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Quelques bribes d'une sorte de journal de retraite, pas pour se mettre en scène (ou si peu...) mais juste pour ne pas perdre le fil, garder trace, garder le cap, encore...

 


 

 

 

NOTES DE RETRAITE

 

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Une lumière dure tombe sur le bois recuit de la rambarde craquelée qu'envahissent les lianes de l’actinidia qu’on ne taille plus. Le jardin semble abandonné, d’où monte une forte odeur de cassis fermenté qui écœurerait le passant ou l’habitant des lieux si quelqu’un passait et habitait encore ici, mais qui a surtout pour effet de rameuter toutes les fauvettes et tous les merles du hameau.

Est-ce qu’il y a quelqu’un ?

Oui et non. Il y a bien quelqu’un par ici, embusqué dans un coin sombre comme l’araignée au bord de sa toile, quelqu’un qui voit et qui décrit cela ; mais le premier effet de la solitude est de rendre encore plus palpable le flou habituel dans lequel se nimbe la conscience qu’on a d’être « quelqu’un » (voire d’être tout court) ; après tout, et sauf à prendre un miroir ou (ainsi que je l'ai fait tantôt) un appareil photographique, on ne voit de soi-même que les bras, les mains (celles qui écrivent en ce moment), éventuellement un morceau de nez si on l’a long – et, à moins d’être un peu fou, on ne s’entend parler que si on a l’occasion de converser avec autrui.

Il y a bien des circonstances de la vie où quelqu’un peut se retrouver seul ; elles sont presque toutes subies et tristes. Deux domaines au moins exigent cependant une certaine, voire une extrême solitude : l’art et, au sens le plus large, la religion. Le moine dans sa cellule, le peintre face à son chevalet, l’écrivain dans son bureau (ou son jardin abandonné) choisissent de se mettre en retrait pour mener à bien un certain travail. Bien entendu on peut dire que c’est une solitude un peu biaisée : le moine n’est pas seul, qui est censé converser avec Dieu au nom de tous les hommes ; et l’artiste, même engagé dans une recherche qui ne regarde d’abord que lui-même et son art, œuvre tout de même dans la perspective plus ou moins lointaine d’entrer en rapport avec ses congénères en leur livrant les fruits de sa solitude. − Dire que le moine est engagé dans une voie plus « pure » vers le dépassement de l’individu parce qu’il n’a pas à cœur de produire ni de montrer quoi que ce soit me semble, à la réflexion, peut-être faux ; il y a de médiocres méditants qui s’enferment par facilité, incapacité à vivre une vie mondaine ordinaire ou pour jouer les marmottes et qui, au sortir de leur retraite, épatent la galerie en racontant avec complaisance tous les obstacles qu’ils ont dû affronter pendant leur enfermement volontaire ; il y a de mauvais moines pour qui la prière même devient un spectacle, et des artistes qui, au contraire, sont engagés dans un cheminement suffisamment profond pour échapper à toute idée de spectacle.

C’est en tout cas aujourd’hui le premier jour d’une sorte de retraite absolument pas spectaculaire, ni dramatique : il se trouve simplement que la migration estivale des autres habitants de la maison m’octroie, comme chaque été, quinze jours de solitude que j’appelle ma « retraite ».

J’ai en ai fait naguère de plus authentiques : seul dans le chalet d’alpage du Grillon de l’automne ou, pendant quelques années, dans des centres bouddhistes que je ne fréquente plus (on ne peut pas tout faire) mais qui m’ont beaucoup appris et que je considère avec sympathie. La première vertu de ces moments est de se confronter, avec plus ou moins de douceur, à la possibilité de se retrouver seul, autrement dit à la disparition toujours redouté des proches (et la retraite commence souvent dans la panique et les pleurs). La seconde est de poser la question de ce qu’on peut faire, de ce qu’on est capable de faire de cette solitude.

Pour ma part j’ai, dès l’enfance, toujours affronté de la même façon le grand blanc de la vacance : je fais des emplois du temps. J’élabore des tableaux compliqués dans lesquels je fais rentrer tout ce que j’ai envie de faire (et cela n’a, de fait, pas tellement varié au fil du temps – écrire −, la musique venant simplement remplacer la méditation assise) et tout ce que je dois faire (travaux, entretien de la maison et toutes les corvées liées à la préparation d’une rentrée pas si lointaine que cela). Cela rassure. On se dit qu’on ne va pas se laisser aller au hasard des jours – même le « rien » se trouve encadré, autorisé par une case blanche !

Georges Bataille disait, probablement dans L’expérience intérieure, que toute question est d’abord une question d’emploi du temps ; dont acte.

Naturellement, je n’ai jamais vraiment réussi à suivre ces emplois du temps de maniaque dont la réalisation effective aboutirait à un morcèlement excessif de toutes les activités et nécessiterait des journées de quarante-huit heures ; mais cela fixe une direction. Ainsi de l’emploi du temps du matin : lever 6 heures, petit-déjeuner, accordéon de 7 à 8, écriture de La Vigie du Villard de 9 à 10 (j’ai déjà dépassé), etc.

J’étais sorti, il y a un an je crois, fort dépité de ces quinze jours de « retraite », car je les avais presque exclusivement consacrés à lire (essentiellement le gros volume Écrire, inscrire de Jean-Paul Mathieu). Cette année, la nécessité dans laquelle je me trouve de terminer complètement La route ordinaire, dont j’ai pu écrire à temps une première version qu’il reste à travailler, devrait assurer un rythme et une cohésion intéressants à cette période – matinées et soirées étant essentiellement consacrées à l’écriture, et l’après-midi aux travaux de la maison et du jardin (tailler les lianes de l’actinidia, poncer la rambarde, repasser de la lasure, etc.).

Les journées commenceront donc par la musique et ce « journal de retraite » qui sera le plus lacunaire et le moins intime possible.

