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L’APOGÉE DU PRINTEMPS

 

La vallée ensoleillée. Temps clair et froid. Trois degrés, ciel bleu très pâle, ombres bien découpées autour desquelles ombre soi-même on slalome. Les feuillages précoces des saules commencent déjà à ternir, à s’assombrir un peu, annonciateurs de l’été. C’est donc aujourd'hui l’apogée du printemps. La forêt tout entière s’est revêtue de cette gamme de verts pâles, cependant que les fruitiers ont commencé à perdre leurs feuilles au gré des bourrasques et des averses. Un peu plus bas les lilas s’épanouissent. Le Granier est encore couvert de neige mais on rêve déjà d’escapades montagnardes. 

 

À parcourir ainsi toujours le même chemin sur la même distance, d’un bord à l’autre de ma vallée, je me fais soudain l’effet d’un rongeur encagé occupé à faire tourner sa roue, ou d’un loup, ou d’un jaguar traçant sa ligne le long du grillage d’un zoo. Mais l’animal en cage, est-ce que ce n’est pas l’observateur humain qui voit dans ses cent pas une forme de neurasthénie ? Peut-être après tout ces cent pas là lui suffisent-ils pour parcourir les steppes.

Parcourons donc les steppes, les monts, les montagnes, les forêts.

Boules cotonneuses gris blanc des pissenlits fanés qui luisent légèrement dans le coin sombre de la combe.

La trace du passage des bêtes sur la butte, mais plus aucun cerf n’est visible.

Pas plus que celui des forêts on ne peut voir l’intérieur des demeures, désormais, depuis qu’il fait jour quand on traverse les villages assez tôt le matin ; on le regrette un peu.

Ces ombres démesurées des arbres sur un pré vers les hauteurs évoquent l’été, le retour en été, le retour au pays. Mon pays est fait de prés, de forêts, de ce contraste éclatant des ombres nettes sur les prés ensoleillés. Beau pays que je parcours avec un certain soulagement d’être là, et la reconnaissance quasi instinctive des formes les plus douces. Mon pays n’est pas seulement une page blanche ni une table ; mon pays est peuplé d’arbres, de ciel, d’oiseaux, traversé par une route gris clair et offert au mouvement des saisons. Maintenant j’avance en plein soleil et je sens sur ma joue gauche une sorte de caresse, ultime rappel printanier peut-être.

Palabres d’hirondelles sur le fil habituel. Colloque des corneilles dans l’ornière. Enterrement d’arbres morts et de troncs coupés. Fête des boutons d’or à perte de ce pré ni traité, ni fauché. On sent très bien ce point de bascule entre le printemps encore froid et l’été qui approche. La fumée qui monte du village est d’un gris bleuté très précis sans rapport avec le vert clair des arbres et qui semble proclamer à elle seule la clarté douce du moment. Cela n’est vraiment pas de l’automne ni de l’hiver ni encore de l’été, mais bien du printemps.

 

13 mai  2013