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Vigiejuin04

 

C'était de nouveau juin. Dans les herbes folles du jardin abandonné redevenu un champ, les enfants s’aventuraient et ramenaient une taupe morte, fraîchement tuée par le chat. Je fauchais un peu et puis, pleurant, éternuant, filais me réfugier dans ma Cave à l’abri de l’été où j'écoutais Coltrane, Bechet, Parker, en attendant mon Saxophone...

 


 

 

 

DES MONDES PERDUS

 

Vigiejuin201702

 

Comme tout un chacun je vis dans un monde perdu, pas tout à fait perdu, en perdition, et dont il ne faut espérer aucune aventure trépidante avec claquements de fouets, trompettes, jungle, temple, trésor.

Je pense à tous ces mondes perdus des civilisations disparues, aux moais abattus, aux rites oubliés, aux mots tus.

Je pense à ces premiers ancêtres déjà pareils à nous qui, voici parait-il désormais selon les derniers chiffres trois-cent mille ans, arpentaient d’un pas qu’on imagine plus assuré que le nôtre des territoires peuplés de signes.

À cause du froid qui règne dans la cave où, sédentaire endurci, je travaille à la reprise de mon texte pariétal, je m’emmitoufle ordinairement dans le poncho de laine un peu extravagant qu’avait naguère tricoté et que portait ma mère − qui est bien chaud, tout bariolé de carreaux jaune, rouge, marron, vert, bleu, orné de points, de croix, de motifs abstraits, et qui me donne sans doute (mais je ne me vois pas, et personne ne me voit) une drôle d’allure. J’ai affiché sur l’écran de l’ordinateur cette photographie d’elle prise un soir d’été au bout du chemin des Vellats, juste avant ou après le coucher du soleil qui baigne son visage paisible et souriant d’une lumière douce, et l’on voit aussi derrière elle la chienne Patawa qui lance sur la campagne un regard vif que la vieillesse ne voile pas encore, et à l’arrière-plan une grange au toit crevé qui a brûlé, depuis, dont il ne reste rien.

Je pense à tous ces mondes qu'emportent avec eux, chaque fois, les disparus.

Il y a déjà dans la tête de Clément plusieurs de ces mondes qui creusent dans son enfance comme un petit tourbillon au fond duquel s'entasse la tristesse – et, mon pauvre, le trou ne cessera de croître. Parfois il se souvient de Thierry, du tracteur qu'il lui faisait piloter et de l'odeur du bois dans l'atelier obscur : monde perdu ; parfois il parle de la maison des Vellats, du temps où sa grand-mère était en vie, et murmure tout comme un petit vieux « que c'était mieux avant » : mondes perdus.

 

Je vis dans un monde déjà perdu, presque perdu, en perdition − le havre factice de leur enfance qu’ils ne verront bientôt plus que de loin, une fois la herse abattue. Dans la nuit blanche qui se prolonge et que je traverse comme je peux, m’accrochant naïvement à cet énième soliloque, j'entends soudain (je me suis peut-être endormi ?) une drôle de musique, pas drôle du tout en fait. Je suffoque dans la fumée blanche. Une porte claque et la mélopée commence à voix grave dans le contre-jour :

 

Écoute la chanson de l'homme

que tu aimais, et qui t’aimais

elle est triste, elle est monotone

qu’est-ce que ça fait ?

elle est comme elle est,

on est comme on est...

 

Puis je repars sur ma route perdue à qui je ne parle plus tellement, qui ne me parle plus ou bien, qui fait semblant. Il pleut aux carreaux, il pleut sur le pare-brise. Juin fait saigner les roses et, au poignet, le trait rouge de la montre. Les étendues sont bouchées, le brouillard lâche ses fumigènes et l’on entend dans la tête un crescendo interminable de claquements de portes.

À Bassens les fous, je suppose, n’entendent plus que ça.

Moi, je ne suis pas du tout fou, je n’entends pas que ça – pas toujours. J’écris ces lignes pour tenter de retenir la porte, de la fermer si possible sans bruit.

 

6 juin 2017

 


 

 

 

L’ENTREPÔT

 

Vigiejuin201701

  

J’ai eu bien du mal à retrouver ce hangar situé au fond d’une zone industrielle désaffectée dans laquelle j’ai tourné longtemps en voiture et qui ne m’inspirait pas confiance. Un coupe-gorge, assurément. J’ai fini par reconnaître le rond-point, le tunnel, le grand mur de béton gris maculé de tags, et je me suis garé.

