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La neige en avril

tout au long de la journée

sa danse ondulante !...

 

 


 

 

 

Neige d’avril

 

 

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Les bourgeons près d’éclore ont gelé et les mille fleurs du jeune mirabellier, dont on pressentait déjà la blancheur, ne s’épanouiront pas : ainsi on se lamente, tout en admirant la floraison stérile de la neige.

 

La neige d’avril est belle et dévastatrice. Qu’en disent les abeilles ? Qu’en disent les grenouilles, et les clochards sur les trottoirs de nos villes ? La trêve hivernale est terminée, parait-il, et le retour de l’hiver d’autant plus dur.

 

J’attends, fébrile et fragile comme un arbre en avril.

 

La neige à nouveau glisse sur la vitre de la fenêtre de toit, qui laissera bientôt apparaître les cinq branches du poirier sur fond de ciel pâle. Un bec-croisé s’y tiendra posé, sans doute, fière silhouette bien campée, petite boule de solidité transitoire dans le monde éphémère.

 

La neige à nouveau glisse sur le toit du hangar à mesure que l’air froid se réchauffe, le monde partout glisse. Slalomer entre les bosses loin des terrains balisés, s’envoler : c’est ce qu’il faudrait faire. Je ne sais pas.

 

Quelle lumière au dehors, quelle lumière pourtant ! m’écrié-je en sciant les moignons des branches. Il est temps de secouer les lourdeurs du passé et des deuils pour s’en aller marcher, écrire et revivre.

 

 


 

 

Un serpent amical

 

 

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Dans la nuit je fais ce rêve, aussi pesant que la neige d’avril, d’un serpent amical. Je veux le retenir, et tente de le faire en écrivant à la hâte quelques lignes, dont voici des extraits.
 

 

N., plus qu’amicale, risque à mon égard un geste tendre auquel je ne réponds pas car je sais qu’il ne faut pas. Je lui montre le serpent que j’ai recueilli, un cobra, un boa, je ne sais pas, un assez beau serpent bicolore dont la morsure, dis-je, est mortelle. J’en ai peur et le manipule avec soin, mais le serpent m’échappe et commence à m’enserrer comme le font les boas ; puis, contre toute attente, il me donne, comme le ferait un chat, un coup de sa grosse tête triangulaire, et je n’en reviens pas car je sais qu’on n’apprivoise pas un serpent.

C’est le soir et, à table, nous mangeons avec mon successeur. C’est la première fois et je suis un peu tendu. Je tente de faire bonne figure, car qui suis-je dans ce monde déjà si tranchant pour ne pas souhaiter raboter quelques angles, et faire plaisir à ceux-là que j’aime et même, à tous ceux à qui je peux faire plaisir ? Nous sommes à table, et le serpent reste lové sous ma chaise comme un chat domestique. Je raconte que j’ai toujours aimé les serpents.

 

 


 

 

  

Tempête dans un poirier

 

 

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Le vent et la pluie ont fouetté, arraché, dispersé les fleurs, et le jardin semble le parvis d’une église juste après un mariage. Le blanc reste accroché aux crêtes, aux collines en face, au plumage des pies.

 

La neige d’avril a eu raison de deux branches du mirabellier : en cette année de grande floraison l’arbre dépenaillé sera moins beau et donnera moins de fruits; la plus grande confusion règne chez les saules têtards, plus ébouriffés que jamais et qui ont perdu quelques branches laissées imprudemment longues ; mais le plus marquant reste le bouleversement sans précédent survenu au faite du poirier.

 

Dieu sait si, depuis dix ans, je les ai photographiées et commentées, ces cinq branchettes auxquelles je donnais une dimension symbolique autant qu’esthétique car elles traçaient, juste devant ma fenêtre, le dessin harmonieux d’une main, d’un éventail, ou la ramure de quelque cerf pariétal lorsque le brouillard ou le givre venaient les effacer en partie ; or, le dessin est désormais méconnaissable : une bouche de dragon avaleur de nuages ? un « triangle hirondelle ouvrant sur l’infini » ? Il faudra bien s’y faire, et cet appauvrissement de mon champ de vision n’est après tout qu’un prélude au triste moment où il faudra abattre le vieil arbre…

 

Le printemps cependant poursuit son mouvement, recouvrant les collines de l’habituel patchwork de verts tendres et de halos.

