Vigie novembre 2019

 

 

 

En novembre la parole grisonne, se dégarnit, s’amenuise, se fait rare puis soudain si précieuse que c’est comme si l’on écrivait sur une neige très fine des lignes d’une pureté parfaite. Tout l’ordinaire du jour s’en trouve illuminé.

 

On se détourne ensuite de ce tableau, de peur qu’en le regardant trop vite on soit déçu, qu’on en détruise l’harmonie comme lorsqu’après la première neige on traverse le jardin avec ses grosses bottes.

 

Comment croire, quand enfin on regarde à nouveau, qu’il ne reste plus rien ?

 

 

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Ce moment-là avait été comme une épiphanie : des heures d’une écriture libre, heureuse, inventive, comme je n’en avais pas connues depuis longtemps, où le roman semblait se mouvoir tout seul comme Galatée sous les doigts de Pygmalion. L’écriture de fiction, que je n’avais somme tout plus pratiquée depuis plus de vingt ans, peut donc offrir de telles joies, c’est à ne pas y croire ! À ce moment Tantale atteint la fontaine, Ulysse débarque illico et sans obstacles en Ithaque dans le lit de Pénélope, l’hôtel résonne des cris de joie du grand retour, Mathilde est revenue, Aschenbach valse avec Tadzio, Venise est sauvée des eaux, et même le violon de l’enfance sonne juste !

 

Ce n’était pas un rêve. Outre des souvenirs très nets, deux messages écrits juste après atteste de la réalité de ce moment dont il ne reste rien. Je passe toute la journée à fouiller la mémoire de l’ordinateur qui n’a, comment est-ce possible, gardé aucune trace. Je suis d’habitude si prudent, est-ce que l’euphorie était telle que j’aurais négligé d’enregistrer ce fichier de la dernière version du texte ? La joie fond comme neige en novembre.

 

 

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Aller voir avec Léo le dernier film de Polanski – se laisser emporter par la tension dramatique, le jeu des acteurs, la rigueur habituelle du réalisateur ; passer la soirée au théâtre Dullin pour un concert du trio « Three days of forest » et du pianiste Joachim Kühn en duo avec le saxophoniste Maxime Bender ; faire de l’accordéon, regarder un rouge-gorge sautiller dans un reste de neige grise, faire réciter la leçon sur la Seconde Guerre Mondiale, manger, dormir, respirer – tout cela n’est au fond que de vaines tentatives pour se détourner de la seule chose qui compte : le livre perdu, le fichier disparu.

 

Jour et nuit les logiciels de récupération ont tourné. J’ai retrouvé enfin un dossier marqué « erreur », seule trace du travail effectué ce jour-là : je suppose qu’il y a eu un incident au moment de l’enregistrement, puis que les fichiers de sauvegarde automatique temporaire ont été supprimés. Cette petite valise virtuelle ne contient plus rien.

 


Je prends enfin mon courage à deux doigts (je tape avec deux doigts) pour tenter de réécrire, et constate aussitôt que c’est impossible. Le ventre est noué, la tête est confuse. Se souvenir de mots effacés, ce n’est pas écrire.

 

 

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Il est quatre heures de l’après-midi, ou du matin. Une fine neige griffe le paysage gris de la fenêtre, seulement pour me narguer ?

 

Écran blanc. Pas un mot, hormis ceux-là.

 

 

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Aujourd’hui, comme je traversais seul en voiture la campagne blanchie par le givre, un poème m’est venu. J’ai enclenché le dictaphone, et le poème a pu prendre son galop – il y était question d’un cheval qu’il fallait domestiquer pour le rendre à la vie sauvage.

 

Ce n’est qu’au retour que j’ai constaté que seules les quinze premières secondes avaient été enregistrées. Ce nouvel incident technique m’aura évité une désillusion et du travail, car ce poème, tel quel, n’était pas si bon, et aurait nécessité d’être repris.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.