C’est toutefois une vraie retraite, pas moins exigeante que celles qu’on mènerait dans un lieu retiré ou une cellule de monastère ; le fait qu’elle se déroule dans le lieu ordinairement habité (avec ce que cela suppose de confort et de possible distractions) ne rend l’exercice que plus difficile et, à mon avis, fait sens (pratiquer le Dharma, id est « l’enseignement de la réalité », dans un centre, c’est comme nager en piscine ; le pratiquer chez soi dans des circonstances banales revient à nager en rivière – le pratiquer chez soi dans des circonstances difficiles, c’est nager en haute mer…).

La route ordinaire passe aussi par ici, au Villard de La T able.

Premier jour...

 

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La lumière, donc, sur la rambarde, comme une lame éblouissante. Le chat qui rapplique et s’installe, une heure durant, sur les genoux de l’unique bipède disponible. La vieille chienne, allongée comme morte sur les lauzes fraîches du séjour. Le silence et le goût du thé. Une légère brise qui fait onduler les feuillages. Le village assoupi dans la douceur de juillet, que ne menace même aucun orage.

À midi, le téléphone ne sonne pas pour annoncer une catastrophe qui précipiterait aussitôt du côté de la haute mer (et dieu qu’on le redoute), mais pour rassurer : la voiture est arrivée à bon port, qu’un guêpier à un certain moment a frôlé (et c’est merveille que de rouler de conserve avec un guêpier !).

Les travaux ordinaires. La reconquête du jardin et de la terrasse commence : tailler les lianes en épargnant les fruits et les escargots ; poncer la rambarde et le bois des fenêtres ; nettoyer, puis passer la lasure presque noire sur les boiseries (en aurai-je passé, des litres de lasure sur des kilomètres de boiseries, depuis que je suis l’heureux propriétaire d’une maison…) ; gratter dalle par dalle la terrasse sale, qui semble s’agrandir à mesure qu’on progresse…

Le petit bourdonnement des pensées accompagne les gestes. Oublié dans un coin de la terrasse, il y a un grand pot en terre dans lequel j’avais voulu, au retour de Madère, planter le grand bouquet de fleurs de balisier qui nous avait été offert par nos hôtes avant le départ, que ma mère avait gaillardement porté jusque dans la fournaise de l’aéroport, qui aurait pu prendre après tout dans cette terre riche et la chaleur de l’été savoyard mais qui avait rapidement pourri et dont il ne reste maintenant que ce fond de terre noire.

Le soleil se couche derrière le Pic de l’Huile, masqué par le poirier et le grand parasol orange qu’on appelle le « coquelicot », et qui est encore un cadeau de ma mère. La température tombe vite. Quelques rares voitures remontent la D207, et l’on entend aussi l’écho d’une voix assez lointaine. J’ai installé sur la terrasse libérée le transat rouge acheté pour les derniers jours de ma mère, et qui n’a presque pas eu le temps de servir ; le thé à portée de main, je m’apprête pour une soirée d’écriture sereine, entre souvenirs et présent, absence et présence, bercé, calé – on peut y aller…

 

28 juillet 2016

 


 

 

 

KARMA-YOGA

 

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Il y a toujours quelque chose de régressif dans ces moments de retraite. Cela tombe surtout le soir, avec la fatigue, cela suinte dans des rêves d’enfance dont on émerge, comme le narrateur de La Recherche, en ne sachant plus bien l’âge ni le lieu, et l’on sent des algues accrochées aux pieds qui nous retiennent. On prolonge, on est tenté de se rendormir tout à fait pour retrouver ce rêve tellement triste ou doux – puis on maudit l’emploi du temps de ce monastère qui a volontairement omis le petit-déjeuner, qu’on est censé prendre avant sept heures. On rejoint, encore ensommeillé, son coussin de méditation – en l’occurrence, une banquette pour piano – et l’on reprend mécaniquement la récitation des mantras – la « Polka italienne » de Rachmaninov – qui a le mérite, sinon d'éveiller, au moins de réveiller.

Un peu avant neuf heures le soleil inonde enfin la terrasse et dessine sur les carreaux propres des barrières d’ombre auxquelles un moineau mêle la sienne. Dans la mangeoire des cassis c’est la cohue : grives, moineaux, merles, fauvettes, mésanges.

Matinée de « pratique » : je retravaille et mets en ligne le futur avant-dernier chapitre de La route ordinaire, constate une fois de plus que seule la pré-publication sur le Net me permet de faire un certain nombre de corrections pourtant évidentes et nécessaires, mais que je négligeais tant que le texte ne pouvait être lu par personne d’autre que moi.

Après-midi « karma yoga »− c’est le « yoga de la vie quotidienne », et l’expression par laquelle on désignait, dans le centre bouddhiste que j’ai le plus fréquenté, les diverses corvées qui permettent à la communauté de fonctionner et au centre d’être entretenu. Aujourd’hui : rangement et tri dans l’atelier, voyage à la déchèterie, nettoyage et vernissage de la grande porte du garage, peinture anti-rouille sur le portail, deuxième couche de lasure sur les boiseries de la terrasse… Je termine à sept heures, un peu hébété, et bien décidé à écrire au responsable de la retraite pour protester contre le nombre trop important d’heures consacrées au « karma yoga » ; « Rinpoché, je suis écrivain, moi, et ma pratique c’est d’écrire et non de m’esquinter les mains à faire le jardin ou à raboter des portes ! – Va laver la vaisselle, lessive ton ego avec du savon au lieu de l’astiquer avec des mots, et tu pourras peut-être écrire vraiment après, fainéant ! − Mais justement, c’est ce que j’ai fait, et… − Eh bien, recommence ! »

J’ai recommencé, et je recommencerai demain : pas le choix, on ne discute pas avec son gourou (surtout quand c'est moi…).