 

 


 

 

 

Le graal

 

 

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Aux premiers rayons du soleil il resplendit tant que l’on croirait qu’il a neigé, si la neige pouvait réfléchir la lumière avec tant de douceur.


À midi on ne voit plus que lui, qui éclipse les autres sources de lumière alentour comme il est dit dans le texte de Chrétien que le Graal qui passe devant Perceval éclipse les flambeaux.


Au crépuscule du soir son ivoire se teinte de rose, et l’on entend à trente mètres le bourdonnement des abeilles qui s’affolent.


À la lumière lunaire il brille de plus belle, et l’on croirait qu’il a neigé si la neige pouvait réfléchir la lumière avec autant de douceur qu’un mirabellier en fleurs.

 

 


 

 

 

L’oiseau d’avril

 

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Higelin, l’oiseau de Louisiane, le funambule, le saltimbanque, est mort le 6 avril de l’an passé. Je revois encore ce moment dans le bus, retour de Barcelone, où la nouvelle était tombée, tranchant net un des fils qui me reliaient au passé. « Jacques Higelin est mort. » Je pleure encore – ne pleure pas Higelin mais les rêves perdus de nos jeunesses d’avril. Ma mère, ce Vingt Avril, aurait eu soixante-quinze ans, l’âge d’Higelin à sa mort. Comme dit Maude : « Soixante-dix, c’est bien trop tôt » – quatre-vingt eût été moins navrant (puisque l’arbre de vie reste hors de notre portée). Je garde en mémoire ce jour encore heureux du Vingt Avril 2014 où nous fêtâmes en musique Pâques et son anniversaire : elle fut en forme encore ce jour-là et put en profiter, je crois (ou bien faire semblant). Ce rêve d’avril me retourne le cœur.

 

Trop de douceur en avril, les plaies du cœur se rouvrent et suintent.

 

Je repars cependant en fredonnant « Seul » : « C’est le retour des beaux jours, la saison des amours champêtres ! » C’est un plein jour d’avril à présent, auxquels naturellement se mêlent le souvenir d’autres avrils : avril tant heureux en Dordogne sous le grand cerisier des Eyzies ; avril au Pantanal ou en Camargue, avec leurs gerbes d’oiseaux à perte de marécages ; fêtes pascales toujours portées par ce vieux rêve têtu de renaissance et de vitalité. Avril est un rêve de jeunesse et de fleurs, que les enfants peuvent vivre mais qui reste insaisissable aux adultes, aux vieillards et même aux jeunes gens. Jeune homme, tu le vois qui vole comme un oiseau narquois à quelques pas de toi, juste à gauche, juste à droite, précédant ton chemin, et si tu parviens à l’attraper parce que tu as le corps souple et la main sûre, tu peux l’effleurer un instant ou le tenir dans ta paume, caresser sa tête effarée ou fascinée, mais il s’échappe aussitôt ou il meurt dans ta main.

 

Le ciel moucheté de nuages très blancs, la route filant vers la montagne et tous les arbres en feuilles rappellent pourtant au voyage, rappellent que ce rêve derrière nous est aussi devant nous, qui nous précède et qui nous montre la direction à prendre comme un oiseau narquois pépiant : « Attrape-moi ! »

 

 


 

 

Initiation 2 / accueillir la nouveauté.

 

 

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« L'abeille nous dit :
Je ne puis vivre seule,
Je fonctionne comme une cellule
dans un organisme. »

Henri Muller

 


Partout la campagne bruisse de bourdonnements, de chants d’oiseaux, de toute cette effervescence violente d’avril dont il faut savoir se saisir – ce qui suppose d’une façon ou d’une autre une participation active qui dépasse la seule rêverie et l’écriture, car écrire ou rêver condamne à rester à distance de sa propre existence, et je suppose que c’est pour tenter une fois de plus de vivre mieux qu’à demi que je suis ici, que je remonte à nouveau la route étroite du col du Banchet sur le mont Tournier aux belles falaises claires (à présent ornées de ces corbeilles de fleurs sauvages d’un rose si vif que je me souviens en avoir autrefois replantées avec mon père dans notre jardin du Carrel) pour retrouver le rucher d’Éric.

