jouer, et accompagnera de ses percussions sa « Petite horloge » bien huilée. L’après-midi de répétition permet de se sentir à son aise dans le lieu, et de retrouver ses marques pour les morceaux d’orchestre. À six heures l’église est pleine, et l’on retrouve bien des têtes connues, des amis du Villard et de la vallée, de plus lointains : c’est donc ainsi lorsque l’on joue sur scène. Et c'est pour moi bien étrange...

Léo commence sur un tempo excessivement rapide « La petite horloge », une pièce russe qui exige une certaine virtuosité technique dans les accords main droite et les variations de la main gauche. Les notes glissent avec fluidité, et même la série d’accords difficiles qui sont au cœur du morceau est jouée sans accroc (je n’ai jamais réussi à faire cela). La caméra en panne ne gardera pas de trace de ce petit morceau de bravoure. 

Léo joue, de manière un peu fébrile mais sans anicroche, « Il en faut peu pour être heureux », tandis que l’averse crépite sur le toit de l’église – puis nous jouons le duo que nous avons déjà présenté à Montmélian. « On passe sa vie, dans ce métier, à régler des problèmes techniques » : je m’aperçois en cours de morceau que, occupé à me chamailler avec Léo qui estimait que j’avais commencé l’accordéon en même temps que lui et non après comme je le disais, j’ai oublié de détacher la partie inférieure du soufflet de l’accordéon et suis donc bloqué (c’est à peu près comme rouler avec le frein à main) ; je continue tant bien que mal et parviens à camoufler ce camouflet (je cesse de jouer de la main gauche, mais Léo continue avec brio). L’exécution solo de la chaconne ne me procure pas l’intensité que j’espérais, que je vis si souvent lorsque je joue seul. Il y a néanmoins quelque chose de particulier dans le fait de jouer devant un public nombreux, puisque je rate quand même un passage à la main gauche qui ne pose pas de problème particulier ; je camoufle là encore en improvisant un peu ce petit raté, et me rattrape à la mesure suivante. 

J’éprouve curieusement un plus grand plaisir à jouer au sein de l’ensemble d’accordéons – un ensemble parfois pas tout à fait ensemble, mais qui tient tout de même bon la route ce soir-là. Voici la « Variation sur Tchaïkovski » enfin réussie, un « Don’t worry be happy » allègre, une « Valse d’Augustine » assez mélodique, une « Suite espagnole » parfois chaotique mais qui tient grâce au thème, un « Beatles » efficace… On sort de cela rasséréné, épuisé, et satisfait de pouvoir paisiblement écouter les autres musiciens.

 

13 juin 2015


 

 

 

SOLSTICE D’ÉTÉ

 

 

Ce plus long jour, ce point culminant après lequel l’été ne sera plus que lente dégringolade vers l’obscurité, on est venu le fêter sur les crêtes au pied des Grands Moulins. Le coucou est passé en chantant, et je ne savais pas que le coucou pouvait chanter ainsi en volant. Un merle à plastron est venu sautiller parmi les rochers, et les casse-noix n’ont cessé de signaler notre progression…

À chaque retrouvaille avec l’alpe ce sont d’abord les odeurs qui fascinent, qu’on a envie de boire comme du lait, et c’est comme un retour en arrière, en avant, on ne sait plus, comme un pas de côté hors du temps. Les nuages arrêtés au-dessus de la Chartreuse étonnent, qui font comme une autre montagne et agrandissent le paysage. On sent, d’ici, en les regardant, le mouvement de l’eau, la fonte des neiges, les torrents qui se gonflent, les ruisseaux, les rivières… Mystère paisible et vaste de ce monde en suspens.

On se dit qu’on est bien, qu’on était bien dans ce beau bateau-là, que ce fut somme toute une belle croisière malgré le capitaine demi-fou, l’équipage mutiné, le scorbut, le trou dans la coque et le massacre des bêtes.

