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Vigiemai2016

 

Jours de mai, jours frileux et venteux. Pendant que les lilas refleurissent, pendant qu'on flâne le long du ruisseau, qu'on regarde les insectes ou qu'on reprend le chemin de la Capitale pour épauler le jeune musicien, des fous furieux apprennent la haine et la violence à d'autres enfants, préparant ainsi l'avènement d'une nouvelle génération de monstres. Ailleurs, dans un pays qui s'effondre, on tente bon an mal an de remplacer les armes par des violons. Et le vent tourne les pages de ce livre auquel personne ne comprend et ne comprendra jamais rien.

16 mai 2015

 


 

 

 

AUX OMBRES SUR LE CARNET

 

Ombresurlecarnet

 

Comme chaque année au premier jour ensoleillé de mai, on remonte le ruisseau, on flâne, on s’assoit dans la mousse. L’air est doux, la vieille chienne trottine encore derrière les enfants.

Juste le son continu-discontinu de l’eau ; puis les enfants se rapprochent et leurs voix s’emmêlent, cailloux clairs jetés dans le courant.

« Clément ! Tu peux passer par là ! »

L’air est doux. Pas un nuage au-dessus des frondaisons. Il faudrait se souvenir du bonheur que c’était lorsque, l’été venu, nous revenions de Guyane et marchions avec ma mère, tous ensemble, dans l’air sec et frais.

Je tends l’oreille et je l’entends. Je lui parle mais personne ne répond plus. Sans doute est-ce pour cela que j’écris tant : cela donne semble-t-il un tout petit peu de consistance aux ombres, à l’ombre sur le carnet.

Il faudra se souvenir du bonheur que c’était d’être assis là avec la chienne et les enfants, en ces jours de la première balade de mai.

 

*

 

Les enfants cependant disparaissent entre les troncs, escaladent les rochers, et la chienne aux pattes raides suit tant bien que mal.

Je m’embusque dans un coin plus sombre parce que la lumière me blesse. Je ne suis pas sorti depuis longtemps, pris par ma Route ordinaire dont l’écriture me poursuit. Comme ces lignes tracées pendant cette balade familiale et familière, l’écriture du livre cependant s’immisce dans le présent sans l’occulter. J’écris en ce moment le chapitre de mai (il y en a un pour chaque mois de l’année, de septembre jusqu’à août). J’ai rassemblé tous les fragments des quatre dernières années par ordre chronologique – une couleur pour chaque année – et je compose le texte final en les supprimant, les déplaçant ou les mélangeant. C’est une manière de baguenauder dans le temps qui correspond profondément je crois à l’écriture du « présent élargi » dont je rêvais (Pierre-Yves Jeannet a poussé loin cette façon de faire, que je ne pratique pour ma part qu’en simple promeneur du dimanche ou des week-ends prolongés…).

Il est rassurant d’écrire ainsi. On tient serrée la laisse du temps. On recycle à mesure ses feuilles, on fabrique son humus, on renouvelle son eau vive. Mais même au fond du bois, même par un beau jour de mai, même dans ces refuges parfaits du livre, du bois et du carnet parvient l’écho du pire, du plus insupportable, la mauvaise nouvelle qu’on craignait, dont on ne dira rien ici parce qu’elle ne regarde que les amis, les parents soudain désemparés.

On se tait un long moment.

Juste le son du nan.

Puis on repart dans l’air tiède et le clair-obscur du sous-bois.

 

6 mai 2016

 


 

 

JEAN FOLLAIN ET LE CARABE CUIVRÉ

 

Carabus intricatus

 

 

Souvent une main se refermait
comme une prison de chair
sur un insecte à couleur d'or
et féru de silence.

Jean Follain, L’usage du temps.

 

Bien sûr on s’acharne à courir d’une tâche à une autre, balloté entre mille tracas domestiques dont la plupart ne sont pas si franchement déplaisants (même les manigances d’un garagiste douteux peuvent in fine aboutir à l’imprévu d’une belle rencontre…).

