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LA FIN DE LA ROUTE (ORDINAIRE)

 

Vigiedécembre2016la routeordinaire

 

Je termine dans la nuit l'avant-dernière relecture de La route ordinaire, sens que c'est fini, et pourtant nécessairement inachevé. Il n'est plus possible de faire autre chose, qui aurait été probablement d’une tension plus constante. La dernière relecture, ce ne sera que pour traquer les coquilles, déplacer quelques virgules, resserrer ici ou là. Vient la tentation d'intervenir encore, de déconstruire, de démolir même complètement ce livre pour en faire un autre, comme ferait un enfant un peu terrible avec ses Lego ; l'échéance fixée par l'éditeur permet de ne pas y céder.

Sur la vraie route que je continue à parcourir en voiture et où, à présent, je me tais, j'éprouve parfois la nostalgie de ce livre que j'écrivais en roulant, en parlant ; je sens bien néanmoins que tout ce qui vient, tout ce que je vois, tout ce que je vis insidieusement et plus que jamais s’organise en fonction des livres à venir − manie qui, au fond, ne m'a pas quitté depuis l'enfance, et dont je ne me demande plus si elle est bonne ou mauvaise.

Les jours cependant se ressemblent. Cela fait maintenant deux semaines que le temps reste invraisemblablement sec. En bas, c’est l’asphyxie, Grenoble et Chambéry masqués par un brouillard de pollution ; ici, en haut, un soleil tranchant, des lignes nettes, une lumière brève et violente. On s’habitue à ces mois de décembre sans nuances.

Revient le rituel du concert de Noël, où Clément chante, où Léo joue en solo le « Choral » de Bach, et en duo avec son père la « polka italienne » de Rachmaninov. Je chante avec l’ensemble vocal, et constate que si je n’ai toujours pas de plaisir à jouer en public, j'éprouve en revanche à chanter un bonheur sans ombre.

Les vacances approchent. L'enfant est malade, la route blanche de givre et je regrette de ne plus pouvoir insérer tout cela dans le livre. Ces notes permettent de faire siffler quand même un peu la cocotte, ou la cafetière italienne – et de garder trace, toujours.

 

*

 

Au soir tombé je prépare avec Léo la lecture musicale autour de La route ordinaire qu’on doit présenter à la maison de la poésie en mars. À mesure que je dis « Continuer seul » en me calquant sur les phrases musicales de « Chiquilin de Bachin » de Piazzolla, Léo pleure. C'est normal, le texte d'ailleurs lui dit de ne pas retenir ses larmes ; c'est très bien, me dis-je, il faut faire circuler les émotions, et ce petit cérébral en a sans doute grand besoin, comme tout le monde. On en rit un peu, on se rapproche. « Dis-donc, papa, à dire des choses si tristes, tu crois qu'on va vraiment lire ton livre ? » Puis, plus gravement : « Quand Clément saura bien jouer du saxophone, il faudra qu'on le fasse tous les trois, ou qu'il me remplace, parce que moi, ça me fait pleurer, et ce n'est pas le musicien qui doit pleurer mais ceux qui l'écoutent ».

(Je recopie ces notes quelque temps plus tard, pendant que les enfants sont partis chez leur grand-père, alors que Léo ne pleure plus en entendant le texte de « Continuer seul » désormais trop connu pour être encore troublant, tout en écoutant Coltrane ; je n'ajoute cette parenthèse que pour faire figurer le nom de Coltrane et souligner la place grandissante qu'occupe le Saxophone, que Clément semble vouloir choisir comme instrument.)

Je m'inquiète néanmoins de cette épreuve, tout en me réjouissant de la qualité de son interprétation de « Chiquilin » qui est, pour le coup, parfaitement pathétique. 

« Les poètes n'ont pas la pudeur de leurs émotions et ils les exploitent » ; sans doute, sans doute. Il ne faut pas avoir peur de la tristesse, qui nous rassemble et nous ramène à l'essentiel, me dis-je et lui dis-je...

 

14 décembre 2016