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LE ROULEAU DÉROULÉ DE LA ROUTE

 

Feu orange clignotant sur fond gris. Tous les verts ont terni. Aucune parole ne parvient à s’envoler vraiment, ce matin, mais toutes se heurtent à la cage du crâne. On traverse cela avec, dans la tête, assez confusément, des bribes de souvenirs bretons, la nostalgie d’un mois d’avril en Bretagne, au bord du Trieux, avec ces odeurs d’algues et de térébenthine, les cormorans que l’on regardait pêcher à travers l’eau transparente, et revient alors l’incrédulité du temps. J’avais vingt ans. Hormis les joues creusées et quelques fantômes, si peu semble avoir vraiment changé. Ce temps-là est pourtant plus inatteignable qu’un rêve, et vraiment sans illusion. La vision du ciel chargé de ce matin de mai n’a nullement ranimé un souvenir vivant comme cela arrive parfois par surprise, mais juste une sensation vague, piquante, presque pas salée, de Bretagne et de peinture. Je reviens à ce rêve du présent qu’est la route ordinaire. Constate que la Croix de Fer hier si belle ressemble de nouveau à une ruine. Passe un cours d’eau et change de pays. Salue la maison rose du bord de route, les granges, les ruines. Ce qu’il faudrait c’est une averse longue. Elle approche. Ce vœu-là sera exaucé. Ce qu’il faudrait, c’est une très longue page comme un rouleau déroulé à la manière d’une route et strié d’une calligraphie de grêle. Tout cela va trop vite. Ce qu’il faudrait, c’est retrouver le pas plus paisible du marcheur, pouvoir refaire la route à loisir bien lentement. Et c’est à ce moment précis que tout s’accélère encore un peu plus, que tout s’exaspère et que la pluie s’abat sur les fleurs fermées et la route comme un rouleau replié. On traverse, on file vers ces lueurs pâles entrevues au fond du paysage comme au fond d’une longue-vue formée par les  deux poings serrés d’un enfant.

 

15 mai 2013