Le soleil, cependant, disparaît et je siffle une théière de thé vert en savourant la douceur du soir sur la terrasse bien dégagée. Un avion trace son trait léger dans le ciel bleu-blanc. Belledonne, rhabillée en roux, est superbe.

L’été au monastère…

 

29 juillet 2016

 


 

 

 

LES INTERRUPTIONS

 

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Le temps vacille, vire au gris. Une petite pluie interrompt les travaux du jardin. Mille pensées morcèlent le travail du livre. Pire, voici qu’au lieu d’en avancer la relecture je me préoccupe de trouver une location pour l’académie d’automne de Léo, en Normandie (je me réjouis d'avoir trouvé une assez jolie maison à colombages, pas très loin de la côte...).

Le centre de retraite met en principe l’apprenti retraitant à l’abri de ces « tentations » qui n’en sont pas, qui sont la vie. L’interruption fait partie de la « pratique », comme la pluie va de conserve avec le soleil, ou comme les sons, les odeurs, les images qui nous entourent lorsque nous lisons un livre font partie pleinement de la lecture. Interrompre, c'est enrichir, donner à l'écriture la possibilité de ne pas suivre le cours qu'elle imposait mais peut-être un autre, plus hasardeux ! Je me souviens de certaines lignes de L'éloignement rajoutée au moment où je relisais le manuscrit alors que j'étais en Camargue, installé à l'ombre avec les enfants, Nathalie et mes parents, et qui sont directement ancrées dans ce contexte particulier.

Le futur vers lequel je regarde enrichit le présent ; il est, aussi, ce pour quoi j’écris ; et si je m’exerce à jouer tel morceau de musique ce n’est pas pour le seul plaisir éventuel du moment mais aussi pour pouvoir l’interpréter avec Léo, construire ensemble une œuvre grâce à laquelle on aura pu faire du temps un petit quelque chose.

Je peins. Je flâne. Je lis. Je cuisine. Je bois du thé. Je pianote des mots. J’accordéonne. Je bavarde avec les pies, les chats et l’orage qui, au soir tombé, commence à gronder. Aucune interruption n'est fâcheuse, sauf bien sûr celle du souffle...

30 juillet 2016

 


 

 

 

LA DISTRACTION

 

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Temps très sombre, journée morne pendant laquelle on attend un orage qui ne vient pas, ne viendra pas, finira en crachin.

L'interruption due au hasard, ce n'est pas la distraction, qui est une façon de fuir ce qu'on a à vivre. Répétant ce matin la « Polka italienne », me suis dit qu’il serait dommage de partir en Normandie sans accordéon. Comme le Pigini prendrait à lui seul la moitié du coffre, j’ai ressorti le Crucianelli, apprécié la puissance et l'expressivité de ses trémolos musette, et décidé d’arranger sa sangle main gauche (trop lâche) et de changer les bretelles (très usées). C’est ainsi que j’ai cassé la sangle, qui n’est pas facile à enlever, et passé une bonne partie de la journée à tenter de réparer, puis à rechercher une sangle de rechange qui convienne sur Internet (une gageure). J’ai appris beaucoup de choses sur les sangles, les vis et les rivets, parcouru des centaines de pages, converti en euros des francs suisses, des dollars et des monnaies que je ne connaissais même pas, perdu de vue le pourquoi de tout ceci, sans même régler le problème. S’astreindre avec plus de rigueur à l’emploi du temps aurait évité ce fiasco.

À présent la nuit est tombée, juillet est terminé, et tout cela laisse un goût d’inachèvement dans la bouche. Je reprends La route ordinaire, dont la relecture me déçoit et m'exaspère (ce qui signifie qu'il faut que je bosse).

Si seulement l’orage finalement éclatait…

 

31 juillet 2016

 


 

 

LE SOIR

 

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Le soleil est posée en équilibre sur la ligne de crête, et je m’attarde à la fenêtre. Passe un papillon blanc. Une taupe glisse sa tête par le trou de son terrier, sans voir que je la vois et que Dana, la Siamoise terreur des souris, des musaraignes, des mulots et des taupes (elle en a assassiné une il y a quelque temps) rôde dans les parages. Je regarde le petit monticule de terre se soulever, remuer, puis plus rien.

Dans le jardin du gîte, une petite fille joue avec son grand-frère adolescent, et cette scène attendrissante de complicité fraternelle me remplit de tristesse parce que je pense à ma mère qui avait un grand-frère, elle aussi, à qui elle avait été très attachée pendant toute son enfance, jusqu’à ce que, disons, les aléas de la vie (laissons cela dans le flou) les séparent définitivement et qu’elle meure sans jamais l’avoir revu. Maintenant je crois que la petite cherche son frère qui s’est caché, car j’entends comme un miaulement de chaton répéter ce que j’interprète comme : « Léo ! Léo ! Léo ! » − mais le son est lointain et je tourne le dos à la scène pour écrire.

Grillons ; bruits de voix très assourdis ; abois de chiens ; clameur des pies, qui sont les perroquets de la Vallée et m’évoque certains grincements d’archet dans les morceaux de Piazzolla (j’ignore le nom de cette technique qui fait faire au violon un bruit de crécelle assez saisissant). La chatte Onça ronronne contre moi, et tout semble paisible.

J’ai bien suivi le programme de la journée, avancé dans la relecture-correction de La route ordinaire, commencé à installer les baguettes de finition dans le futur « salon de musique », perdu beaucoup de temps à chercher des outils que je ne trouvais pas, réécouté plusieurs fois le disque enregistré par Jaccottet lisant ses textes et le dernier Bertin ; maintenant, les yeux me brûlent à cause de la poussière de plâtre, la migraine menace, et je sens que je ne tiendrai pas très longtemps ainsi posé en équilibre…

Je bascule, il fait nuit.