La dernière fois où je m’étais clandestinement glissé dans ces locaux interdits au public je n’avais rencontré personne, et j’avais pu repartir avec autant d’objets que je voulais ; mais cette fois, peut-être à cause des vols ou des dégradations, un gardien créole surveille l’entrée, qui m’apostrophe rudement avec l’accent guyanais. Je lui explique que je suis revenu récupérer quelques objets qui m’appartiennent, il se radoucit et même, m’accompagne à l’intérieur (je m’en serais bien passé).

Une fois franchie ce qui ressemble à une banale porte d’appartement, tout semble trompeusement plus doux et en assez bon état, malgré les éclats de verre et la crasse. Il y a de la moquette dans l’entrée, et la tapisserie tient encore. Voilà : je peux fouiller, maintenant. Tout est là, pêle-mêle, vide-grenier, capharnaüm. On trouve, jetés dans des caisses ou à même le sol, des souvenirs pas très anciens, appareil photo d’enfant, faux émoussée, cadres piquetés ; des souvenirs plus vieux, mange-disques orange, sacs remplis de cassettes, livres jaunis ; des souvenirs inventés.

D’abord je rassemble les livres, les Jules Verne, les Giono, aidé par le gardien créole qui prend la tâche à cœur et me conseille (« non, ça ce n’est pas la peine !... » dit-il à propos d’un ouvrage abîmé). Puis je trouve une peluche, une vieille peluche qu’à présent je ne reconnais plus, dont l’image même s’est déjà perdue de nouveau (et il faudrait, la prochaine nuit, que je retourne encore une fois dans l’entrepôt si je voulais la retrouver) mais qui, sur le moment, me fait fondre en larmes.

Je quitte l’entrepôt précipitamment, ne voulant plus rien emporter malgré les protestations du gardien qui court après moi en brandissant les sacs de souvenirs. « Cela fait trop mal, cela fait trop mal, je ne reviendrai pas ! », je lui crie – comme si on choisissait.

Je reviendrai pourtant dès la prochaine nuit.

 

11 juin 2017

 


 

 

 

LE RUISSEAU CONTRARIÉ

 

Vigiejuin201705

 

Souvent la vie est obligée de prendre, pour faire passer son sang, sa sève, ses flux, ses pulsions amoureuses, ses soubresauts d’instinct et de vigueur, des chemins détournés.

Il y a dans la tête, le corps, les circonstances, tant d'obstacles possibles...

Cela se lit dans le regard de l'adolescent diaphane qui regarde de loin ses camarades vivre. Cela se noue dans la gorge, quand les mots ne passent plus. Les sentiments, pas gelés, mais niés ; le pas, suspendu. Accrochés à la montagne les nuages ne bougent plus, et le nant en hiver ne coule plus. Il y a encore de beaux chablis qui obstruent le sentier, oui, toutes sortes d'obstacles !

Ruisseau contrarié.

Et puis, l'adolescent tôt ou tard s'éveille ou tente de le faire, la parole revient, un coup de vent emporte les nuages, c’est lorsqu’on contourne le chablis que surgit l’animal, la débâcle vient et le torrent déborde, dont les enfants l'été venu font mine de perturber de nouveau le cours en construisant des barrages pour jouir du plaisir de voir leurs brindilles, leurs branches, leurs murets finalement emportés.

Ainsi la vie courante finit-elle presque toujours par trouver la faille.

Derrière le rocher qui bouche en partie le cours du ru la terre est presque sèche ; mais de part et d'autre le courant est d'autant plus fort.

Pour les instruments à vent on peut considérer que la musique naît des obstacles inhumains et sophistiqués imposés à l'air : l'air comprimé dans le soufflet ou les poumons, étranglé dans la gorge puis soumis à la pression des lèvres finalement fait vibrer l’anche, le corps du sax, et le cœur de ceux qui l'écoutent, et le monde entier.

Torrent contrarié, finalement chantant.

Et peut-être à côté de cela le musicien, lorsqu'il ne joue pas, est à peine en vie, ni capable d'aimer, ni capable de rien, soumis aux jougs des illusions qui un temps lui ont donné la prescience d'une vie plus ample ; mais, c'est sa modeste revanche, le manque par sa bouche se change en abondance – et même si lui meurt, c’est peut-être quand même la vie qui triomphe.