Le temps a changé, avril a tourné, le rucher est méconnaissable : un quai de gare au premier jour des vacances.

 

 

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Pour travailler, il convient de se placer derrière les ruches, côté bois, afin de ne pas faire obstacle aux va-et-vient des butineuses. Cela n’empêche pas une excitée de m’offrir gracieusement ma première piqûre.

J’ai connu toutes sortes de piqûres, de guêpes, d’araignées, de fourmis, de moustiques, d’amour propre, mais aucune d’abeille. Je regarde avec une curiosité stupide le dard planté dans mon poignet, m’étonne de la douleur plus forte que ce à quoi je m’attendais. Avril, me dis-je, est une piqûre d’abeille, qu’il convient d’accueillir stoïquement ! Devant mon hébétude Éric s’exclame qu’il faut enlever immédiatement le dard et frotter la piqûre. Je le saurai la prochaine fois. (Cinq jours plus tard, au moment de mettre ces notes au propre, je constate que la marque du dard est encore bien visible, mais l’inflammation qui avait gagné l’avant-bras a disparu.)

 

Les apiculteurs s’affairent – Éric, donc, et Sébastien, le jeune wwoofer qui, aujourd’hui, l’accompagne. Sébastien a des ruches depuis huit ans, et vient se former auprès d’Éric. Je ne suis pour ma part qu’une sorte de verbeux parasite, moins nocif je l’espère que le varroa (qui, cette année, menace), mais assez peu utile. J’aide un peu au repérage des reines, au transport des cadres, ou bien je brise les ponts de cire construits au-dessus des cadres par les abeilles qui « ne supportent pas les espaces de plus de la taille d’une abeille et de moins de la taille de deux abeilles ». Je prends ces notes.

 

Le travail d’aujourd’hui consiste en la création de nouvelles ruches afin d’éviter l’essaimage. On enfume légèrement, presque machinalement (cela ressemble décidément à un geste rituel, même si son utilité pratique est indéniable), on enlève le couvercle et sa protection souple toute collée de cire, et on choisit parmi les cadres celui qui parait le mieux convenir, c’est-à-dire qui comporte déjà du couvain, avec de préférence un maximum d’alvéoles fermées plutôt que des alvéoles ouvertes qui nécessiteraient un nourrissage rapide. On ne fait pas à proprement parler de recherche de reine, mais on vérifie soigneusement que la reine ne se trouve pas dans le cadre prélevé – il ne s’agit pas de rendre la ruche orpheline. Lorsqu’on la trouve, on l’attrape à l’aide d’une pince-cage spéciale que l’on repose dans la ruche pendant la durée de l’opération, afin que la reine reste parmi ses congénères, puis on la libère. Si la reine n’est pas marquée, on en profite pour orner son dos du petit rond de vernis, rouge cette année, qui m’évoque le front des femmes en Inde. On place ensuite le cadre prélevé dans de petites ruches facilement transportables qui peuvent accueillir six ou sept cadres, et sont séparées en deux compartiment par une planche en bois afin de recréer deux essaims distincts. Plus tard dans la journée on y introduira les reines.

 

Pour accueillir l’inconcevable et toujours violente nouveauté, il convient de créer l’ordre parfait – ou le plus grand désordre.

 

L’ordre parfait peut être figuré par l’image suivante, empruntée à La merveilleuse loi de la grappe d’Henri Muller (1948) – ouvrage truculent auquel le ton impérieux de l’auteur (« Les sacrifices que nous avons fait nous ont finalement valu la découverte franche et lumineuse d’une réalité que personne ne pourra plus mettre en doute… ») ainsi que son anthropocentrisme assumé confèrent une dimension mystique et poétique indéniable – mystique et poétique n’ayant pas d’autre but, à mon sens, que de tenter de renouer entre l’homme et le monde un rapport de connivence.

