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FRÔLER LE MYSTÈRE…

 

 

La route est belle. La campagne est belle. Aucun obstacle. Il n’y a vraiment qu’à se laisser emporter par la route et ces virages qui semblent suivre la ligne même des crêtes. Les ânes, dont seules les oreilles et l’échine dépassent du fossé, broutent l’herbe abondante. Après un samedi de fête les enfants sont heureux d’être ensemble, de retrouver l’école, d’habiter la vallée, et même après leur départ leurs rires continuent à résonner. On croise des cyclistes bariolés qui ne forcent pas sur les mollets mais devisent entre eux en se réjouissant du beau temps. La vieille femme courbée soulève la barrière pour faire passer les vaches. Les corneilles ont envahi le champ et se gavent de nourriture (les corneilles ne sont pas signes de mort, ni de quoi que ce soit ; les corneilles sont des oiseaux grégaires qui se rassemblent là où elles trouvent à manger.)

Ce qui frappe, ce qui émeut chaque fois, c’est d’être baigné dans cette lumière tellement douce. La lumière des vivants. La lumière de la vie. La vie même. Même si l’on roule à présent sur le versant sombre de la montagne, de la forêt et de sa propre existence, c’est encore cette lumière-là que l’on connaît, et tous ces soi-disant signes de mort qu’on ne peut pas ne pas voir ne sont pas la mort. Être en vie, c’est être sur la route. Le virage qu’on rate, la dégringolade, on peut à peine l’imaginer. C’est ainsi qu’on frôle quotidiennement ce mystère des ravins, des bas-côtés, de l’accident, sans y penser – et même si l’on s’efforce d’y penser on y parvient rarement. On reste stupéfait que cela soit non seulement possible mais, in fine, inévitable. On se heurte à cet inconcevable-là comme une mouche sur une vitre.

Tout est parfait. La route est belle, la journée est belle, la campagne, la montagne sont superbes, les ombres qui s’étirent sur la colline en face font une très fine dentelle, et l’on reste cet animal inquiet, traqué par la prescience de sa fin. Par rapport à toutes ces bêtes qui me regardent passer tapies dans les sous-bois et vivent dans une peur presque permanente, je bénéficie cependant, comme nombre d’êtres humains privilégiés, d’une existence remarquablement protégée. Je peux dormir sans craindre de me faire tuer, situation enviable entre toutes que ne partagent guère que les quelques animaux domestiques les plus choyés comme certains chiens et chats. Il semble cependant que ça ne suffise pas, comme s’il y avait un vieux fond d’anxiété irréductible, comme si la conscience de la mort était pour nous une sorte de prédateur intérieur, intériorisé, qu’on ne peut ni vraiment fuir, ni vraiment accueillir (on peut toujours essayer, ou dire qu’on essaie, ou, plus mensonger, dire qu’on le fait ou qu'on n'a pas besoin de le faire, mais je ne suis pas certain que tout cela change quoi que ce soit).

Les hirondelles cependant voltigent encore au-dessus de La Chapelle du Bard, frôlent les champs et ce mystère du monde avec une aisance qu’on ne peut s’empêcher d’envier tant on ne distingue en elles nulle peur. On passe le petit pont. Le paysage s’élargit, s’adoucit, s’éclaircit encore. Automne doux, tiède, lumineux. Automne qu’on aurait envie de prier, d’implorer : donne-moi plus que des fruits, donne-moi plus que des baies, des champignons et du foin coupé, donne-moi plus que ta chaleur et ta lumière déclinantes ; donne-moi la force ou la faiblesse qu’il faut pour vraiment m’abandonner à toi.

 

8 septembre 2014