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Vigiedécembre2016vasca

 

Une voix douce me demande comment je me sens, puis me dit qu’elle doit m’annoncer « une triste nouvelle » (je me glace aussitôt) : « Jean Vasca est mort ».

Quatre mots suffisent à faire dégringoler un peu plus sur le versant nord de la vie.

 

 


 

 

LA FIN DE LA ROUTE (ORDINAIRE)

 

Vigiedécembre2016la routeordinaire

 

Je termine dans la nuit l'avant-dernière relecture de La route ordinaire, sens que c'est fini, et pourtant nécessairement inachevé. Il n'est plus possible de faire autre chose, qui aurait été probablement d’une tension plus constante. La dernière relecture, ce ne sera que pour traquer les coquilles, déplacer quelques virgules, resserrer ici ou là. Vient la tentation d'intervenir encore, de déconstruire, de démolir même complètement ce livre pour en faire un autre, comme ferait un enfant un peu terrible avec ses Lego ; l'échéance fixée par l'éditeur permet de ne pas y céder.

Sur la vraie route que je continue à parcourir en voiture et où, à présent, je me tais, j'éprouve parfois la nostalgie de ce livre que j'écrivais en roulant, en parlant ; je sens bien néanmoins que tout ce qui vient, tout ce que je vois, tout ce que je vis insidieusement et plus que jamais s’organise en fonction des livres à venir − manie qui, au fond, ne m'a pas quitté depuis l'enfance, et dont je ne me demande plus si elle est bonne ou mauvaise.

Les jours cependant se ressemblent. Cela fait maintenant deux semaines que le temps reste invraisemblablement sec. En bas, c’est l’asphyxie, Grenoble et Chambéry masqués par un brouillard de pollution ; ici, en haut, un soleil tranchant, des lignes nettes, une lumière brève et violente. On s’habitue à ces mois de décembre sans nuances.

Revient le rituel du concert de Noël, où Clément chante, où Léo joue en solo le « Choral » de Bach, et en duo avec son père la « polka italienne » de Rachmaninov. Je chante avec l’ensemble vocal, et constate que si je n’ai toujours pas de plaisir à jouer en public, j'éprouve en revanche à chanter un bonheur sans ombre.

Les vacances approchent. L'enfant est malade, la route blanche de givre et je regrette de ne plus pouvoir insérer tout cela dans le livre. Ces notes permettent de faire siffler quand même un peu la cocotte, ou la cafetière italienne – et de garder trace, toujours.

 

*

 

Au soir tombé je prépare avec Léo la lecture musicale autour de La route ordinaire qu’on doit présenter à la maison de la poésie en mars. À mesure que je dis « Continuer seul » en me calquant sur les phrases musicales de « Chiquilin de Bachin » de Piazzolla, Léo pleure. C'est normal, le texte d'ailleurs lui dit de ne pas retenir ses larmes ; c'est très bien, me dis-je, il faut faire circuler les émotions, et ce petit cérébral en a sans doute grand besoin, comme tout le monde. On en rit un peu, on se rapproche. « Dis-donc, papa, à dire des choses si tristes, tu crois qu'on va vraiment lire ton livre ? » Puis, plus gravement : « Quand Clément saura bien jouer du saxophone, il faudra qu'on le fasse tous les trois, ou qu'il me remplace, parce que moi, ça me fait pleurer, et ce n'est pas le musicien qui doit pleurer mais ceux qui l'écoutent ».

(Je recopie ces notes quelque temps plus tard, pendant que les enfants sont partis chez leur grand-père, alors que Léo ne pleure plus en entendant le texte de « Continuer seul » désormais trop connu pour être encore troublant, tout en écoutant Coltrane ; je n'ajoute cette parenthèse que pour faire figurer le nom de Coltrane et souligner la place grandissante qu'occupe le Saxophone, que Clément semble vouloir choisir comme instrument.)

Je m'inquiète néanmoins de cette épreuve, tout en me réjouissant de la qualité de son interprétation de « Chiquilin » qui est, pour le coup, parfaitement pathétique. 

« Les poètes n'ont pas la pudeur de leurs émotions et ils les exploitent » ; sans doute, sans doute. Il ne faut pas avoir peur de la tristesse, qui nous rassemble et nous ramène à l'essentiel, me dis-je et lui dis-je...

