Cela fait quelques années que je suis de loin en loin le travail de Laurent Margantin, à travers ses livres et son site « œuvres ouvertes ». Nous nous sommes croisés naguère dans les parages de la géopoétique et partageons le goût du thé vert, quelques amis et pas mal de références et de préoccupations. J'aime beaucoup sa biographie...

La lecture d'un de ses derniers livres, Aux îles Kerguelen (blogbook lisible ici et livre papier disponible , aux éditions de la Revue des Ressources) par une nuit bien froide et bien neigeuse m’a suffisamment impressionné pour que j’éprouve, au matin, toutes affaires cessantes, le besoin d’en pianoter quelques mots…

 

 Aux îles Kerguelen

 

Ce petit livre riche et tendu, âpre et rude, malpoli, sans lyrisme appuyé ni bienveillance de façade, ce petit livre de deuil au fond pudique et froid, je dois avouer qu’il m’a d’abord un peu irrité.

Le narrateur y adopte une attitude distante, critique, presque hautaine, qui évoque davantage le Michaux d’Un barbare en Asie que Nicolas Bouvier (« Pourquoi être si négatif ? » lui reproche-t-on à l’issue d’une lecture publique présentée comme un vrai cauchemar). J’aime, chez Bouvier, cette façon de ne pas juger, de ne même pas dire du mal des touristes, de taire toute manifestation péremptoire d'incompréhension ou de rejet au profit d'une empathie profonde et tendre qui me rappelle celle de Proust à l’égard de ses personnages les plus humbles, et qui me semble une obligation morale du poète. C’est là un travail littéraire et humain qui demande du temps : les carnets du Japon, publiés sous le titre Le Vide et le plein en 2004 après la mort de Bouvier, sont encore pleins des crispations du quotidien dont l’œuvre aboutie, Chronique japonaise, est expurgée. L’écriture d’un journal en ligne ne favorise pas ce travail, me suis-je d’abord dit. (Je frémis rétrospectivement à l’idée de ce que j’aurais rendu public si j’avais publié un tel journal lorsque j’étais en Guyane, à Maripasoula…)

Les passagers qui photographient les oiseaux, les scientifiques occupés à leurs études, à leurs manies, la plupart des habitants de la base où l’auteur a été autorisé à résider, et le Disker (le représentant du préfet) qui finira par l'en expulser, ne sont donc pas à la fête.

Un albatros: une salve de photos. Un orque ou un dauphin: une autre salve. Sans parler des photos à bord, entre eux - ils n'arrêtent pas. Ils mitraillent à tout bout de champ, et en réalité ils sont encore ou déjà devant les mêmes images qui précèdent ou suivent le voyage. Leur monde, c'est un stock de choses et de lieux dont il s'agit de s'emparer par l'image, mais jamais d'observer calmement. Ce qui compte, c'est le stockage, la quantité (j'ai fait tant de photos - beaucoup en général - pendant le voyage). Il y a donc excitation permanente, comme aux soldes. On ne cesse de solder l'océan, dépêchez-vous de prendre ces poissons volants. Le réel est un supermarché infini où l'œil externe prend tout ce qui l'excite, le fascine.

À dire vrai je suis bien d’accord. J’ai dû peu ou prou tenir les mêmes propos exaspérés (en plus agressif car je parlais de tout brûler) après une visite au Louvre. Affirmer que le fait de prendre des rafales de photographies revient à considérer la nature comme un supermarché est cependant aller vite en besogne, et en dit plus sur l’état d’esprit du narrateur que sur les motivations de ces gens. (Après tout, c'est peut-être leur manière, machinale, maladroite sans doute, d'essayer de  traduire un enthousiasme inexprimable, ou de tenter de prendre la mesure du voyage qu’ils sont en train de vivre, qui ne durera pas, et dont ils sentent bien qu’il est bon de garder quelques traces... Je fais ça tous les jours : il y a de bien plus belles images de beccroisés que les miennes disponibles sur le Net – mais cette photo-là, de ce beccroisé là que j’ai moi-même photographié à ma fenêtre à telle heure de tel jour, ne me dit pas du tout la même chose !)