 

13 juin 2017

 


 

 

 

L’ORAGE

 

 Vigiejuin201706

 

L’éclair entre les barreaux. Les rafales. Les feuilles noires du lilas, puis l’éclair.

Depuis que je vis pour ainsi dire enterré dans cette Cave après avoir renoncé aux plus larges perspectives que m’offraient les Combles, je ne vois plus venir les orages. J’entends moins les bruits du monde, les bruits de la maison, qui ne me parviennent que très atténués, et si la gouttière n’était pas percée je ne saurais peut-être même pas qu’il pleut en ce moment à verse.

Cependant il faut sortir. L’orage n’est pas encore sur nous et il me faut amener Clément à un goûter au Pic de l’Huile avec ses camarades d’escalade. Je reste un moment avec lui à guetter le ciel de plus en plus sombre, jusqu’à ce que soit décidé le prévisible repli au gymnase ; après quoi je rentre seul dans la nuit de l’orage, le sax d’Art Pepper se mêlant aux crépitements.

Je ne peux pas dire que je savoure, ni que je suis gai ou triste, heureux ou malheureux. Je suis la route, je la prolonge en ralentissant et m’octroie même un détour. J’écoute le sax d’Art Pepper et la pluie, et je sens bien que cette musique-là n’est ni heureuse, ni malheureuse, qu’elle se fiche de cette sorte de distinction. Je sens bien que cela pourrait se prolonger sans fin. Juste un mouvement, un son entravé qui vibre assez librement comme le fait l’eau sur la vitre de la voiture et dans les ornières transformées en ruisseaux.

Je me gare devant la maison, à quelques encablures de la Cave dont j’aperçois la petite fenêtre aux barreaux noirs. L’averse est à présent si violente que je reste à l’intérieur. J’écoute encore la pluie, le sax, la pluie, le sax, puis rien que la pluie. Tout est brouillé. De la maison je ne vois qu’un lavis qui vire à l’abstraction, et je ne reconnais plus le poirier transformé en balai de sorcier. Je suis seul dans l’habitacle ainsi frappé par la pluie, bientôt la grêle.

L’éclair entre les barreaux. Les rafales. Les feuilles noires du lilas, l’éclair.

Cette attente alors me renvoie à une autre, en Guyane, où les averses si soudaines et si violentes souvent obligeaient à s’abriter ainsi. C’était, je m’en souviens assez, au mois de décembre, sur le parking de l’aéroport où j’attendais mes parents, venus voir Léo, deux mois à peine, pour la première fois.

Pour échapper au souvenir je quitte la voiture, cours – nage – jusqu’à la maison, et retrouve mon havre d’illusion.

 

14 juin 2017

 


 

 

 

LA TAUPE

 

Vigiejuin2017jardinsautjaune

 

Petite pyramide étrangement conique, monticule d’un parfait brun fauve perdu derrière le saut jaune parmi les hautes herbes du jardin, la taupinière attire mon attention. Il y a donc de nouveau ici une taupe en activité, malgré l’hécatombe des chats ? Mais voici que quelque chose bouge en surface, faisant trembler la terre, et je m’embusque derrière les barreaux du portail pour surprendre l’animal − qui bouge en effet et, s’étirant, défait l’illusion du monticule pour retourner à la forme bien connue, bien féline, de la chatte Onça, qui me rejoint en ronronnant.

Cette confusion si cocasse et propice au haïku me remplit de joie.


15 juin 2017

 


 

 

LE SAXOPHONE

 

Vigiejuin2017sax

 

La joie, c’est une fois de plus la musique qui la procure : elle brille dans l’or du Saxophone qui est arrivé aujourd’hui, elle se reflète dans les yeux de Clément qui l’amplifie, qui la démultiplie. Voici l’heure du premier son, plus proche du barrissement que de Charlie Parker, et nous rions. L’enfant est fier de pouvoir – ce n’est pas difficile – faire mieux que son papa. On en danserait presque.

Voici l’heure grave où la dure réalité du travail musical vient supplanter les fantasmes saxophoniques. On craint la déception : certains rêves ne s’en sont jamais relevés ! Mais comme on sait ce que c’est, on s’émerveille plutôt de pouvoir reconnaître assez vite, mais oui, derrière les barrissements, braiements, déraillements vocaux d’adolescent en mue et autres souffles rauques de jazzman asthmatique ayant mis son bec à l’envers, la voix du Saxophone.

 

16 juin 2017

 


 

 

 

LE NID DE L'AIGLE

 

Nidaiglejuin2017

  

 

Arrête de compter

arrête de marcher

arrête l’été

arrête-toi au col.