 

14 décembre 2016

 


 

 

 

VASCA VIVANT

 

Vigie21décembre2016Vasca

 

C’est la longue nuit du solstice d’hiver. Recroquevillé sous la couette je somnole en grelottant. Je rêve – peut-être à cause de la fièvre, sans doute à cause de ce soleil obsédant des dernières semaines, ou encore seulement par habitude de rêver de lui et sans aucun lien, bien sûr, avec ce qui se trame au même moment − je rêve que j’écoute Jean Vasca déclamer « Salut, soleil ! » dans une petite salle qui m’évoque, après coup, Avignon (où je l’ai vu plusieurs fois chanter).

Le temps passe lentement – ce temps de la grippe qui libère de l'obligation de se lever, de manger, d’agir, et même de suivre l’alternance entre le jour et la nuit. À un certain moment de ce qui est sans doute l’après-midi, j’entends une voix douce qui me demande comment je me sens, puis me dit qu’elle doit m’annoncer « une triste nouvelle » (je me glace aussitôt) : « Jean Vasca est mort ».

Quatre mots suffisent à faire dégringoler un peu plus sur le versant nord de la vie.

Je me replie encore un peu plus et pleure à vide, comme sans raison, sans souvenir, sans émotion. Cela ressemble tellement à ce genre de cauchemar que je fais si souvent et depuis si longtemps.

Lorsque j’avais douze ans, le relatif anonymat dans lequel était tenue l’œuvre du poète qui avait si brutalement et si définitivement changé le cours de ma petite vie d’enfant, me révoltait. Je mettais dans ce nom de Vasca tout ce que je pouvais ressentir comme pulsions de vie (à tel point que j'ai longtemps été incapable d'entendre tout ce qui s'y disait pourtant de douleur, de noirceur, de nostalgie, de colère): la beauté, la lumière, la fraternité, la musique, la volonté forcenée de célébrer le monde, une sorte de pureté, d’harmonie et d’ampleur. J’écoutais et réécoutais Midi, Le Grand Sortir, Célébrations, Vivre en flèche etc. : « Sortir par la fissure d’un cri, d’une écriture, sans rature et sans race, poème de l’espace… » « J’ouvre des portes comme on s’ouvre la poitrine en plein soleil… » « À portes battantes, saluez la vie !… »

Je ne comprenais pas, je n'intellectualisais guère (j'en étais d'ailleurs incapable): je sentais simplement de tout mon être des portes qui s’ouvraient, et quelque chose de grand, quelque chose de vrai qui passait, un souffle « animal et cosmique », la possibilité d’une vaste réconciliation, que sais-je ! Je n’en savais rien, mais je sentais que le plus important m'était dit dans ces disques et ces livres que je connaissais par cœur avant même de les avoir rencontrés, et que je n’aurais pas trop d’une vie pour suivre le chemin qui m’était ainsi désigné.

Il y a d’autres artistes qui m’ont touché, d’autres même dont je suis aujourd’hui, d’un certain point de vue, plus proche peut-être, mais aucun qui m’ait, comme lui, aussi clairement montré un chemin.

Je découvrais en même temps que ce qui était à mes yeux de l’or était considéré comme du plomb par la société dans laquelle je vivais, avec laquelle la cohabitation promettait de ne pas être facile. Ce chant fraternel paradoxalement m’éloignait encore un peu plus des autres, de ces « camarades » à qui je tentais parfois de faire écouter le porteur de parole qui allait inévitablement les métamorphoser à leur tour – avec un insuccès si constant que je finissais par renoncer (il aura fallu attendre la fac de lettres, l'ami Yvan et quelques autres, pour que le partage devienne possible).

Étant de nature, au fond, assez sentimentale (ce que compensait un goût pour la distance qui n’était peut-être qu’une stratégie de camouflage), et réagissant somme toute comme tout gamin de douze ans épris d’un chanteur (ce qui mettait d’ailleurs parfois à rude épreuve la patience de Jean, qui avait fini par m’écrire, en guise de dédicace sur un livre, ce rappel bien senti : « Je ne suis pas ton nid dole, mais ton ami ! »), je me désolais du manque de reconnaissance de l’artiste (pourtant bien mieux diffusé que l’immense majorité des poètes du papier, et qui n’était pas tombé dans l’oubli actuel : je l’avais vu chanter devant mille personnes au Printemps de Bourges, puis dans des salles pleines à Paris, Foulquier l’invitait à Pollen, et même Sevran à la télévision…).

