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Vigiemars2016

 

Mars est là, avec sa neige tardive, sa lumière franche, ses clameurs. La Vigie, cependant, est aux abonnés absents, occupée à écrire les pages d'un Almanach routier tourné vers le passé.

Pour mémoire, par peur du vide, regret de tout ce qu'il aurait été bon de dire et refus de ne laisser de ce printemps commençant qu'une offensante lacune, voici tout de même ces quelques lignes griffonnées à la hâte...

 


 

 

 

LÉO, LA GRÊLE ET L’ACCORDÉON

 

Vigiemars2013Leo

 

Comme chaque soir l’enfant interminablement joue à la lumière de la fenêtre de toit la brillante « Badinerie » de Bach, l’endiablé « You dance » des accordéonistes polonais Motion Trio ou la pièce de son prochain concours – quand soudain la grêle s'abat violemment sur la vitre. Il s’arrête de jouer ; la grêle s’arrête. Il reprend et la grêle reprend de plus belle.

Comme Itô, le « pêcheur des vents » et joueur de shô du conte de la Cité de la Musique que nous écoutions si souvent naguère, le voici devenu maître des éléments, auquel le soufflet de son Pigini d’évidence préside (n’avait-il pas une fois, comme il le rappelle, attiré l’orage et provoqué plusieurs coupures d’électricité ?).

Et Léo de rire en redoublant d’entrain, et la grêle de fouetter la vitre devenue opaque…

 

2 mars 2016

 


 

 

 

TROP TARD

 

 Vigiemars201606032016

 

 

Trop tard pour l’hiver ?

va le dire à la neige de mars

pesante et tenace

va le dire à l’hiver.

Trop tard pour la musique ?

va le dire au vieux fou

avec son bayan trop lourd

qui joue les grandes orgues.

Trop tard pour jouer ?

va le dire à l’enfant

jamais lassé de rire.

Trop tard pour écrire ?

je l’ai tenté quand même

ici même, trop tard.

 

5 mars 2016

 


 

 

 

À LA LUNE

 

Vigiemars2016lune

 

Ce soir-là au-dessus du Granier

la lune à son lever n’était qu’un fin croissant

« d’un jaune lumineux bordant

une énorme boule grise dans un ciel noir »

(m’a écrit Élodie). L’enfant

en la voyant a demandé

ce que c’était que cette boule noire

− C’est la lune, Clément

(a répondu sa mère)

et moi pendant ce temps

vigie défaillante

égarée sur la route du livre en cours

je n’ai rien vu, je me suis tu

et le poème a disparu.

 

11 mars 2016

 


 

 

 

JE NE SORS PAS…

 

Vigiemars201602032016

 

Je ne sors pas, j’écris

je n’écris pas, je pleure

tout saturé de souvenirs

et ressassant de mon passé

les chères images

toute chose vue me renvoie

à son double lointain

sur les écrans tremblent les reflets

les feux anciens les dernières braises

de phénix épuisés

à tant souffler sur des cendres

les yeux me brûlent

je ferme les yeux je m’endors

et dans le rêve pleure encore.

 

12 mars 2016

 


 

 

LES HEURES D’OR

 

Vigiemars201613

 

À la fenêtre libérée du givre et de la neige bougent les branches fines du poirier où percent les premiers bourgeons. Une mésange s’y pose, une plume duveteuse au bec. Une corneille qui transporte les brindilles pour son nid passe et repasse dans le ciel trop lumineux. Dehors les enfants construisent une cabane ou courent à travers champs, éperdus d’espace et de bonheur printanier. Si l’on ouvre la fenêtre on entend le tambourinage d’un pic noir qui aussitôt me ramène plusieurs années en arrière, sous d’autres latitudes.

Fenêtre ouverte ou fermée, tout ramène en arrière, en avant, ballotte, fait tanguer – on aimerait dire qu'on frôle à chaque fois le naufrage, si la comparaison n'évoquait aussitôt d'autres naufrages autrement plus cruels qui rendent dérisoires nos petites fragilités de nantis, ces lignes, toute parole. 

« Depuis que tu n’es plus là, tu es drôlement présente ! » disait cependant en rêve, cette nuit, le mauvais fils à sa mère ; un peu piqué, le fantôme bienveillant s’est détourné : « Puisque c’est comme ça… − Mais non, je plaisantais. Reste encore. »

Reste encore, on pleurera ensemble sur la misère du monde, la lumière du soir ou l’amertume du temps, on raclera le fond des vieilles nostalgies, on s’étourdira d’anciennes ou neuves images et l’on vivra ardemment, comme on savait le faire, ces heures d’or qui filent entre nos doigts.

On répètera que c’est merveille de vivre ainsi, merveille d’avoir vécu.