 

N’imagine rien

ne projette rien

ni pierres ni rêves

jette-toi au sol.

 

Dos à la terre face au ciel

bien ancré bien abandonné

dors

pour mieux t’éveiller.

 

Pas plus que les ombres

de ces deux vautours

pas plus que le jour

le temps n’a passé.

 

À grands cris tu pars

à l’assaut du « nid de l’aigle »

dans le grand pierrier

au-dessus du col.

 

Col de la Perrière, 18 juin 2017

 


 

 

 

SOLSTICE D’ÉTÉ

 

Vigiejuin2017solstice

 

Plein soleil, un rond jaune digère les ombres. Jour de fournaise et de poussière. Le jardin disparaît, les bêtes s’enterrent, les oiseaux se taisent et le jazz n’en finit plus de monter à la tête, toujours un peu avant, un peu après le temps, toujours dansant. J’écris ces lignes pour le simple plaisir de sentir que le jour se prolonge dans cette Cave pas enfumée et bien rangée, en compagnie de Sydney Bechet dont le soprano m’enivre, et du bel alto au pavillon duquel toute la lumière s’accroche. Je donne à Clément sa leçon du soir, et la taille de l’instrument ne suffit pas pour entamer l'enthousiasme avec lequel il répéte, ad libitum jusqu’à ce que le son déraille, la, sol, do, les trois notes que nous connaissons ; puis nous remettons les sèche-tampons, nettoyons toute cette mécanique compliquée, déposons l’instrument sur son socle, et le jour, la nuit, la joie, la peine s’équilibrent.

 

21 juin 2017

 


 

 

 

SOLO EN ROUGE

 

Vigiejuin2017saxrouge3

 

Heures noires, minutes grises, secondes virant au rouge, virant vite dans la Cave où tournent et parfois s’affolent les notes ainsi happées par l’entonnoir du temps, en cet espace confiné, circulaire, cellulaire, indéniablement tragique puisque sans aucune issue, si ce n’est celle permise par le souffle mais réservée seulement à la musique qu’on entend du dehors, longtemps après la mort du musicien qui, lui, n'a pas pu s'échapper ; puis s’allume ce cercle rouge, comme l’éclipse totale observée naguère sur une plage de Guyane (une voix avec l'accent créole avait dit gravement : le cercle s'est refermé, et on l'entend encore), comme un phare allumé en mer, sur la crête, sur la route, un signal bien saignant pour mettre en garde et dire que ça ne passe pas.

Je rêve de l’absente toutes les nuits. Toutes les nuits je la retrouve, et je n’en reviens pas qu’elle soit là, ou qu’elle n’y soit plus. Dans le rêve qui interrompt ma nuit plus sûrement que le tonnerre qu'on n'entend qu'à peine, ma Cave est un bateau, un hôtel où nous sommes en transit. Elle s’apprête. On bavarde, paré pour l’excursion qui consiste à tenter de remettre à flot, en en raclant la rouille avec un gant de fer, un immense paquebot échoué à l’entrée de la baie. La tâche est naturellement démesurée, mais nous nous y attelons tout un long jour et, le soir venu (mais c'est sans doute à cause du soleil couchant), la coque semble briller.

On parle du paquebot échoué, de la mer, de ma grand-mère qui, dans le rêve, vient juste de mourir, et je ressasse pêle-mêle les dernières nouvelles. Hier les enfants ont débusqué un lagopède caché dans le pierrier du col : ils n’en avaient jamais vu. Léo, tu te rends compte, comment peut-il être aussi téméraire à dix ans et demi, a fait du parapente : il a sauté de la falaise ainsi qu’il avait dit vouloir le faire la semaine dernière, volé jusqu’au Bourget-en-Huile, tournoyé dans le ciel à 360°, défié le vautour, l’aigle, le vertige, avant de se poser dans un champ des Molliet en évitant une meule. Il grandit, tu vois, il passe ses épreuves. Nous avons joué hier ensemble tous les morceaux d’orchestre, « Oblivion » en duo. Clément a bien chanté, bien joué du xylophone au concert de fin d’année. Nous sommes tous deux officiellement inscrits en classe de Saxophone, et je me raccroche, je me raccroche.