On court, donc, et quand on a la chance d’habiter une maison à quatre niveaux la course est proche de l’escalade. Voici pourtant qu’entre deux courses la beauté, la lumière, l’inattendu viennent s’immiscer sous la forme d’un petit Carabe cuivré qu’on voit briller et se carapater le long des lattes de l’entrée. Sa course arrête la nôtre. On s’étonne, on se penche, et voici le petit joyau enfermé dans la paume.

Cela aussitôt remet en mémoire tel soir de ce printemps précoce où Carabus intricatus était venu me rendre visite – mais il ne s’agit pas de ce Carabe-là, qui est tout noir. Je pense d’abord au bien connu Carabus auratus, le Carabe doré ou « jardinière », qui était fréquent au temps de mon enfance (c’était le temps d’avant la généralisation des pesticides, herbicides, insecticides et autres tueurs de vie), et dont la présence rassure parce qu’elle nous dit que nous vivons dans une vallée où la vie animale et végétale est encore possible... Mais il ne s’agit pas non plus de lui car, à y regarder de plus près (ce que l’insecte, qui ne vole pas et qui fait le mort dans ma main, permet aisément), seul le premier segment de ses antennes est rouge alors que son cousin doré en arbore quatre.

Je penche finalement pour le Carabe à reflets cuivrés, Carabus auronitens, plus forestier, plus rare dans les milieux ouverts et principalement nocturne. Naturellement je sympathise d’autant plus avec cet amateur de clair-obscur, et lui récite (en ancien français s’il vous plaît) mon passage préféré du Conte du Graal : « Si se met es forez soutainnes / Que assez miauz qu'as terres plainnes / Es forez se reconoissoit » (« Puis il va dans la forêt profonde car il se sentait plus à son aise dans les forêts qu’en terrain découvert »). Ce goût pour la forêt explique sans doute ses tentatives pour trouver refuge sous la penderie : sans doute son premier réveil de mai l’aura désorienté, et il se sera risqué trop vite hors du tas de bois où il devait dormir…

Assis à quatre pattes près du Carabe que je viens de relâcher mais qui reste tétanisé, je poursuis cependant mes investigations et apprends qu’il existe une sous-espèce de Carabus auronitens endémique à la forêt de Cerisy, qui lui doit son classement en réserve naturelle. Cerisy ! Des colloques de haut-vol se sont tenus et se tiennent encore par là-bas, et c’est, bien entendu, le lieu de Jean Follain !

Pour les lecteurs – et, donc, les amoureux – de l’œuvre de Jean Follain, il n’est pas utile d’en dire davantage : vous m’avez compris. Pour ceux qui d’aventure ne connaitraient pas encore Follain (je leur recommande de quitter au plus vite ces lignes pour celles d’Exister, de L'usage du temps ou de tout autre ouvrage portant son nom), disons qu'il est considéré par nombre de ses lecteurs comme un des poètes majeurs de notre modernité – à leur goût, et pour toutes sortes de raisons, plus important que Breton, Char, Saint-John Perse et la plupart des autres.

Ses poèmes, si rigoureusement resserrés et pourtant jamais austères ni laconiques, sont souvent de petits tableaux vibrants qui juxtaposent des êtres humains, des animaux, des éléments de paysage ou des objets appartenant à des réalités et à des temporalités différentes – un chien et des écoliers, par exemple – en rendant sensibles les liens qui les unissent. Il y a de la grandeur dans sa poésie, de l’humour, de la cruauté, un goût de l’effacement, un sens du vaste, et nulle emphase. Etiemble disait de Follain qu’il était l’un des très rares poètes occidentaux à pratiquer vraiment l’art du haïku (dont il ne s’était sans doute jamais soucié), mais qu’importe : il est surtout l’un des rares dont la lecture modifie de façon aussi évidente et naturelle l’appréhension que l’on peut avoir de la réalité « ordinaire ».

L’irruption fuyante (car le voici bientôt reparti) du Carabe à reflets cuivrés en mon train-train quotidien, c’était l’œuvre de Follain : dans le rutilant miroir de sa carapace a rayonné toute la lumière de mai.

 

11 mai 2016

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.