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SUR LA LONGUE LIGNE

 

Fin d’un printemps qu’on n’a pas vraiment vu. Les moutons dans les champs disent déjà ce que pourrait être l’été. Une plume de rapace déposée sur la longue ligne de la route comme une sorte d’offrande. Rien ne vient, rien ne viendra aujourd’hui encore. L’espérance contraire, l’espérance de plus que ce rien fait barrage, peut-être, au plein déploiement d’une autre ligne. On est ainsi ballotté comme d’un virage à l’autre par  cette attente puérile du cadeau, du gadget, de la bonne nouvelle, de la lettre qui feraient de ce jour un moment plus saillant — et la crainte de l’accident, du désastre, de la catastrophe, de l’incident mineur même ou de la légère contrariété qui feraient de cette journée un creux plus ou moins douloureux. Puis par moments, fragments d’instants, cela se lève, cela s’oublie, c’est par un autre mouvement d’une autre ampleur qu’on se laisse ballotter comme les hautes herbes par le vent. Se déploie dans le ciel, le long de la route, sur ces champs bien verts maintenant, comme un grand point d’interrogation. Qui est-ce qui questionne, qu’est-ce qui questionne, qu’est-ce qui est questionné, quelle est au juste la question ? Pas vraiment une question, d’ailleurs, une sorte d’interjection, un : oh d’étonnement peut-être, un « pourquoi ? » très en retrait, pas encore si clairement formulé, voilé, pas si vif, oscillant entre la lassitude et le désabusement, comme si on était un tantinet désabusé. Ah, tiens, c’est ainsi, c’est cela. Pas déçu, pas désappointé, mais quand même remis à sa place instable. 

Voici qu’on remonte le long du bois bordé de fougères, qu’on salue le bosquet des mélèzes d’un vert de bronze et qui ont perdu cette fraîcheur attendrissante du début du printemps. Soleil et nuages alternent dans un ciel déjà perturbé par la dépression annoncée. Et puis, passe un homme déjà âgé avec un bidon d’essence (pas spécialement l’air d’un pyromane ni d’un suicidaire, mais d’un jardinier qui s’apprête à tondre) ; un autre repeint le mur ; des collégiens, casques de baladeurs sur les oreilles, passent aussi, ou bien une pie, une corneille, la fumée d’une cheminée, une voiture qui roule trop vite et trop à gauche, des bouquets de boutons d’or, des arbres penchés sur le passage. La parole tente de faire le lien entre tout ça, de faire le pont entre celui qui les prononce et ces formes qui ne lui sont pas si étrangères mais qui demeurent quand même muettes ou distantes. 

Aujourd’hui tu n’es pas en retard, tu suis ton chemin, ton segment pris sur la longue ligne, sans inquiétude excessive et sans nonchalance. Rien ne vient, rien ne viendra sans doute et tout est là qui commence, qui s’achève, qui se déplie, qui se replie, qui s’obstine, qui se prolonge, qui s’entremêle, qui traverse, qui te traverse, qui t’accélère, qui te déploie, qui te dévoie, qui te renvoie à plus grand que toi, autre que toi, pareil à toi, qui te dirige, qui t’en impose, qui te laisse libre en apparence, qui te soumet, qui te supporte, qui te jette à terre, qui te relève, qui trace avec toi cette très longue ligne.

 

 28 mai 2013