Quand la nuit tombe je tourne en rond sans parapente et j'ai peur. Je ne crains pas le silence ni vraiment d’être seul, mais j’ai peur de la goutte qui tombe dans l’évier de ma chambre d’enfant – j’ai peur de ce petit bruit-là, intermittent, inévitable, que je ne peux pas m’empêcher d’entendre, d’attendre. Je sais à quel point est confortable cette solitude-là, qui n’est pas celle de l’affreux mouroir de Courtais où finit ma grand-mère, ni celle de l’EHPAD où nous jouerons jeudi un peu d’accordéon − et quand j’en serai là, si j’en arrive là, comme chacun je protesterai, m’accrocherai à ma maison, à mon chez-moi, mon pauvre moi malmené, mes souvenirs, mes repères, mes illusions.

Je m’accroche. Je reprends le saxo rutilant et j’improvise debout dans la lumière rouge. Il faut que j’apprenne à jouer pour pouvoir, plus tard, bon an mal an, continuer seul – pour quand je serai vraiment seul dans je ne sais quelle cave suburbaine. Pour l’heure je sens encore bien le sol, la terre ferme, les fondations de la maison sous mes pieds, mais c’est encore un rêve car il n’y a plus de socle sûr, plus de fondations, plus de murs, plus rien qui protège vraiment, et je joue, seul et apeuré, dans la lumière rouge de la forêt trempée .

Je racle encore le rafiot rouillé de mon rêve. Je gratte. Tout va bien, le rouge rutile, Clément a bien chanté et Léo, bien volé. Un chat feule dans la nuit. On n’entend plus l’orage. Elle s’apprête sous la lumière rouge. Là-bas il est écrit : « Voici mon cœur, ne le déchirez pas ! » Je vais jouer « Oblivion », maintenant. Elle avait dit, je m’en souviens : je ne veux pas te faire souffrir, mais que voulez-vous ? Le temps, l’usure, sont imparables, et il faut bien avouer qu’on a manqué de force pour manier le fer. Il est énorme, ce paquebot saignant. Je rejoue mon solo et le vinyle crache : « Qu’a-t-il de plus nouveau que moi, ce tout nouveau film que tu vois ?... » Et les dernières paroles de ce pathétique « solo » : « Parle-moi, je te promets de tout comprendre, réponds-moi ! »

 

Nuit du 27 juin 2017

 


 

 

 

LE DERNIER BAL

 

Vigiejuin2017dernierbal

 

Comme la plus haute sagesse ou ce que d’aucuns désignent sous le vocable pas très heureux d’ « éveil » (mais il parait qu’il existe, ici ou là et sans qu’on s’en doute, des « éveillés »), l'art peut rester secret, liasses de textes entassés dans la malle de Personne, fresques époustouflantes qu’un fou a gravées avec un soin maniaque à l’intérieur de son placard ou peint sur le plafond bas d’une grotte, poème calligraphié sur la neige ou le sable, châteaux de sable ; il gagne alors en candeur ce qu’il perd en partage − et c’est même une sorte d’idéal que cet art pratiqué sans désir de laisser traces.

(À l’instant où je commence à mettre au propre ces lignes − dans l’intention, donc, de rajouter des traces à mes traces, et c’est dire le degré d’ambiguïté ou d'impureté de tout cela − le soleil qui mêle ses rayons au rideau de l’averse orne de perles éblouissantes les feuilles détrempées du lilas et fait de la toile d’araignée tendue entre les barreaux un chef d’œuvre, que j’admire un moment avant de me décider à en fixer l’image ; mais ce geste de « prendre » une photo – disons, d’emprunter un reflet pour le déposer ailleurs − ne change rien à la beauté.)

L’art peut rester solitaire, et gagne même souvent à le rester, c’est entendu − je me souviens du reste de ma perplexité lorsque, de retour de Guyane, et comme je parlais à Jean Vasca du livre qui devait devenir, sept ans plus tard, L’éloignement, il m’avait dit qu’il n’y avait littérature qu’à partir du moment où il y avait publication : il me semblait que c’était secondaire, que je pouvais m’en passer, et cette idée m’effleure encore parfois aujourd’hui.

Mais pas pour la musique. Même si elle peut servir de compagne à tous les esseulés, offerte au vent ou à Dieu, sifflée sous la douche pour le plaisir, dans le désert pour s’orienter ou dans la forêt la nuit pour se donner du courage, la musique demande plus que toute autre pratique artistique à être partagée. Elle peine à rester confinée entre les murs de la cave, elle cherche toujours à s’échapper. Et puis, savoir jouer d’un instrument est une chance rare qui exige une contrepartie à mon avis non-négociable : le musicien, si on le lui demande, doit jouer ; même si c’est un amateur malhabile ; même s’il est trop jeune ou trop vieux ; même s’il ne veut pas, même s’il a peur, même s’il tremble, même s'il se trompe. Position de principe.