D’ici on sent très bien que ça continue, que ça continuera quand même après notre noyade. On sent le vent sur nos peaux comme la pierre et le lichen ne sauraient le sentir. On tremble un peu, parce que le ciel s’est couvert et qu’on est bien vivant (on se dit que c’est bon de trembler). Quatre avions tournent dans la combe et donnent le vertige. Un aigle apparaît, disparaît  dans la combe. Cairn et lichen, les enfants jouent parmi les pierres. On boit du thé en guettant le merle de roche, car c’est ici que mon père l’a vu la dernière fois. 

On n’entend aucun chant, on ne voit aucun oiseau.

Juste le torrent, le bruit du temps, les voix claires des enfants – parfois, le cri d’alerte de la marmotte qu’on ne voit que de loin. 

Le paysage s’assombrit.

Solstice d’été sans lumière, les serpents dorment sous les pierres et le tableau de la montagne se referme.

Noir et blanc, juste une esquisse.

Contrastes trop violents : la neige a pris pour elle tout ce qui restait de lumière.

Trilles lointains, tout semble loin, tu sembles loin.

L’année dernière à cette date, tu écrivais encore.

Mon père s’est allongé sur une pierre plate ; soudain, juste derrière lui, un petit mulot des neiges pointe le bout de son museau argenté, s’approche, nous considère avec stupeur ou curiosité, retourne à couvert, ressort pour regarder, puis disparaît définitivement dans le secret du grand lapiaz…

 

Valpelouse, 21 juin  2015


 

 

 

NUIT DE VEILLE

 

 

 

Ces journées longues qui suivent le solstice, on les prolonge encore en regardant les crêtes bien après le coucher du soleil. On fait le ménage, on nettoie les vitres, et tout rutile et sent le frais. Le beau temps s’installe et les ombres sont belles. 

Puis je m'assois dans le salon vide, entre le grand accordéon Bayan que j’ai finalement acheté (que je ne quitte pas des yeux) et le tas des carnets. Je reste là à ruminer des souvenirs, à mastiquer ma mémoire, à refaire l’histoire à l’envers, en tous sens, méthodiquement. À réécouter des voix, des musiques qui ravivent jusqu’à l’insoutenable la nostalgie. À pleurer paisiblement. C’est ma façon de passer un moment de plus en compagnie de l’Absente.

Le coucou chante dix heures, les chauves-souris ont repris leurs voltiges et un unique et superbe nuage tout liseré de mauve comme une fleur à la dérive traverse lentement le ciel vide. 

Le coucou clame minuit et rien ne bouge. Les chats font cercle. Je regarde l'accordéon muet. Nulle porte ne claque. La veille douce dure. 

 

27 juin 2015


 

 

 

AU NAN LAGUYAN

 

 

 

Je rebaptise ainsi ce ruisseau, ce torrent du fond de la forêt où je reviens de loin en loin retrouver ma Guyane. 

Un tronc le traverse, que l’enfant franchit sans trembler. Il aime jouer les funambules, entraînant avec lui son petit frère qui passe, finalement, ayant vaincu sa peur (moi je ne passe pas). Puis tous deux reprennent le jeu de ce barrage dérisoire commencé l’an passé, le jeu de l'éternel été...

Je reprends mon propre jeu : au Nan de Laguyan le temps est différent. Il fait sombre. Les moustiques tournent sans se poser, car nous nous sommes badigeonnés d’un onguent protecteur dont l’odeur me rappelle la Guyane. Toutes ces odeurs d’humus, de mousse, de fougères, de champignon, de merde même me rappellent la Guyane.

Comme toujours la chienne Patawa (un palmier de Guyane) s’est couchée dans l’eau froide, et seul l’air hagard que lui donnent le grand âge et sa quasi cécité trahissent le fait que le temps a tourné. 

La Siamoise Dana, après avoir miaulé éperdument à travers la forêt, s’est calmée et a franchi à son tour le passage. Elle et moi restons assis tout au bord du torrent, inquiets, vigilants, aux aguets...

 

28 juin 2015

 

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

 

13/06/2015, concert à La Table (extrait)