Un jour, pendant un repas de famille, je fonds en larmes, et mes parents m’entourent et me questionnent longtemps avant de parvenir à m’arracher cette pathétique explication : « Vasca va mourir, et on ne le saura même pas ! »

Un jour, trente ans plus tard, c’est donc chose faite : Jean Vasca est mort, et je m’appuie au moins sur cette certitude. Bientôt, sitôt la fièvre retombée, je pianote sur l’ordinateur en bénissant cet Internet qui permet au moins que se propage la nouvelle auprès des amis et amateurs de poésie – dont certains ainsi le découvrent, apprécient, me le disent (merci). C’est une façon de se réchauffer. Je me dis que je me sens curieusement moins seul que du temps de mon adolescence, que j’ai pu quand même et contre toute attente « vivre en poésie » au sein de cette société qui ne sait même pas à quel point la poésie lui manque, et dans laquelle j’ai quand même trouvé une petite place. Puis je laisse défiler les souvenirs, les images.

Celles de Jean et Annie à Paris, à Tharaux, à Chambéry, à Rivières (Jean à quatre pattes avec Léo – Léo dont les deux premiers concerts furent ceux de Vasca).

Celles de certains moments vraiment froids où je fredonnais en boucle : « Qu’ô grand jamais nul ne meure d’un glaçon noir dans le cœur… »

Celles, précieuses, de notre première rencontre, que j’ai racontée dans L’éloignement, ou de ce premier texte que je lui avais envoyé en 1987, « Voyage au bout du rêve », qu’il avait alors commenté – et je me souviens avoir reçu comme Évangile ses encouragements. Je me souviens de ses critiques, franches et directes – le hiatus du titre D’un hiver à un autre, le texte en prose central jugé, non sans raisons, « chiant », les premiers chapitres du Grillon de l’automne estimé d’une écriture trop ascétique (la sienne ne l’était certes pas), au contraire de la dernière partie plus libre ; et puis, le dernier petit mot à propos de L’éloignement (« De l'intime et du cosmique, du prosaïque et du poétique : bravo, continue ! »).

Il fut, il était, l’un de mes repères ; j’aurais tellement aimé qu’il lise La route ordinaire (dans lequel je rapportais ce rêve sinistre mais pas prémonitoire – puisqu'il est mort chez lui, dans son sommeil – où je le voyais malade, amaigri, alité à l'hôpital...).

Je reste sans force. Ne trouve pas le courage de continuer, ni surtout d’écrire l’hommage qu’il faudrait écrire. Il y a quelque chose qui bloque. Aller à la crémation, faire huit heures de route pour voir flamber les restes du porteur de flambeau ? Je fais l’autruche. Voudrais convoquer derechef une petite fièvre qui justifie que je retourne pendant un ou deux mois claquer des dents sous la couette. Voudrais hiberner, tiens, me réveiller au printemps, celui d’il y a trois ans, aux Eyzies-de-Tayac sous le grand cerisier en fleurs auprès de ma mère en vie.

« Était-ce vivre tout cela, ou bien rêver ? On nait, on vie, on rôde, on meurt, c’est ce que murmure la rumeur… » − Tiens, tout le monde est parti et je remets à tue-tête : « Vivant ! » : « Et même bâillonné au bout des solitudes, au bout du rouleau triste et des heures perdues, debout rester debout »…

Tout ce que je lui dois : pas le goût des mots, mais le sens de leur saveur, l'obsession de leurs sonorités, cette joie qui me saisissait en l’entendant chanter « dans le pouls battant des tambours » − et si je résiste rarement, aujourd’hui, à l’attrait d’une allitération ou d’une assonance, c’est la faute à Vasca ; une certaine violence, une belle véhémence, une énergie : quand, après chaque évocation funèbre, je tente de déclamer, quand je dis, avec Léo, pendant nos répétitions communes : « il convient, en toute circonstance, de rester stable et droit » (et tout ce qui s’en suit), Vasca pointe son mufle.