Ce qui d'abord m'a gêné, c’est surtout la manière qu’a l’auteur de s’exclure de la critique − lui qui photographie aussi (quoi que sans hystérie ni même, semble-t-il, enthousiasme), lui qui prend des notes et les rend publiques. Est-ce qu’il n’est pas tout autant dans l’après, dans l’avant ? « Ils n'avaient pas besoin de partir, ces fantômes de voyageurs. » Et lui, qui tourne le dos aux autres, au dehors, au voyage, et s’enferme pour lire (Simenon, Dostoïevski…)? Aux Kerguelen !

Il y a pourtant, dès les premières pages du livre, une étrange magie qui opère : le dehors s’y donne quand même à lire. Il y a une force particulière de ces images, de ces notes sans prétention littéraire exhibée ; et l’attitude de refus ou de retrait, comme chez Michaux, n’en rend que plus précieux ces moments où le narrateur, « dans l'oubli de sa propre vie, de son propre visage, de son propre nom même », se fait « poreux », se laisse traverser « seconde après seconde par tout ce qui survient, vagues, oiseaux, nuages, sons. » 

Bref, le charme opère et on se laisse emporter par ce qui apparaît d'abord comme un récit de voyage et même, d'apprentissage à reculons (car le narrateur finira par aller baguer des oiseaux, surveiller les colonies d'éléphants de mer, et c'est la poursuite d'un rêve de rennes qui le conduira au bord de la catastrophe...). 

Puis viennent l’évocation d’un premier cauchemar, celle du « conteur silencieux » auprès de qui l’enfant autrefois parcourait la campagne, qui a disparu et qui, au fil des pages (on frôle alors le fantastique), se fait de plus en plus présent. Ce récit du dehors, avec beaucoup de pudeur, s'ouvre sur le dedans, son véritable enjeu, laisse entrevoir l’intime, l’abime, et trouve sa justification en même temps que cette bizarre « mission » de lire jusqu’à l’épuisement que s’était assignée le narrateur.  

« Trop d'énergies dépensées à explorer le dehors alors que je suis venu ici pour me concentrer sur le dedans. Je continue à avancer dans la lecture, mais toujours plus lentement, comme si la nuit en augmentant l'intensité du rapport au texte me ralentissait toujours davantage, m'engloutissait même dans ce que je lisais, jusqu'à l'épuisement... »

 

« Ne plus se réveiller d’un long rêve de lecture… »

Je lis moi-même ce livre dans la nuit avec une intensité à laquelle je ne m'attendais pas, et me remontent en mémoire mille souvenirs d'autres lectures nocturnes – en ce temps-là dans mon nid d’aigle je vivais dans La Montagne magique; en ce temps là sur l'île... dans la forêt... « Intensité des lectures quand on lit la nuit » : le lieu et le livre, les époques, les vivants et les morts, le réel et le fictif se rejoignent, se répondent. L’œuvre est là, dans ce va-et-vient – l'œuvre, c'est-à-dire ce qui émerge d'une lecture bien plus unique que cette photo de beccroisé que j'évoquais plus haut, parce qu'allant beaucoup plus loin dans l'exploration du dedans, du dehors...

On comprend maintenant cette dureté qui faisait tourner le dos aux autres, au monde. On est touché. En effet, ce n’était pas la posture vainement provocatrice d'un lettré face à des scientifiques, et les amis du narrateur l’ont bien compris qui entrent dans ce jeu de la lecture et de l’échange.  

 

Aller s’enfermer pour lire, jeûner et boire du thé aux Îles de la Désolation, c’est ce qu'il fallait faire.

 

Le peu de nourriture, la lecture, l'isolement, la nuit et le vent aidant, on arrive au terme de ce vrai voyage à une sorte d’apaisement, d'abandon, et à certaines pages absolument poignantes – dont une des plus belles est sans doute le chapitre « On m’a aidé », où l’auteur cette fois baisse tout à fait la garde et que j’invite chacun à aller lire (puisque c’est en accès libre, hors-commerce, offert à tous) :

On m'a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. On m'a aidé du plus loin à venir jusqu'ici. Michel le commandant du navire faisant un crochet à l'île du Cimetière m'a aidé. Sans lui jamais je n'aurais retrouvé le conteur silencieux, apparu quelques jours plus tard suite à cette visite. Philippe m'a aidé rien qu'en buvant chaque jour un thé avec moi... 