La « réunion par l’ordre », donc, peut se faire en rapprochant insensiblement deux branches supportant les grappes de deux essaims, jusqu’à ce qu’elles se frôlent. « C’est alors que les abeilles sont dans un calme parfait, dans l’ordre absolu. Aucune abeille ne manifestera de l’hostilité contre sa voisine. Il se produira devant nous un mouvement de fusion, un regroupement, et finalement nous nous retrouverons en face d’une seule grappe. (…) Le respect de l’abeille devant la grappe est total. Toute idée d’une réaction hostile s’efface. L’entente est inconditionnée. »

Cette image d’unité m’évoque aussitôt le mythe des androgynes tel qu’Aristophane le raconte dans Le Banquet de Platon – un veux rêve de fusion amoureuse menant à l’harmonie universelle… Elle en dit aussi la fragilité – l’approche des deux « grappes » doit se faire « insensiblement », et semble dans la nature tout à fait improbable.

 

Le plus grand désordre, c’est en revanche ce qu’on a sous les yeux : une ruche qui n’est pour le moment qu’un camp de transit pour abeilles désorientées, orphelines, bientôt déplacées dans un territoire inconnu. Leur sidération est totale. Les abeilles qui constituent ce nouveau groupe proviennent, on l’aura compris, de ruches différentes (ainsi procédaient aussi les colons esclavagistes, qui veillaient à mêler diverses ethnies afin que la communication et l’entente ne soient pas immédiates !) ; elles ne s’attaquent pas, elles ne fuient pas non plus, dans une sorte d’équilibre tendu. Pour les calmer, pour apprivoiser l’affolement et leur permettre de s’acheminer doucement vers une nouvelle harmonie, un passage en cave peut être très utile (dieu sait si cela me parle !) : ce sera l’étape suivante.

 

On roule encore à travers cette campagne douce de l’avant-pays savoyard, pour moi saturée de souvenirs d’enfance, jusqu’à un ensemble de bâtiments abandonnés.

Il y a là d’abord une grande maison d’habitation en assez piteux état, avec un toit à pignons à redents comme on en voit partout dans le Bugey (mais aussi dans le Vercors), dont l’extrémité est découpée en escalier. Cet ornement donne du cachet aux maisons les plus rustiques, mais il a aussi un intérêt pratique : les redents sont en général couverts de pierres plates – ici remplacées par des morceaux de tôles, dont on s’étonne que le vent ne les ait pas encore emportés – qui empêchent les infiltrations d’eau dans le mur porteur. À main gauche, lorsqu’on pénètre dans ce qui était autrefois la cour de cette vaste ferme, les ruines d’un garage abritent la carcasse d’une voiture – une R5 semble-t-il, totalement rouillée et désossée, qui me rappelle une épave dans laquelle je jouais lorsque j’étais enfant, ou une autre qui servit un temps de terrain de jeu à mes propres enfants, tant les ruines sont pour l’enfant un objet de fascination. Devant nous se trouvent les deux bâtiments principaux de la ferme, dont une grange superbe, un peu inquiétante comme peuvent l’être les vieilles granges, qu’on explorera une fois le travail terminé

 

Pour l’heure, l’activité se concentre sur la cave, où l’on dépose les nouvelles ruches. Au frais sous la voute en berceau, les abeilles se reposent. Quand on entre on s’écrit : « Ça sent l’abeille ! » Non pas le miel, ni la cire (encore que le souvenir qui me revient en mémoire soit celui des premiers temps de mon installation au Villard, lorsque je cirais les meubles que je venais de fabriquer ou d’acheter) mais un mélange des deux, avec quelque chose de doux, d’animal, de sucré, comme si l’on avait jeté des gerbes d’ombelles en fleurs sur de vieux meubles luisants. On y prend goût.