En juin on joue. En plein air, entre deux averses, sous un soleil de plomb, avec ou sans sono, on joue. Les partitions tiennent ou s’envolent, on ne s’amuse pas forcément, mais on joue. La semaine dernière, c’était au Pic de l’Huile en plein air, puis dans la grande église d’Arvillard devant laquelle je passais depuis dix ans sans jamais y avoir pénétré ; et l’audition d’aujourd’hui a lieu, c’est pour moi une première, à l’EHPAD de la Rochette : j'ai joué les années précédentes au « foyer logement » qui accueille des personnes âgées indépendantes − et c'était chaque fois une ambiance bon enfant, des palabres, une écoute assez intermittente qui rassure – mais jamais en milieu médicalisé.

D’abord, je reste saisi devant ce cercle muet de fauteuils roulants et de visages usés jusqu’à la trame. « Pourquoi est-ce qu'on nous a mis là ? » interroge à voix chevrotante une très vieille dame, à qui une autre répond que « c'est pour la musique », parce que « les petits vont jouer de la musique ». Au premier rang une dame au regard pétillant s'enthousiasme, interpelle, clame son amour de la musique et réclame des danseurs ; me frappe son absence d'amertume et le fait qu'elle semble vivre ce moment avec une joie sans ombre.

Au premier rang voici aussi M. Forez, le papa de Daniel qui, lui, est venu jouer du clavier et du sax à toutes les fêtes de notre village et avec qui j'ai sympathisé. M. Forez était, est encore, accordéoniste (c'est naturellement le soir des accordéons). Il est atteint depuis quelque temps de la maladie d'Alzheimer, mais joue encore : cela, il n'a pas oublié. Je le vois bien présent, attentif, puis parfois s'absentant. On se regarde en miroir, entre accordéonistes, d’un côté et de l’autre de cette frontière invisible tracée par l’âge et la maladie.

Le bal des têtes commence. Je n'ai pas le courage de jouer seul « Oblivion » et m'appuie une fois encore sur Léo – ce qui me permet de lâcher discrètement les basses en cas de panique ; puis Léo enchaîne avec sa virtuose « Danza ». Je pourrais me retirer dans la petite pièce attenante où l'on nous a aimablement servi un goûter, mais je reste là à écouter les trompettes, les amis du soufflet, puis Diego (le professeur de saxophone avec qui Clément et moi commencerons les cours à la rentrée) et le petit Simon (qui a grandi depuis cette première audition, il y a trois ans, en même temps que celle de Léo au Pontet, qui m’avait donné l’envie de faire du saxophone) ; je reste là, surtout, à regarder les visages.

Ce monsieur maigre, encore élégant, pommettes saillantes, joues creusées, teint gris mais regard vif, me fait penser à Jaccottet − non que tous les vieillards se ressemblent mais parce qu'il garde en lui quelque chose d’intense, et aussi parce que je peux assez facilement me projeter dans son image (me voici donc tel que plus tard...). Cet autre me rappelle Alain, en plus vieux, et cette autre ma mère telle qu’elle aurait pu être si elle avait pu vieillir (et j’aurais bien aimé). Au fond de la salle, assise près de la baie vitrée, je reconnais l’institutrice qui occupait la même chambre que ma grand-mère à Courtais, qui était si gentille, si seule, qui est morte la première, et à qui un jour Nathalie, si tout va pour le mieux, ressemblera sans doute ; et puis côté porte, la voisine de la rue Parmentier qui avait montré son piano à l’enfant que j’étais et qui est morte il y a trente ans.

Chez certains le plaisir est visible, et l’on se dit que ce n’est pas un cauchemar que d’être là, que d’être vieux, pas l’enfer, non, que tout est si ouaté et les gens avenants, comme dans une enfance sans parents, certes, mais pas si terrible ; d’autres cependant portent ce masque de cire que je reconnais bien, et fixent le vide avec un air furieux ou hagard ; d'autres, encore, se sont assoupis.

Le dernier bal passe vite. À présent il fait nuit sur la toile qui ne capture plus que des papillons nocturnes. La chaleur a laissé place à un temps maussade, froid, fatigué : un temps de juillet.

 

29 juin 2017

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.