Ce petit livre riche et touchant, qui laisse une impression forte et reste assez énigmatique pour inciter à une rapide relecture, réussit ainsi à emmener son lecteur dans un lieu vraiment inconnu qui n’est pas le Kerguelen des documentaires mais un Kerguelen livresque, mental, propre à chacun et d'autant mieux partageable, un lieu pareil à ces îles vues en rêves où certains de nos plus chers disparus reviennent parfois nous rendre visite. Ce petit livre, en ligne ou sur papier, est un vrai livre.

 

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Quelques notes à propos de la publication en ligne

 

Le livre pose par ailleurs la question, pour moi dérangeante, de l’usage du Web et de ce que son auteur nomme le « blogbook ». 

En d’autres temps ce terme barbare qui ressemble à une double déglutition me serait resté en travers de la gorge. Comme Laurent Margantin je viens du livre (ma biographie est aussi une bibliographie, aucun doute). J’y suis sentimentalement (d’aucuns diront : bêtement) attaché. J’aime plus que tout les livres des éditions Fata Morgana, qu’il faut encore couper avant de les ouvrir (tout un petit rituel), et je partage l’effarement de l’éditeur devant la tournure que prend le monde (dont le monde de l'édition n'est bien sûr qu'un reflet). Je ne parle pas des gros éditeurs, de ceux-là qui publient tel best-seller sans aucun rapport avec la littérature... Je garde près de moi le petit volume du dernier livre d’Alain Lévêque, Pour ne pas oublier (Les Cosmopolites de La Bibliothèque) avec son sceau noir en relief sur sa sobre couverture : il me semble que je ne pourrai jamais avoir un rapport aussi intime avec un texte lu sur un écran (même si j’accepte désormais de lire et de travailler sur écran); que c'est trop froid, trop distant.

Ce n’est pourtant pas seulement à l’objet que je reste attaché, ni je crois (il est difficile d’être tout à fait clair avec soi-même sur ces questions) au supposé prestige de la publication papier : mon nom sur la couverture d’un livre – oui, sans doute, cela m’a fait plaisir pendant quelques instants autrefois, j’étais très jeune, avant que l'inanité d’une telle satisfaction ne me fasse déchanter. Je vois surtout dans l’écriture en ligne le danger ou, disons, la tentation d’une exposition trop hâtive, qui pousse à montrer de façon prématurée ce qui demandait peut-être à mûrir longtemps à l’ombre (mais ce rapport au temps un peu précipité, qui pousse à limiter la dimension rétrospective de l’écriture, peut aussi être vu comme une chance). 

J’ai peur plus encore du caractère mouvant, inachevé de la publication en ligne, que je ne parviens pas encore tout à fait (mais cela peut changer) à voir autrement que comme une étape comparable à la publication en revue, en feuilleton. Comme un tableau vendu après une exposition, un livre publié par un éditeur n’appartient plus à son auteur : tant mieux, bon débarras, il peut passer à autre chose. Ce livre-là n’est plus ma chose, ne dépend plus de moi, ne peut plus rien pour moi. Le cordon qui nous liait est coupé, c’est un peu triste, mais c’est très sain. Je crois que c’est Bonnard qui, discrètement, se rendait dans les musées où ses œuvres étaient exposées pour pratiquer au nez et à la barbe des gardiens quelques retouches. Je me connais : je serais assez comme cela… Le livre publié ne me le permet pas. Au fond, et cela peut sembler paradoxal, il ne permet plus l'identification, l'appropriation. C'est en tout cas ainsi que je l'envisage, et je crois (ce serait sans doute à nuancer, et je dirai peut-être tout autre chose dans six mois...) qu'une publication sur support numérique ne me le permettrait pas aussi bien.

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Je me souviens de ma réaction lorsque j’avais lu, à une époque où je recommençais moi-même à me soucier de rendre public un travail d’écriture qui m'avait pris douze ans et hésitais sur la direction à prendre, les propos de Laurent Margantin contre l’édition papier : « Je ne suis pas un produit pour éditeur ». Cela m’avait d’abord surpris, et un peu heurté (ce n’est pas là une critique mais un simple constat). Il me semblait (il me semble encore, d’ailleurs), qu’on peut parfaitement entretenir à l’égard du livre un rapport qui ne soit pas narcissique, que ce jugement en un sens n’engageait que celui qui l’exprimait de façon radicale. 