 

À l’extérieur de la cave sont installées les ruches précédentes, dans lesquelles sont nées les jeunes reines. On vérifie les naissances en recherchant les alvéoles royales perforées ou détruites. C’est ici un site de fécondation, que l’apiculteur a saturé de mâles, et les conditions aujourd’hui sont favorables : la température ce matin est de 19 degrés (elle montera à vingt-deux ou vingt-trois dans l’après-midi), et l’on verse en offrande des libations de sirop (ainsi qu’on l’a fait également dans la cave avant de refermer la porte). Il faut bien cela, jeunes vierges, pour accueillir la nouveauté et donner naissance au nouvel équilibre.

 

Le quotidien de l’apiculteur au printemps est fait de balades utiles, de petites migrations (la journée a commencé, bien avant mon arrivée, par une transhumance) à travers une campagne « participante » et « parlante ». Le voici qui s’arrête pour regarder de près l’état des acacias, dont la floraison surviendra, dit-il, lorsque la montagne sera presque entièrement verte.

Se promener avec un chien comme je l’ai fait longtemps, c’est se confronter à un être dont l’expérience du lieu est radicalement différente de celle de l’homme, puisque centrée sur les odeurs (je regarde, il flaire); se promener avec une loutre (ce que je n’ai jamais fait, mais j’aimerais bien) revient, d’après ce que j’en imagine, à ne considérer le monde que par rapport à ses ruisseaux ; se promener avec un apiculteur est comme côtoyer une abeille géante, inoffensive, mais constamment tournée vers la surveillance des arbres et des champs et habitée de préoccupations inconcevables pour le commun des mortels. La communication se fait encore au moyen de paroles humaines, mais on sent parfois naître en lui les prémisses de l’hybridation. Cela commence d’abord par la compréhension du langage des insectes (surveillant l’an passé la danse des abeilles, Éric s’était exclamé : « miel sur les sapins ! », avant de constater qu’en effet « ça miellait sur le sapin »), mais pourrait à terme se développer de façon bien étrange, et l’on imagine une nouvelle forme de communication faite de vibrations que l’on comprendrait directement, instinctivement, court-circuitant le bavardage habituel par lequel, au fond, on peine tant à s’entendre…

Il y a en commun, entre l’apiculteur et l’écrivain, ce regard sur le monde obsessionnellement travaillé par le désir de faire son miel de toute situation.

 

Toujours est-il qu’on roule nonchalamment jusqu’à un autre site, bucolique en diable, avec de grands pins, un tapis d’herbe fraîchement tondue, un cerisier, des rosiers et la grande bâtisse d’un couvent dont les nonnes aiment les abeilles et le miel. Ici encore il s’agit de prélever d’autres cadres pour compléter les nouvelles ruches.

J’apprends par ailleurs que le miel possède une inertie thermique intéressante pour la ruche car, si l’on suit le livre d’Henri Muller, il « accumule de la chaleur pour la rendre à la grappe seule ». On rêve d’une maison dont les murs (alvéolés) et le toit (en pain d’épice) seraient garnis de miel…

 

 

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De retour dans la maison de l’apiculteur, on partage un repas composé, disons, (en déformant un tout petit peu la réalité), de nectar, de pollen et de miel servis dans des assiettes en cire. Il y a, dans cette maison-rucher, beaucoup de va-et-vient, car sitôt Sébastien parti voici un autre collègue apiculteur accompagné de son fils : tous deux se sont installés du côté d’Albertville, et c’est l’occasion d’une conversation sérieuse entre professionnels.

De la dite conversation, j’avoue n’avoir rien retenu. La tête me tourne, je perds le fil, faute au beau temps, faute au repas, faute à l’excellente bière brune fabriquée par le frère d’Éric, je ne perçois plus guère qu’un bourdonnement de paroles ésotériques parmi lesquelles tournent des mots tels que : tour d’élevage, greffer, éleveuses, vente dix jours après la naissance, couvain operculé, spots tardifs, spots précoces, miellée d’acacia, rhododendron et ruche bee quiet (c’est le nom de la marque – je ne comprends le jeu de mots qu’à présent), … On parle du froid et de la taille des essaims, on s’échange des lieux, des observations, pendant que dix-mille abeilles tournent dans l’air tiède autour de la maison.