Comme ces civilisations indiennes dont, en Guyane, je pleurais la disparition en cours, ou comme la voix de ma mère, la voix de Vasca se mêle désormais à la mienne, et il me faut, à mon niveau, à ma façon, en prolonger l’écho : écrire, donc, même sans lui, même tout seul, repousser les portes du repli et du silence, donner ce que je peux, rendre ce que je lui dois, rendre grâce, donc, à la vie – dire et redire que si Jean Stievenard est mort, Vasca est bien vivant.

 

22 décembre 2016

 


 

 

 

UN BIVOUAC SUR LA FACE NORD

 

Vigiedécembre2016bivouac

 

 

Finalement ils auront été pleins de douceur familiale et d’enfance, ces jours de Noël, et l’on se souviendra avec regrets de la joie des enfants découvrant leurs cadeaux, de mon père s’attelant à la dure tache de monter le grand bateau Playmobil de Clément, de Léo plongé dans ses livres à trois heures du matin et protestant parce qu'il n'est pas si tard, de Joël et Annick devisant avec nous dans la Cave, du saxophone et du couteau. On pourra dire qu’en ce temps-là, malgré la place vide à table, la mort de Vasca, la folie du monde, tout était encore doux.

On venait de vivre un très beau bivouac au soleil sur la face nord de nos vies – soleil déclinant mais qui éclairait encore, avec au loin une très belle vue sur la vallée, un beau ciel d’hiver, une belle vie encore.

Rires et sourires, lampes dans la nuit, et l'indispensable Opinel brandi en signe de défi.

 

26 décembre 2016

 


 

 

 

CYCLONE

 

 Vigiedécembre2016cyclone

 

Je profite de ces longues nuits de décembre pour lire Cyclone de Frédéric-Yves Jeannet – autant dire pour me laisser tomber et tournoyer dans « l’entonnoir du temps qui se dérobe ».

Je m’engouffre dans ce livre qui rassemble en un unique paragraphe plus de vingt ans d’écriture, recollant, déconstruisant, reconstruisant les bribes des différentes versions (au moins dix) du manuscrit intitulé Cyclone (ou « Théorie des tempêtes – titre provisoire qui ne vise qu’à désigner cet état embryonnaire du manuscrit où toutes ses composantes rêvées vous tournent encore dans la tête et vous font tourner le monde »).

Je m’engouffre dans ce livre écrit dans l’inconfort (« écrire est le lieu de l’inconfort ») et la « douleur froide » avec, d’abord, un sentiment de plaisir paradoxal et assez immoral, au fond, qui est peut-être celui du lecteur peinardement installé dans son propre refuge (la Cave, le canapé), mais qui est aussi lié à une satisfaction d’ordre plus littéraire.

Je suis heureux et soulagé de pouvoir lire ces paroles qui ne sont pas les miennes, heureux et soulagé de retrouver l’écriture de Frédéric-Yves Jeannet ; il me plaît en outre de reconnaître, au fil des pages, certains repères géographiques familiers (la Chapelle Blanche, Chambéry, le Nivolet, Grenoble ou Ferney…) qui accroissent le sentiment de connivence et, mêlés à d’autres lieux lointains, agrandissent mon espace ; mais il y a surtout le contentement de voir mise en scène tout au long du livre, heure par heure, une situation qui m’est chère : celle de l’écrivain qui écrit, qui travaille, de nuit, à lutter contre l’éparpillement.

Le voici (nous voici) assis face à la fenêtre dans « une grande maison humide qui domine la mer » (à choisir, j’aimerais bien mourir ainsi – en train d’écrire dans une maison devant la mer…), « plongé dans une nappe de silence (…) seulement trouée par le crissement aigu, intermittent, d’un grillon dans la nuit » (ce qui me renvoie inévitablement à une certaine nuit décisive d’attente et d’écriture qui est le chapitre central du Grillon de l’automne). Les heures de la lecture s’égrènent, et je pourrais aisément dire, avec l’auteur dont je me trouve tout proche : « Il est deux heures vingt (ou trois heures, ou quatre heures…). Je me promène dans ce livre au fil de la nuit. Tous les lieux dont je suis fait reviennent me hanter. »