 

1er août 2016

 


 

 

LES VISITES

 

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Deux tourterelles chantent sur fond de grillons. La vieille chienne, tournée vers la montagne, halète péniblement en regardant dieu sait quoi. Une abeille se pose sur la table ; une fauvette à tête noire, dont la tête est orange puisque c’est une femelle, continue à se gaver de baies ; et puis, dans la petite obscurité qui suit le coucher du soleil, les mirabelles diffusent les petites lueurs automnales de leurs globes jaunes sur fond de bouleaux blancs.

A part un bref instant de panique ou de chamailleries de pies au sommet du poirier, on peut considérer que c’est une soirée calme qui conclut une journée calme. Le hameau semble absolument désert. Aucune voix, aucune visite – sauf celle, tout à l’heure, de River, mon pourvoyeur de salades fraîches.

On a trouvé le rythme de croisière, qui permet de progresser en musardant.

Ce matin, j’ai pu pour la première fois jouer les deux mains de la première moitié de la « Polka italienne » (ce que Léo réussit en une semaine, il me faut un mois pour laborieusement y parvenir ; à défaut d'apprendre l'accordéon, j'apprends peut-être l'humilité).

Le plafond du futur salon de musique avance lentement, et c’est une autre façon, assez proche de la musique finalement, de jouer avec le temps : je sais que si je continue ainsi, j’aurai bientôt une nouvelle pièce, insonorisée et sans lien avec le reste de la maison, où se prépareront et même se joueront de beaux concerts.

Je travaille, enfermé au sous-sol, dans cette pièce fraîche et silencieuse. Le téléphone sonne, et voici que j’entends des bruits de mer, des rires d’enfants qui semblent venir d’un autre monde – c’est d’ailleurs le cas. Aucune tristesse, un grand plaisir à se dire que la vie là-bas se passe bien, dans les rires et le plein soleil de la mer.

L’infusion du soir, gingembre et poivre.

Si véritablement je me retrouvais seul, les choses pourraient donc, en surface, continuer ainsi ? – Ce serait tout à fait pareil, les tourterelles roucouleraient de la même façon, les pies se chamailleraient pareillement ; mais il n’y aurait plus de musique, et sans doute, pendant un temps, plus de mots.

Juste la fumée s’échappant de la tasse.

 

2 août 2016

 


 

 

LE PASSÉ

 

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Le temps avance mais (c’est ma revanche) moi aussi – dans le morceau de Chostakovitch, le livre de la route et les travaux de la cave.

Je reprends brièvement la plume avec des mains étrangement ornées de bleus, de bosses et d’écorchures parce que le marteau et la lime sont perfides. Des heures durant je travaille, lentement, minutieusement, dans la cave, dont l’humidité (il faudra installer une VMC pour les instruments) et les murs blancs me font tourner la tête. Je constate que cette « retraite » est sans tristesse majeure, sans panique tout au moins ; sauf à l’écoute de la chanson de Dominique A sur « nos pères » (cette histoire de pères qui s’effacent sans résister à chaque fois me retourne) ou, le matin, à cause de ces rêves habituels autour de la mort de ma mère (que je n’appelle jamais ainsi mais par son prénom, ainsi que je l’ai toujours fait) : je suis devant son corps mort, le temps a passé, et le voici qui se met à bouger et que ses yeux se rouvrent – un classique, mais qui assure un réveil anticipé et hagard, propice au bon respect de l’Emploi du Temps.

(Autrefois j’aurais récité quelques mantras sur l’inéluctabilité de la mort et le caractère éphémère de toute chose ; ce n’est plus nécessaire.)

Je travaille en silence, en musique – des musiques assez tonitruantes pour couvrir le vacarme du marteau, ou bien tellement familières que des bribes me suffisent : outre l’accordéon, Bertin une fois, Bertin deux fois, Bertin trois fois, puis aujourd’hui, Nick Cave. Aux premières notes de « The good son », je nous revois avec Jean (Guidoni) dans le hall de l’Opéra Garnier à l’entracte de ce spectacle de Pina Baucsh. Jean, très fier de sa ligne irréprochable (il a travaillé dur, trois heures de danse par jour, pour préparer l’Auditorium) nous dit qu’il a trouvé le son dont il rêvait en écoutant Nick Cave. Mon père et moi filons acheter à la Fnac quelques disques, que nous écoutons chez Agnès. Cet étrange mélange de negro spiritual et de rock gothique planant d’abord me laisse dubitatif, puis « The hammer song » (titre rêvé pour ce que je suis en train de faire) m’emporte (aïe). Je revois très bien cette scène, et j’entends les paroles d’Agnès, de ma mère, de mon père (qui, des trois, était le seul à apprécier vraiment).

Je me demande s’il est ordinaire de penser aussi continûment au passé, en l’occurrence à ma mère, qui semble n’avoir jamais été aussi présente que depuis qu’elle est morte ; je me demande si cela se passe pour tout le monde de cette façon-là. Tout me ramène à elle, à sa mort en un premier mouvement, puis dans un retour de balancier à notre mort à nous qui lui survivons.

Puis je repense à Nick Cave. Quand il chantait « The good son », il ne savait évidemment pas qu’il aurait, quelques années plus tard, un fils qu’il appellerait Arthur, et que ce fils mourrait à quinze ans, le 14 juillet 2015 (un an, donc, après ma mère) en tombant accidentellement d’une falaise (après avoir absorbé, je l’apprends aujourd’hui, du cannabis et du LSD, et le gamin courait, complètement paniqué, en criant : « Mais où est-ce que je suis ? Où est-ce que je suis ? »). Celui qui chantait « The good son » était un autre homme, à une époque somme toute incroyablement insouciante de sa vie (malgré le ton sépulcral, enragé, funèbre qui est le sien, malgré aussi la drogue et l’alcool). Comment peut-on encore parler, encore chanter, après pareille horreur ? Que devient-il ? Je m’empresse de chercher, sur Internet, des nouvelles qu’un journal « people » me donne aussitôt : il y a quelques jours à peine, il se trouve que Nick Cave a parlé de ce drame pour la première fois – « Ce qui se passe, lorsqu'un événement si catastrophique arrive, c'est qu'on change. On change, on devient quelqu'un que l'on ne connaît pas. À tel point que lorsqu'on se regarde dans le miroir, on ne reconnaît pas la personne qu'on était, la personne à l'intérieur de la peau est une personne différente ». La vie continue, et il sort un nouveau disque, « Skeleton tree », en septembre.