 

 

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« Que je sois cette ancienne grange
Sans douleur au fond des étés
Et dont un peu de chanson penche… »

Jacques Bertin

 

 

En fin d’après-midi nous voici de retour à la grange en ruine, qu’on entreprend d’explorer. Le ciel qui se découpe entre les hauts murs à la place du toit partiellement effondré me rappelle rien de moins que les ruines romantiques de l’abbaye de Jumièges. Ici aussi une civilisation a disparu, dont les vestiges s’accordent au monde en une nouvelle harmonie. On en guette les vestiges – cette très longue fourche oubliée dans un coin – et la beauté. Ce lieu est plus étrange encore que je ne le pensais : malgré le peu de pente un glissement de terrain s’y est produit autrefois, qui a mis fin à la ferme où seule une vieille dame qui ne voulait pas partir est demeurée jusqu’à sa mort, malgré le danger et la solitude.


Sitôt que l’on s’engage à couvert dans le chaos bien ordonné des buissons aux jeunes feuilles et le petit labyrinthe des gouilles et des terriers de blaireaux qui occupe l’espace bouleversé par le glissement de terrain, c’est la Guyane ou c’est l’enfance qui viennent à notre rencontre – et si l’on s’allonge dos au sol, face au ciel, quelque chose comme une sensation d’éternité provisoire qui nous traverse.

Il y a eu un glissement de terrain, une piqûre, un long passage en cave, beaucoup de va-et-vient et de bourdonnements, un peu trop d’ombres et beaucoup de lumières ; on peut à présent accueillir la nouveauté d’un vrai moment de paix.

 

 


 

 

 

Rouvrir

 

 

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En ce matin trempé et froid de la toute fin avril, les crêtes ont blanchi à nouveau, et la vallée en contrebas aussi à cause des arbres en fleurs et de la brume. Les près sont recouverts d’une pellicule opaque, les fins feuillages font un rideau de dentelle vert tendre aux fenêtres.

 

À quatre heures un rêve de retour en arrière, de retour en Guyane, une fois encore m’a réveillé. Nous étions revenus dans la toute petite maison que nous avons occupée pendant deux ans à Matoury, et je me demandais amèrement si c’était une bonne idée. Je sentais que je ne le supporterais pas et parlais déjà de rentrer, mais il fallait pour cela que je sois titularisé (comme toujours le rêve brasse les époques et les lieux). Une radio diffusait assez fort non loin de la maison des nouvelles alarmantes dans lesquelles il était question d’actes de violence particulièrement graves commis contre des étrangers. Étranger, je l’étais, je le suis, et je sentais bien dans le rêve à quel point j’étais une victime potentielle ; partir n’était cependant pas possible dans l’immédiat.

 

Partir, rester, revenir toujours au même point de départ, point de départ et non point de demeure, c’est dire l’instable de toute situation. Le temps hésite aussi, hésite entre les saisons, entre l’avant et l’arrière, entre le blanc des fleurs et celui de la neige. Je sais bien que repartir sur les routes, comme c’est un peu mon obsession en ce moment, ne règle rien à rien, mais cela permet peut-être de voir l’errance en face, de voir sa fin en face comme Lawrence Ferlinghetti coincé en Sibérie parce qu’il n’avait pas le passeport nécessaire pour faire la traversée jusqu’au Japon, malade en mourir et obligé de refaire en sens inverse l’interminable traversée du transsibérien. On voit sa fin en face. Cela n’est pas drôle, cela ne règle rien, mais c’est peut-être mieux que de se détourner en se recroquevillant dans sa bulle d’illusions.

 

La blancheur d’avril laisse cependant peu à peu la place aux rouges de mai, à mesure que les roses s’épanouissent sur les grillages et que se redressent les cognassiers du Japon, et c’est merveille de voir ces couleurs flamboyantes mêlées aux verts de plus en plus profonds chatoyer derrière les vitres que, bientôt, on rouvrira.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.