Ce qui fait que la lecture de Cyclone est également, et dans un premier temps, plaisante (même si ce n’est pas du tout son but – on serait tenté d’ajouter : au contraire), c’est la maîtrise de la phrase, qui peut-être brève ou ample, brisée ou emphatique, directe ou contournée, très soigneusement ponctuée ou (très ponctuellement) non ponctuée, évoquant tour à tour Lautréamont, Leiris, Michaux, Kafka, Juliet (les décrochages temporels liés au passage d’une version à une autre du manuscrit semblent ici stylistiquement plus marqués que dans Recouvrance). Si l’on peut s’abandonner avec confiance au rythme lent du livre, c’est parce que la musique en est étrangement harmonieuse, qui ne néglige pas une certaine euphonie liée aux assonances et allitérations (« les longs trains hagards égarés au hasard de l’Histoire », ou « je déchiffre cette errance à grands pans de passé mort »). Un certain jeu s’instaure par là avec le lecteur, d’ailleurs pris à témoin, renvoyé à d’autres pages du livre – qui établit une complicité.

Le « jeu » est toutefois bien grave. Il s’agit, dans ce livre explicitement orphique, d’une descente aux enfers, d’un fil tendu entre deux absences – celle du père suicidé, celle du fils absent (il faudrait ajouter les autres disparitions d’amis proches, qui redoublent celle du père) – mais tendu par le désir forcené d’en sortir, d’aller vers ce « dehors » qui est « peut-être mon pays », de « (se) sauver du monde clos du livre », pour bâtir au bout du compte et d’abord pour ses enfants – pour que ceux-ci n’éprouvent pas à leur tour « l’angoisse des origines » − une maison habitable, un « refuge » : « J’ai vécu ton absence, mon fils, et me suis adressé à toi entre les lignes de ce parcours… » ; ou, dix pages plus loin : « C’est de cela qu’il s’agit : que tu puisses retrouver dans ta vie, quand tu voudras, si tu le veux, cette maison dont le souvenir te manque. »

Cette façon de « rassembler (ses) morts » pour mieux parler aux vivants, de préparer aussi sa propre disparition en s’adressant au fils, me semble une réponse courageuse, généreuse et infiniment touchante au traumatisme initial de la mort du père. La construction de l’édifice reste cependant menacée de ruine – « Je recommence ce livre sans fin depuis l’enfance. Je veux y retrouver une certaine maison, et j’ai tenté de le construire à son image, mais au fil des années l’édifice est tombé en ruines » − et, arrivé peut-être au premier tiers du livre, je ressens soudain une sorte de malaise, parce que quelque chose bloque, défaille, tourne en rond, et que je me trouve soudain pris au piège du ressassement (« Deux ans – ou dix, ou vingt – ont encore passé depuis ces lignes et j’en suis presque au même point… »), parce que les interruptions font physiquement ressentir que l’ouvrage se dérobe.

La lecture n’est plus du tout plaisante : c’est qu’on a vraiment commencé à descendre (ou à monter, on ne sait plus), à suivre le mouvement du livre, ce qui impose de traverser les turbulences d’une « zone d’inconfort ». Les tensions s’aggravent, entre ce qui structure et ce qui éclate, entre l’unité de l’écriture et la multiplicité des lieux de l’exil. On se dit qu’à force de défaire ce qui avait été fait dans les diverses versions du manuscrit, le livre risque bel et bien de finir comme « La belle Noiseuse » de la nouvelle de Balzac, chef-d’œuvre dont il ne reste finalement, si mon souvenir est bon, qu’un pied, et tout le reste maculé, indéchiffrable. J’imagine que certaines des versions du livre qui n’ont pas été pour de bon brûlées, ont dû ressembler au tableau de Frenhofer : « Il avait tellement décanté qu’il n’en restait que l’ombre : un résidu de pages raclées jusqu’à l’os ».

Il faut pourtant assurer coûte que coûte une lisibilité, ne serait-ce que pour permettre au fils d’y retrouver sa « maison » − « Tu n’aurais pas pu retrouver ta maison, le pays de ta naissance, dans ce raccourci… » − et ce souci interdit de basculer dans l’abstraction et oblige à maintenir des références personnelles identifiables (même si l’anecdote est, comme toujours, quasi absente).

Cyclone aurait pu aboutir à une sorte de poème presque anonyme ; j’aime que l’auteur en ait préservé la vitalité prosaïque, l’imprévisibilité apparente, la dimension individuelle, en rendant compte d’un cheminement hasardeux au lieu de chercher à présenter un résultat poétiquement « parfait ».

J’aime les scories, les marques d’inachèvement, les repentirs laissés apparents, et cette façon de transfigurer la vie ordinaire, comme chez Matisse ou Bonnard, sans en évacuer les circonstances particulières.