Comment pourrait-il en être autrement ? Michaux, lui, avait arrêté un temps d’écrire et s'était mis à peindre des tableaux de cauchemars.

Le passé me pèse, le futur m’effare, et je viens encore de confondre mon doigt avec le clou…

 

3 août 2016

 


 

 

 

LA TEMPÊTE

 

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Toute la journée on garde un œil à la fenêtre, dans l’attente de la tempête. Dans la cave le taux d’humidité dépasse les 80%, ce qui rappelle un peu la Guyane (disons qu’on pourrait se croire dans une pièce climatisée de Guyane). Je suis avec application la partition de ma journée : l’accordéon, l’écriture du matin d’abord. Je finis de relire et retravailler la page 70 (sur les 207 que compte actuellement le manuscrit, soit un volume de 300 pages environ – cela fera finalement un bien gros livre pour une si petite route…), lorsque je prends conscience de ce que je suis en train de faire exactement ce que je faisais lorsque j’avais douze ans et que je m’acharnais, des jours durant, aux sacro-saintes Rédactions du collège.

Défilent à nouveau en mémoire les images des copies multicolores Clairefontaine, une couleur par version (il y en avait parfois plus de dix), le stylo à plume, l'encre bleue… Déjà, c’était un travail maniaque, absurde, sans raison scolaire et même sans raison du tout, que je cherchais à pousser le plus loin possible sans pouvoir m’arrêter avant d’avoir atteint un point que je jugeais provisoirement indépassable – et je me disais alors : « C’est tout ce que je peux faire maintenant, j’ai fait de mon mieux… » J’en étais à la fois soulagé et navré, ayant le sentiment que je ne pourrai, après cela, plus écrire, ce qui me paniquait – et je me mettais aussitôt à élaborer des projets de manuscrits qui allaient m’occuper des années durant, et dont j’égrenais les titres et les sous-titres. Étrange affaire. Je n’imaginais pas, à cette époque, que je pourrais un jour (ainsi que je l’ai ensuite tenté et presque réussi) ne plus écrire ; ce en quoi je n’avais pas tort.

L’après-midi, je retrouve la cave, avec ses silences et ses musiques : Piazzolla, Galliano, Bévinda chantant Pessoa, la merveilleuse Annkrist, Bertin, puis plus rien parce que l’averse a enfin commencé. On annonce pour ce soir des rafales à 95km/h, ce qui est assez rare dans la Vallée. Je m’installe donc cette fois dans le bureau des combles, garde la fenêtre ouverte, et me laisse bercer par les chants des grillons (rien ne les arrête…) et la rumeur qui commence à enfler.

Ça crépite déjà vivement sur le toit de tôle, et je sens que ça n’est qu’un début ! Ça gronde, ça s’accélère, un sacré beau crescendo qui n’en finit plus. Le tilleul fait un beau et profond chhhhfffffff, chhhffffff, l’eau s’abat par plaques sur la fenêtre de toit comme sur un hublot. Les premiers éclairs font remonter la chienne, hagarde et essoufflée, qui vient s’affaler sur le tapis d’où je n’ai pas le cœur de la chasser.

Je mets au Net les quelques lignes de ce journal un peu négligé, ce qui est une activité bien plus reposante que de travailler à La route ordinaire – et c'est un peu comme de ranger l’atelier entre deux toiles; on en profite pour faire entrer quelques passants, on offre le thé ou le café, et l’on dit : voilà où j’en suis, l’esquisse de la prochaine – la dernière, qui n’est pas sèche, je préfère ne pas vous la montrer…

Grâce à Internet, je jalouse un peu moins mes amis peintres, plasticiens et graveurs : je peux aussi montrer mon atelier, même s’il manque les odeurs (ce soir, odeurs de pluie et de chien mouillé).

J’attends toujours la tempête, qui doit venir puisqu’elle est annoncée et que c’est le titre de la page.

Je suis tenté d’écrire le chapitre de demain pour gagner du temps – mais ce serait tricher, et puis qui sait ? si le grand sapin s’abat sur la maison dans la nuit, ce sera là le point final, la dernière page de la Vigie, et le manuscrit paraîtra tel quel, repris et complètement travaillé jusqu'à la page 70 seulement...

Chers amis connus ou inconnus qui êtes venus rôder sur ces pages, faites attention à vos yeux car les écrans épuisent (pour agrandir la page, appuyez sur "ctrl" et la touche "+"...), n'oubliez pas d'aller à vos fenêtres voir où en est l'averse ; je vous souhaite une bonne et douce nuit d'orage, je pense à vous, à bientôt – et, pour ce qui me concerne, au travail !

 

4 août 2016

 


 

 

 

LA DISCIPLINE

 

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Comme souvent aux alentours du 7 août – date « climatique » de l’entrée en automne – le temps se rafraîchit et devient instable. On se replie encore un peu plus à l’intérieur. Le supérieur du monastère en profite pour resserrer sévèrement les boulons de la discipline (qui n’étaient pourtant pas si desserrés, mais un peu d’arbitraire permet sans doute de ressouder la communauté et de réaffirmer les valeurs communes – cela reste valable même pour une communauté de moines réduite aux seuls mois qui s’agrègent en mon « moi »…).

