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LA ROUTE DES RÊVES

 

Je retrouve mon grand-père vivant sur son lit d’hôpital. Il est très amaigri, très faible, mais je suis presque aussi surpris et heureux de le retrouver en vie que je pourrais l’être dans la réalité. Je semble avoir oublié sa mort, ignorance sans laquelle le rêve serait détruit. Il est lui-même étonné de ma présence (« tu es là, toi ? » — ainsi qu’il l’avait effectivement dit lorsque, émergeant un instant des souffrances et de la torpeur de son agonie, il m’avait vu à ses côtés), et le manifeste par des sourires et des larmes, même s'il ne semble pas vraiment me voir : il regarde dans le vague, à côté. Il me raconte une histoire de sa jeunesse, il rassemble toutes ses forces pour raconter cette histoire qui le fait rire et que j’ai malheureusement oubliée. Dans le rêve je tends un dictaphone pour conserver ses paroles, qui sont tout à fait claires. J’aimerais bien retrouver l’enregistrement maintenant. Je sais que c’est une histoire un peu naïve, enfantine, comme l’était mon grand-père. Une histoire de vélo, peut-être, de campagne et de jeune garçon. Un peu après, dans la chronologie bizarre du rêve, je reviens dans la chambre et mon grand-père est barbu comme il ne l’a jamais été. Un infirmier me demande si je veux bien le raser, ainsi qu’il en fait la demande. Je prends – et je le reconnais bien – son propre blaireau, lui passe la mousse et m’apprête à utiliser le rasoir, mais ici le rêve s’interrompt. Il est deux heures du matin et je comprends que mon grand-père est mort.

Les rêves sont une étrange nécropole où les morts sont vivants et où l’on ne s’en étonne pas. Dans le rêve suivant, me voici dans la chambre d’hôpital de ma grand-mère, dont je sais qu’elle est morte. Dans le lit d’à côté se trouve une dame que je crois reconnaître. Je dis : « Ah, mais c’est étrange, cette dame était déjà là quand ma grand-mère était en vie, elle est toujours en vie alors qu’elle était plus âgée que ma grand-mère. » Je revois bien son visage, que je prends alors pour celui de la vieille institutrice qui occupait le lit d’à côté et qui, dans la réalité, est morte un peu avant elle. Au réveil, j’identifie cette dame comme étant la grand-mère de Nathalie, Fernande, décédée depuis plusieurs années, et qui portait le même prénom que ma propre grand-mère.

Puis me voici perdu dans une ville, Montluçon peut-être, cherchant un croisement, un carrefour, une maison, m’égarant un peu plus dans un appartement inconnu. Je pénètre dans  une chambre rouge avec un piano noir et un chandelier. Je verse de l’eau pour obtenir, dis-je, un son plus aquatique, et je joue du piano (ce que je ne sais pas faire) à la lueur des chandelles. Extérieur jour. Un cortège, une grande rue, un cortège bruyant, un mariage. Les mariés sont deux jeunes hommes asiatiques. Quelqu’un dit : « Oui, ça y est, ce sont les premiers ! — Ça n’a pas dû être toujours facile, regarde dans la famille : il y en a qui font une drôle de tête ! » Des gens applaudissent au passage des époux. Nous applaudissons aussi. Tous deux viennent alors vers nous et nous font accomplir un étrange rituel. Ils nous tendent une sorte de grand livre très plat, comme un atlas de voyage, sur lequel il nous faut d’abord apposer les mains. Récitation de mantras. Puis il faut poser deux doigts sous le livre, nouveaux mantras, et on nous fait l’offrande d’un plat de gâteaux, que nous emportons.

J’émerge des rêves de la nuit. Un homme qui promène sur le bord de la route son grand chien brun et altier à la gueule noire me force à presque stopper dans le virage. En contrebas, des ruches rouges dans le champ vert, et la complémentarité des couleurs me semble admirable. Je revois presque aussitôt les mains gantées de rouge de Nathalie sur fond de vert Guyane, un jour de carnaval où elle était allée monter à cheval, et je remonte ainsi ce printemps froid, sur la route des rêves.

 

23 mai 2013