J’aime enfin, comme chez Leiris, le refus de tricher en délaissant l’enjeu vital, existentiel, au profit d’un ersatz littéraire : « Nous n’avons qu’une seule vie et celle-ci ne me fascine que dans la mesure où elle est vécue, l’écrire n’importe que si c’est en coïncidence avec la vie que l’on s’est faite. » ; ou, vers la fin du livre : « Plus qu’un livre rescapé du désastre, ce qui n’importerait guère, c’est ma vie elle-même que j’ai réussi à sauver en l’écrivant ».

J’aime que l’écriture (et, partant, la lecture) du livre soit une expérience ouverte et exigeante, qui se joue des attentes de l’auteur (et plus encore de celles du lecteur ou de l’éditeur éventuel) pour suivre son propre chemin : il me semble que c’est au prix de cette dépossession que le livre peut permettre, dans une certaine mesure, de frôler le but qu’on ne pensait plus atteindre, cette sorte d’ « alaya temporaire » (comme il est dit dans Cyclone – l’alaya étant un terme bouddhique désignant, pour aller très vite, un état de conscience élargi), une délivrance, une clarté, quelques lueurs au moins qui permettent de continuer en ayant le sentiment d’avoir laissé derrière soi un peu de l’obscurité qui obstruait le chemin.

De fait, on sent que ce livre débordant (« la Rivière échappée » est le nom choisi par l’auteur comme nom d’éditeur) qui menaçait d’échapper à tout contrôle (comme il est dit d’une de ses versions précédentes : « J’ai donc recommencé ce livre interminable, dix ans après avoir abandonné la dernière version lorsque celle-ci a échappé à tout contrôle, lorsque le texte s’est mis à proliférer, à bifurquer dans plusieurs directions, à se fragmenter pour devenir tout autre, très différent de celui que je voulais qu’il fût… »), on sent que le livre se remet en mouvement à partir de ses pages centrales, son « synclinal », on sent que l’on bascule « sur l’autre versant », que l’on passe un col, qu’on a changé insensiblement de tonalité, de climat, et que tout s’accélère.

Le final ne peut pas être tout à fait triomphal – mais tout de même, apparaissent des signes de purification, de catharsis Je me baigne dans cette musique des années mortes, m’y lave et purifie »), de confiance et d’apaisement : « Écrire vient pourtant remplir quelque peu cette faille ouverte par la mort, dont on s’approche en écrivant : telle est l’énigme. (…) J’ai moins peur d’elles (la nuit, la mort) lorsque j’écris. » ; et, in fine : « De la douleur même a surgi par instants le plus poignant bonheur. La mort ne me fait plus peur... » (je pense, ici, à la fin de Lambeaux).

Pour ce qui me concerne, je n’en demanderais pas davantage à l’écriture ; et puisque son bénéfice « est strictement contemporain à son dépôt, à sa perlaboration : mue sèche, carapace vide » qui « ne sert plus à rien lorsqu’on s’en est défait », qu’elle puisse néanmoins aider le lecteur qui doit affronter les mêmes peurs, les mêmes épreuves : après l’avoir forcé à s’abandonner au flux des mots, lui donner, comme Cyclone l’a fait pour moi, une leçon de courage.

 

*

 

Reste une question presque gênante, que je me posais déjà il y a vingt-cinq ans : peut-on écrire à ce degré d’authenticité sans en passer par des épreuves aussi radicales ? Suis-je légitime, moi qui n'ai somme toute sacrifié à l'écriture qu'un peu de mon temps, quelques jours et quelques nuits ? « Telle est peut-être l’une des particularités de cette génération, à la différence des précédentes et surtout des suivantes : nous établissions des coupures souvent radicales, laissions s’effondrer certains ponts… » La plupart des écrivains avec lesquels je me sens quelque affinité ont emprunté ces voies radicales, y laissant leur santé, leur confort et parfois leur vie ; tous décrivent en outre l’acte d’écrire comme extrêmement douloureux – Cyclone évoque d'ailleurs la « nostalgie du bonheur de ne pas écrire, lorsqu’écrire ne me faisait pas défaut ».