Les festins de légumes et semoule ont été remplacés par le traditionnel riz-lentille, plat de base de toutes mes retraites, dont je fais une sorte de soupe et que j’agrémente de piment et de curcuma (le régime reste strictement végétarien, et même vegan – si j’excepte les quelques morceaux de parmesan, de beaufort et de reblochon que je me suis permis en début de retraite…).

Toute cette musique sauvage pendant les séances de karma-yoga, cela ne faisait vraiment pas sérieux (dans les cuisines de Karma-ling, nous écoutions, malgré le règlement, Higelin et Brigitte Fontaine en toute quiétude ; et je me souviens de cette mémorable et clandestine soirée où, avec quelques compagnons de retraite d'un autre centre, nous avions séché l’enseignement pour écouter Catherine Ribeiro et Jacques Bertin – avec quelle émotion ! – avant de nous faire rappeler à l’ordre comme des collégiens). Seule la musique liturgique est désormais autorisée, id est dans cet ordre un peu particulier qui est le mien, celle que joue l’Accordéon classique (il existe certaines écoles du Zen où c’est l’apprentissage de la flûte shakuhachi qui seul permet de mesurer les progrès spirituels du disciple ; on peut extrapoler…). J’ai cependant obtenu auprès de mon moi supérieur l’autorisation d’écouter également les duos entre le bayan de Galliano et l’orgue de Thierry Escaich, ce qui donne soudain à ma cave les dimensions d'une cathédrale...

J’accordéonne, tape sur le clavier, tape sur des clous, badigeonne le plafond de peinture blanche et les pages d'encre noire, et le temps file.

 

5 août 2016

 


 

 

 

LA FÊTE

 

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Ce soir c’est la fête du Villard, à laquelle je me rends seul, sans les enfants ni Nathalie – autant dire sans boussole. Je me racle un peu la gorge pour réutiliser une voix laissée à l’abandon, me rase pour retrouver un visage qui ressemble au souvenir que j’en avais, me décrasse de la peinture et du plâtre de la cave, et sort pour rejoindre le hangar, une bouteille de vin blanc à la main.

Le ciel ce soir, cette nuit, sera superbement étoilé, le temps sec et frais. Joie de certaines retrouvailles, de la musique retrouvée avec Daniel et ses amis musiciens ; mais le vieil homme qui, l’an passé, jouait si bien de l’harmonica, et dont je retrouve le visage sur des photographies anciennes rappelant les premières fêtes du village tel que je ne l’ai pas connu, est mort cet hiver.

On parle de ceux qui sont là, de ceux qui ne sont pas là et pour lesquels, parfois, on s’inquiète. On parle de pays lointains, de Brésil, de Guyane, de New-York ou du Canada, et le hangar s’en trouve une nouvelle fois comme agrandi. 

Cette petite réunion entre voisins est devenue une des étapes qui marquent le passage du temps, au même titre que l’arrivée des rouges-queues ou le départ des hirondelles ; mais elle tient cette année davantage du départ que de l’arrivée. Peut-être à cause du froid qui tombe, mais plus sûrement parce que les enfants ne sont pas là, dont les cris, les rires, les courses sont une musique au moins aussi essentielle que la musique.

River vient seul faire un tour, cependant, et on entend résonner l’écho de la voix de Léo, l’an passé : « Je joue avec River, je joue avec River ! »

On se dit que le temps a passé, que cela fait maintenant neuf ans qu’on est arrivé, que bientôt, que plus tard, qu’autrefois…

On prolonge la conversation jusque tard, pendant que brille au-dessus de la Vallée un ciel criblé d'étoiles.

 

6 août 2016

 


 

 

 

LA CONFUSION

 

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Je suis dans une salle inconnue, une grande salle en rez-de-chaussée avec des ordinateurs, des tables rangées en carré, face à une poignée d’élèves de Troisième. C’est la toute fin de l’année, l’heure de faire quelques révisions, et je constate qu’ils ont tout oublié. Je m’échine à leur rappeler la différence entre un son et une lettre, entre une allitération et une assonance, un son vocalique et un son consonantique, entre le son même et le sens, mais le sens, justement, se perd. Je pique une colère noire, théâtrale, sans méchanceté mais pas sans désespoir, puis sonne l’heure de partir.

C’est un mercredi, je sais que Nathalie et mes parents m’attendent à la maison, mais je prolonge encore le cours d’un bon quart d’heure sans que personne ne proteste (cela devrait m'alerter sur la nature onirique de la scène...). Des gens viennent me voir. Le principal est là, qui me demande si j’ai besoin de dix-mille euros pour un projet (là encore...); je lui réponds que je voudrais un four dans la salle pour faire cuire des tartes pendant les devoirs, puis nous quittons l’établissement, qui est immense.

Je m’égare dans un dédale de couloirs, d’ascenseurs, de passerelles. Ce n’est plus un collège, mais une sorte de gare où je n’ai plus aucun repère. Je traverse des champs en compagnie de mes élèves (les mêmes que tout à l'heure, qui semblent ne me tenir aucun grief de ma colère, et avec qui je discute en riant). J'escalade un promontoire d’où j’ai la satisfactionde voir de très haut le collège ainsi qu'un très grand lac que je découvre avec perplexité ; mais je me suis beaucoup éloigné et il faut revenir. Je suis tenté de le faire en sautant de la falaise et en volant, ce qui semble possible puisque, je m'en aperçois quand même, tout ceci est certainement un rêve – mais sait-on jamais si l’on vit ou si l’on rêve ? Je préfère prudemment marcher, même si c’est un peu long, jusqu’à Pontcharra, et de là rejoindre Allevard où j’ai laissé ma voiture. Je vois de grands immeubles en briques et des bus gigantesques qui embarquent avec eux des centres commerciaux pour que les passagers puissent continuer à consommer (on a basculé dans la science-fiction…). Je m’embarque. Ellipse.