Quand même troublé parce qu’il y avait dans ces propos de la force (on ne peut pas sans arrêt se lamenter, il faut bien réagir, inventer!), j’ai continué à suivre ma pente douce et finalement publié sous forme de livres, dans le cadre amical bien plus que commercial des éditions Mutine et Livres du monde, les deux bouquins parus en octobre dernier. (J’accepte depuis de bonne grâce de me rendre dans des salons du livre, de rencontrer des journalistes, etc. Pour moi qui passe le plus clair de mon temps dans le retrait de mon monastère familial, ce sont des occasions plutôt plaisantes de sorties et d’échanges.) 

Je relis maintenant dans « éloge du blogbook » : « Le bouquin papier la dernière chose à lire, n’intéresse que les commerçants, libraires et critiques, vieux monde croulant. » 

J’avoue sans vergogne, et sans fierté non plus, ma sympathie pour ce vieux monde croulant des libraires et des bouquins papier, qui rejoint le sentiment que j’ai de vivre dans un monde qui de toute façon s’effondre – à l’instar de Nagaï Kafû lorsqu’il écrit La Sumida. (Question de tempérament, et d’âge aussi sans doute : à mesure que le temps passe je m’émousse, je tranche de moins en moins ; j'ai besoin de douceur, de moyen terme, de compromis, de clairs-obscurs, je préfère les sous-bois aux crêtes, l'arbre à la pierre, et les hésitations qui naguère m'agaçaient chez Philippe Jaccottet et que j'appelais des tergiversations, sont devenues les miennes...)

Ce sont pourtant ces mots lus sous le clavier de Laurent Margantin, ainsi que quelques rencontres et quelques discussions (il faudrait évoquer le travail fait avec Régis Poulet pour le site de l’Atelier du Rhône, la lecture du site-atelier de Fred Griot et de la Revue des Ressources, etc.) m’ont poussé à écrire à mon tour sur le Net en créant le présent site. Ce qui m’aurait semblé une aberration il n’y a pas si longtemps était devenu une nécessité. Et j’en viens à goûter de plus en plus la liberté inouïe, la rapidité, l’intensité quotidienne que permet cet outil. 

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Parmi d’autres propositions à mon goût trop polémiques, qui me semblent établir une frontière trop étanche entre des pratiques au fond complémentaires (ainsi que le montre la publication de Kerguelen en version papier) ou qui me donnent trop l’impression de tirer sur l’ambulance en mettant sur le même plan les gros et les petits éditeurs (auxquels, c’est vrai, l’auteur se retrouve pareillement lié, avec l’obligation sans doute regrettable et contre-productive de supprimer du Web toutes les pages publiées sur papier), je retiens celle-ci : « Le blogbook se caractérise en bonne partie par le rythme et l’intensité de ses mises en ligne. »  

Outre la possibilité de mêler l’image et le son au texte (qui me semble intéressante mais pas primordiale), j’entrevois surtout celle d’une écriture du présent qui m’est probablement une sorte d’idéal (frôlé par Jean-Pierre Abraham dans Ici présent), mais aussi d'un rapport plus dégagé au temps, au mouvement, à l’espace – ce que je tente pour ma part d’explorer et d’exprimer modestement à travers la rubrique « Sorties de route », voire à travers tout l’Atelier. Je notais qu’écrire en conduisant (à l’aide du dictaphone) permettait moins de tricherie rétrospective, et donnait à la parole une densité particulière. En toute logique cela devrait m’amener à faire évoluer encore la vision que j’avais du travail d’écriture, voire mon écriture elle-même...

Je retiens également la nécessité d'établir des liens, des échanges (la diffusion et le partage des textes étant me semble-t-il une question plus cruciale encore que leur support), et applaudis sans réserve aux propos tenus ici : développons nos Zones d'Écriture Numérique (ZEN)

Affaire en cours, affaire à suivre. Là encore, la lecture de Laurent Margantin (merci à lui) aura eu le mérite de faire bouger mes lignes.

 

Le Villard de La Table, 29 décembre 2014

 

 

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