Or, pour ma part, et malgré le désir exprimé dans L’éloignement d’en passer par des « épreuves », je dois reconnaître que j’ai jusqu’à présent mené une vie protégée et, en un sens, « bourgeoise », sédentaire, familiale, confortable et heureuse, une vie en laquelle l’écriture a presque toujours été une source assez immédiate de joie (ce qui explique peut-être une certaine tendance à terminer tout texte en apothéose).

Je vis à l’écart, loin de toute agitation, ce qui convient à mon tempérament nerveux. J’ai, certes, à faire avec certains démons partout présents dans ce que j’écris, mais qui semblent apaisés, apprivoisés au moins, et l’apparente quiétude de ma vie ne me fait finalement craindre (outre certains doutes concernant, donc, la légitimité et la valeur de ce que j'écris) que deux menaces : d’une part, celle d’épreuves qui me renverraient à ce chaos maintenu à distance mais que je sens néanmoins présent comme la montagne toute proche qui reste prête à tous les effondrements ; d’autre part, un étiolement doux qui m’ôterait de l’esprit cette urgence, cette petite panique bien entretenue sans laquelle, comme tout le monde, je n’écrirais guère (et je sais maintenant qu’une vie sans écriture est un leurre).

Je vois venir, au fond, avec un peu d’inquiétude, les prochains livres qui m’appellent – cette « écriture de la Cave » qui viendrait répondre à l’écriture de la route et des combles que j’ai pratiquée dans les deux livres précédents.

Me reprend cette peur qu’évoque aussi Cyclone (et Proust, aussi, lorsqu’enfin l’écriture devient possible), cette « terreur que la mort ne vienne interrompre avant son achèvement le travail en cours – et la crainte corrélative de l’achever, comme si l’arrêt et la fixation du texte devaient signifier mon arrêt de mort, laissant à celle-ci libre champ pour parachever le texte en éliminant son auteur. »

Je pense au Livre de Madère (?), qui doit faire suite à La route ordinaire, et je répète : « Il me faut reprendre ce livre pour ne pas mourir, pour repousser l’échéance », « pour retrouver mes morts » et « rassembler mes lieux ».

Même dans le grand calme de mon havre, « une turbulence me porte ».

 

28 décembre 2016

 


 

 

 

LA ROUTE CONTINUE

 

Vigiedécembre2016pisteblanche

 

 

Je me souviens de cet hiver où nous marchions sur la route à la lumière d’hiver.

Je me souviens du bois très noir où nous nous étions arrêtés, et de la lumière au bout de la route…

 

Cinq ans ont passé depuis ce souvenir dont l'image inchangée me revient, et c’est toujours, sur la route continue en laquelle on opère les coupures arbitraires des jours, mois, saisons, années, chapitres et souvenirs, le même étonnement devant la marche en crabe du temps.

 

« Était-ce vivre, cela, ou bien rêver ?...»

 

Je rouvre les carnets du Villard, dont je boucle aujourd’hui la neuvième année : le même décor désormais qui unifie tout à bon compte, les mêmes repères, avec de loin en loin la silhouette effacée de ma mère qui passe, et les enfants qui grandissent, le soleil de plus en plus vif, la vie qui grandit, qui s’amenuise.

 

En compagnie d’Alain et Suzette on avance sur la route de Prodin, sur le versant nord de Belledonne où le soleil n’arrive guère (pourquoi n’ai-je pris de cette marche que des clichés flous, ternes ou surexposés ?). Givre dans les ornières, route blanche, ciel sans nuages, sans oiseaux, forêt sans odeurs et sans bêtes – juste une souris morte.

 

Puis les enfants retrouvent leurs amis Martin et Prune revenus, pour quelques heures seulement, du Canada, et jouent dans les ruines, jouent dans la nuit, jouent encore au matin autour du bassin gelé du village (« et Clément a pris un bâton pour essayer de casser la glace, tu sais ! ») comme si le temps ni l’espace ne les avaient séparés et ne devaient le faire, à nouveau, dans quelques heures – le temps d’écrire ces lignes et ils sont repartis.

 

On fera du feu à la maison ce soir. On passera ensemble une soirée paisible, ayant ajouté un chapitre de plus à la chronique de nos années banales et lumineuses.

 

Je souhaite à tous une soirée, une année paisible, banale et lumineuse autant qu'il est possible – et que la route continue.

 

31 décembre 2016

 

Vigiedécembre2016JVasca

 

   

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.