Je me réveille difficilement dans une sorte d’hôtel, une chambre inconnue d’une ville inconnue. Je n’arrive pas à comprendre où je suis ni comment j’y suis arrivé, mais il est clair que je suis très loin de chez moi. Sans doute ai-je pris le mauvais bus. Je n’arrive pas à me faire comprendre, mes paroles sont – je le sens bien – confuses. Tout est confus. J’expérimente en rêve ce monde de la folie, de la confusion, où l’on dit un mot à la place d’un autre, où l’on perd pied. C’est assez angoissant, car je sais que mes parents et Nathalie m’attendent, s’inquiètent sans doute, je sais qu’il est tard et je n’ai aucun moyen de les joindre. J’essaie d’expliquer que je suis malade, sous traitement, mais quelle maladie ? quel traitement ? L’hôtesse me prend simplement pour un fou, c’est évident. J’entends à ce moment-là une sonnerie qui me réveille, la sonnette de la maison pensé-je. Je saute du lit, cours à la fenêtre où il n’y a personne, encore dans cet état de confusion qui m’obscurcissait les pensées et dont je n’arrivais pas, dont je n’arrive encore pas tout à fait, à m’arracher.

J’écris ces lignes pour mettre ce cauchemar à distance, l’enfermer dans l’enveloppe hermétique d’un texte et, si besoin, me souvenir plus tard de ce moment où l’on ne se souvient de rien.

 

7 août 2016

 


 

 

 

LES FRUITS

 

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Deux événements d’importance relative et inégale justifient que je m’octroie, à l’instar des chats qui baillent dans le jardin (qui ne font d’ailleurs que ça toute la journée – bailler et dormir), un moment de repos sur la terrasse, avec thé et carnet.

Tout d’abord, j’ai terminé de peindre le plafond du futur salon de musique. C’est un beau plafond, à présent, dont les innombrables baguettes de finition et les découpes sophistiquées m’ont donné du fil à retordre. J’attaquerai demain la phase finale des travaux : l’habillage en lambris de l’ancienne mangeoire, les baguettes de la fenêtre, puis la dernière couche de peinture aux murs.

Ensuite et surtout, j’ai terminé la relecture et la correction de La route ordinaire, dont j’ai envoyé le manuscrit à Lionel Bedin.

Cela n’arrive pas tous les jours. Pour mon premier livre, cela ne compte presque pas : il s’agissait quasiment d’une commande pour les éditions Mutine, qui ouvraient leurs portes. Le Grillon de l’automne, je me souviens l’avoir mollement envoyé à quelques éditeurs que j’aimais, mais j’étais alors en Guyane et me souciais peu de publier ; Pascal s’en était rapidement chargé, et c’est ainsi qu’était parue la première version aux éditions de l’atelier du héron à Bruxelles – ensuite reprise, revue et corrigée, aux éditions Livres du Monde de Lionel Bedin. L’éloignement, j’aurais voulu qu’il marquât mon entrée véritable en littérature – mais le contexte n’était pas favorable, et le livre manifestement moins évident que je ne le pensais (que je le pense encore). Plus de deux ans se sont écoulés entre le jour où j’en ai terminé l'écriture et sa publication. J’ai ensuite écrit, trop vite, Derrière les lignes, que j’ai proposé à un seul éditeur qui me l’a poliment refusé, en donnant des raisons valables (je pense cette fois qu’il avait raison, que de nombreux poèmes méritaient d'être repris en prose, ainsi que je l'ai fait pour la plupart de ceux de La route). Cette Route ordinaire sera donc, si tout se passe bien et si Lionel Bedin en veut encore après avoir lu le manuscrit, le premier livre que j’aurai écrit en toute liberté, sans coupure d'avec mon présent, sans avoir le carcan d’une histoire à raconter, et sans non plus avoir à en passer par l’humiliante épreuve des envois postaux.

C’est un soulagement. Je peux mourir, le testament est fait (je ne suis pas pressé…). Je vais surtout pouvoir travailler à la suite : L’attente des images (reçu deux grosses enveloppes de gravures…), divers autres projets et, in fine, Le Livre de Madère, auquel conduit La route.

 

*

 

En attendant, la soirée est paisible. La chienne peine à reprendre souffle, mais continue à regarder le jardin avec un air bon. Le soleil couchant éclaire les mirabelles jaunes, tableau admirable. Je sais qu’en bon propriétaire, j’aurais dû, je devrais m’empresser de secouer l’arbre et ramasser pour moi seul toutes ces mirabelles pour en faire des confitures, des conserves. Je n’ai rien contre. Mais, outre que le temps me manque, j'éprouve un profond contentement à considérer l’arbre comme une mangeoire géante offerte aux grives, merles et fauvettes qui se repaissent des fruits. Je les observe avec reconnaissance, et quand je vois cette fauvette mâle piquer dans un fruit bien jaune et bien charnu, j’en salive pour elle.

Le parfum des fruits fermentés qui monte du jardin me rappelle en outre le jardin guyanais, dont les mangues, les mombins et les abricots géants étaient si nombreux que nous baignions toujours dans une odeur de liqueur. Quand j’abandonne mes travaux et que je vais faire quelques pas dehors, je mange directement à l’arbre quelques mirabelles, que je n’apprécie vraiment qu’ainsi.

En somme, cette retraite aura été fructueuse.

 

8 août 2016

 


 

 

 

LES CHATS

 

Vigieété2016les chats

 

J’habite un bel appartement « traversant » qui ne donne pas sur la mer ni sur un lac mais qui semble entouré d’arbres et de jardins. Je ne regarde pas aux fenêtres. Je tourne le dos au petit balcon qui ressemble à celui de l’appartement familial de Chambéry (à y réfléchir, il est clair qu’il en est une copie déformée), et marche dans l’entrée jusqu’à ma chambre moquettée. Il se dégage de cet appartement une sensation de paix, d’espace, et l’on y respire bien : c’est ce que je dis à Nathalie, qui s’inquiète de ma capacité à supporter à nouveau la vie en appartement.