 

13 mars 2016

 


 

 

 

LA VOIX À L’INTERPHONE

 

Vigiemars2016soleilcouchant

 

Quatre heures du matin (trois heures si l’on oublie cet étrange changement d’heure qui introduit deux fois l’an dans notre quotidien sédentaire le charme du décalage horaire propre aux voyages): ce rêve cruel et lumineux met un terme à la nuit.

Nathalie et moi habitons un assez luxueux appartement au troisième ou quatrième étage d’un immeuble qui donne sur une ville vaste, lumineuse, minérale, avec un fleuve, une esplanade (ville aussi verdoyante et vieille, car je revois maintenant une grange où nous observions nos chats jouer, mais je suppose que le rêve a comme toujours mêlé les époques et les lieux). Les enfants ne sont pas là, comme si, déjà grands, ils avaient quitté le foyer. Nous nous affairons, l’installation semble récente et l’appartement est encore en désordre. Nathalie m’explique qu’un immeuble proche du nôtre va être rasé pour laisser place à une salle où l’on dansera, ce qui naturellement m’afflige parce que je crains le bruit, mais qui provoque aussi de façon beaucoup plus inattendue un regain de nostalgie, comme si je me souvenais d’une époque où j’aurais dansé, ou tout au moins aurais été susceptible de le faire. Je dis, de toute façon, que « ma coupe est pleine de nostalgie » (une phrase entendue, je crois, dans cette belle chanson d’Higelin qu’est « Le Parc Montsouris »).

Soudain l’interphone sonne. C’est ma mère qui vient nous rendre visite pour voir comment nous sommes installés. Au lieu de la faire simplement entrer, je discute avec elle à l’interphone comme s’il s’agissait d’un téléphone. Je suis si heureux de l’entendre. Sa voix amplifiée résonne très clairement dans l’appartement – mais ce qu’elle dit, je l’ai déjà oublié. Je sais que c’était doux, et que cela me remplissait d’une joie extraordinaire.

« On parle, on parle, mais c’est stupide de le faire à distance. Je t’ouvre et on t’attend ! » Je mets ainsi fin à la conversation et commence à chercher partout une tenue convenable (car je suis en tenue de travaux), pestant contre mon incapacité habituelle à retrouver les affaires que j’ai sous les yeux. Nathalie se réjouit tout autant de cette visite. « Tu me laisseras un moment seule avec Josette, j’en profiterai pour lui parler ! » dit-elle. Je finis par trouver un pantalon assorti à ma chemise et m’apprête à descendre à sa rencontre, lorsque je constate avec impatience qu’elle est anormalement longue à venir. Et puis soudain : « Mais non. Ce n’est pas possible, tu sais bien qu’elle ne viendra pas : elle est morte. Comment a-t-on pu l’oublier ? Ce n’est pas possible qu’elle vienne. »

La douleur, aussi violente qu’une franche brûlure, met fin au rêve et se prolonge au réveil. J’écris ces lignes dans l’espoir de réentendre la voix de l’interphone, mais ce n’est plus qu’une musique inarticulée, un écho sans parole, un brouillard. 

 

28 mars 2016

 


 

 

 

L’ODEUR DE L’HERBE

 

Vigiemars2016jardin

 

D’année en année je deviens de plus en plus sage, mais oui. Je sais maintenant que le printemps exige que l’on fasse quelque chose, quelque chose d'autre que d’écrire des textes à propos du printemps. Il faut quitter la chambre, marcher dans les bois, bêcher la terre du jardin, faire l’inventaire des bourgeons et des chants d’oiseaux, s’emparer des jumelles et noter les dates d’arrivée des migrateurs…

Clément, bientôt six ans, m'attrape par la main et me montre le chemin. Nous nous emparons chacun d’un râteau (un petit et un grand) et ratissons longuement les vieilles feuilles de l’automne dernier, les cônes d’épicéas, les branchages, toute la crasse accumulée. Vent tiède, clameurs partout, parfum de terre, de feuilles et de mousse : c’est merveille de goûter à nouveau à ces sensations-là et de laisser derrière-nous place nette pour la nouvelle herbe. Clément rit à cause de la pluie de feuilles sur sa tête ; puis, ayant dégagé la tombe du chat : « Regarde, tu te souviens quand on a enterré Chadek ? »

À mesure on exhume des vestiges de l’hiver, et même de l’été dernier – restes de seaux, jouets en plastique – ou de plus loin encore : cette souche de thuya, oubliée dans un coin du jardin et couverte de mousse, dont l’extraction avait été naguère un exploit épique et un moment de joie. On regarde de très près les bourgeons et les fleurs du prunier, que becquetaient tout à l’heure les bouvreuils.

La nuit venue le sommeil de l’enfant est peuplé de feuilles, et il revoit défiler sous ses paupières le va-et-vient des râteaux. Son grand-frère peine à s’endormir, tout agité à l’idée de son premier grand départ. Accoudé à la fenêtre, leur père hume l’odeur de l’herbe.

 

30 mars 2016

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.