Ainsi je rêve encore de demeures inconnues, dont la diversité m’étonne. « Il y a des rêves qui ne meurent pas, qu’on vous repasse… », semble-t-il ; ma mère faisait souvent de tels rêves – mais ses maisons, ses appartements à elle étaient presque toujours cauchemardesques. Elle rêvait aussi de chats malades, souvent.

Revenons à l’appartement. Nous y passons notre première nuit, et les choses se gâtent. Pas à cause des voisins bruyants, non, mais à cause des chats. Nos trois chats ont pris possession des lieux, mais ils ne sont pas les seuls. La porte d’entrée est équipée d’une chatière par où passent tous les chats de l’immeuble. Cela commence par une mère et son petit rouquin, puis tourne à l’invasion : ils montent sur le lit, provoquant la fureur des nôtres. Le réveil est brutal.

La présence, ce matin, d’Onça, Dana et Musique dans ma propre chambre, a dicté la fin de ce rêve – Dana surtout s’obstinant à venir chercher ma main sous l’oreiller, puis entreprenant de faire la toilette de mon oreille gauche avec sa langue râpeuse… Je laisse aussitôt les rêves et les chats pour me remettre au travail.

9 août 2016

 


 

 

 

LE BOCAL

 

Vigieété2016bocal

 

Toute la journée je scie et je tape. Plus d’autre musique si ce n’est celle du marteau et de la scie. Je me concentre pour éviter l’accident, la lame qui dérape et emporte un doigt (le pouce est le plus exposé).

Après quelques heures je vais à l’atelier chercher de nouveaux clous, que je trouve dans un bocal en verre sur laquelle est restée une étiquette manuscrite : « abricots 2009 ». C’est l’écriture de ma mère. Aussitôt remontent des images des Vellats, je l’entends parler des abricots qu’elle vient d’acheter, je la revois apporter la confiture. Je revois tout cela avec une précision démoniaque, mais plus du tout le clou que je suis censé enfoncer ni le marteau qui, fatalement, s’abat sur un doigt (ce qui m'offre la possibilité d'enrichir la douleur mentale d'une bonne et vraie douleur physique).

Cette écriture-là, je ne la lirai plus jamais. Plus d’abricots. Des clous. Et un bocal vide dans lequel je passe le reste de la journée à me débattre, et qui finit par terre, en miettes comme moi.

 

9 août 2016

 


 

 

 

LES DISPARITIONS

 

Vigieété2016disparitions

 

Ce collège, une fois de plus, je ne le reconnais pas – mais je reconnais certains des élèves de ma classe de Quatrième : certains qui s’y trouvent étaient censés avoir quitté l’établissement, d’autres étaient en Troisième l’an passé – ce qui suppose que nous sommes retournés en arrière, mais dans un passé modifié ; bref, on nage en plein fantastique. Je parle avec douceur et vulnérabilité à cette classe clairsemée dont je ne vois qu’une partie, car la salle fait un coude ; puis, soudain, de manière totalement absurde, je jette sur la voisine d’une élève qui bavardait le contenu de ma tasse de thé brûlant (« Mais pourquoi sur moi ? » proteste la malheureuse. – Ta voisine était trop loin. »), puis demande avec agressivité le carnet de la bavarde. Elle me donne son « carnet », un très beau carnet de bord dans lequel elle était en train d’écrire des remarques sensibles et fines, se plaignant simplement de ne rien voir de ce qui se passait à cause de la configuration de la salle. La contradiction entre mon attitude et mes paroles est telle que j’estime être définitivement discrédité et, couvert de honte, je disparais.

 

*

 

Je suis élève parmi eux. Adulte, mais élève. J’assiste à des cours ennuyeux, déambule comme eux dans les couloirs, anonyme, mal à l’aise. G. s’étonne de ma présence, à qui j’explique que ce n’est pas moi, que je suis là anonymement, pour une raison secrète et confuse, et que je me sens bien perdu, vraiment perdu, ne sachant plus mon âge, ma fonction, comme une sorte de fantôme.

 

*


Je marche seul dans les rues de Paris où il y a un monde fou, traverse pour admirer un vieux manège puis m’approche des hautes grilles d’une cathédrale que je ne connais pas. Soudain, plus personne. J’entre. Le soir est tombé. Un grand feu brûle devant cet immense bâtiment gothique. Un musicien se met à jouer du violoncelle. En entendant le son de l’instrument – juste le son, pas la musique – sans aucune pensée j’entre en extase, et je disparais.

 

*

 

La retraite touche à sa fin. Continue comme ça, ce n'est pas mal : on ne retrouvera de toi que tes ongles !

 

10 août 2016

 


 

 

 

LA LUMIÈRE

 

Vigieété2016lumière

 

C’est le dernier rêve, la dernière page de ce qui est à peine un journal, les dernières images de cette feinte retraite.

Cette fois je suis seul dans une grande maison censée se trouver en Guyane (mais le paysage semble plutôt alpin), en pleine nuit. Je vois passer sur le chemin un voleur qui porte un bas noir sur le visage, une tenue noire et une scie électrique dans sa main droite. Je comprends qu’il va tenter de s’en prendre à ma porte. J’ouvre la fenêtre, j’allume une lampe, je crie : « Lumière ! » si fort que le voleur disparaît et que le jour se lève. Passent alors dans le ciel bleu une série de flashes douloureux liés à l'enfance et au souvenir de ma mère, puis plus rien.

Finalement je suis dans, ou, mieux, je suis un nuage, un nuage très léger qui glisse à flanc de falaise. Je remonte avec douceur jusqu’au sommet, qui est un diamant en forme de flèche d'où irradie toute la lumière du monde.

 

14 août 2016

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés